La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2023

•Off 2023• "Des chèvres en Corrèze" Un seul en scène belge époustouflant entre désespoir et optimisme

Charles, confiné volontaire depuis bien avant la pandémie, profite de l'incursion du public dans sa grotte pour s'improviser conteur. Il commence alors à retracer son tumultueux parcours de vie qui l'a poussé à fuir les autres et à se fuir lui-même, dans une vaine tentative pour échapper à la violence de la société.



© Louise-Marie Hubert.
© Louise-Marie Hubert.
Mais entre désespoirs et lueurs d'optimisme, c'est surtout l'espèce humaine que l'ermite tente de dépeindre : celle qui est cruelle, celle qui est perdue, celle qui est belle, celle qui pourrait se retrouver. Celle qui serait peut-être bien de laisser derrière la frénésie du monde pour aller élever des chèvres en Corrèze.

Dimitri Lepage est un auteur et comédien de 29 ans originaire de la province de Liège et est issu de la troisième promotion du Cours Florent Bruxelles. Très intéressé par le monde de l'image, du cinéma et par le travail de la voix, il joue dans de nombreux courts-métrages et aussi dans une série, "Moloch" (2020), diffusée sur Arte.

Mais c'est surtout sa passion pour l'écriture qui lui réclame beaucoup d'énergie et à laquelle il consacre beaucoup de son temps en tant que comédien, mais surtout auteur, scénariste, relecteur, conseil et aide à la dramaturgie. En 2021, il fonde avec deux autres auteurs et comédiens l'Asbl "Les Chevals de Troie". C'est en 2022 que son premier spectacle, à la fois en tant qu'auteur et comédien seul en scène, voit le jour : "Des Chèvres en Corrèze".

Et en Corrèze, nous y sommes dans ce spectacle ! Projetés dès les premiers instants dans une grotte verdoyante, c'est une immense confession intimiste qui nous est ensuite livrée. Certes, pas de divan ni de cabinet de psy mais, sur le plateau, un fauteuil d'époque sur lequel de la mousse a poussé, symbole d'une civilisation déplacée ou totalement obsolète. Quelques bûches et troncs d'arbres aussi et de nombreux cadavres de bouteilles d'alcool… Ça fait désordre dans cette nature, non ? Mais où sont les chèvres ?

© Louise-Marie Hubert.
© Louise-Marie Hubert.
Puis une voix surgit dont on ne sait où, grave et posée, qui emporte très vite le public, jusqu'au moment où le comédien apparaît, l'embarquant comme par magie dans un bien joli flot d'images fortes et évocatrices : "Puisque nous sommes tous ensemble, puisque vous êtes avec moi, je vais vous raconter une histoire. Mais pour ça, on doit essayer de se faire confiance. On va se promettre que personne ne va casser la gueule à personne ni dire des conneries (…) . Comme ça, si tout le monde promet, on pourra se sentir un peu plus en sécurité ! L'impression d'être en sécurité. Mais on se fiche de savoir si c'est vrai ou pas, on se fiche du fait qu'une promesse n'engage jamais personne réellement. De toute manière, il paraît qu'aujourd'hui, c'est aussi important que la vérité. L'impression que les gens ont !" (extrait de la pièce).

Au fil des mots et du jeu magistralement maîtrisés par le comédien, les chèvres n'apparaissent pourtant toujours pas, mais c'est une brebis égarée que nous découvrons qui témoigne de son grand désarroi généré par un monde qui va mal : crises financières, attentats, confinements, pandémies, inondations, incendies, guerres. Sans compter la culture qui ne va pas bien mieux. "Même si tu choisis de manger bio, les nappes phréatiques sont, de toute façon, saturées de glyphosate".

Dimitri Lepage interprète à merveille cet homme en souffrance qui fait entrer à grandes enjambées le spectateur dans son univers intérieur et, comme une sorte de miroir, nous retrouvons dans sa logorrhée virevoltante, non dénuée d'un certain humour, un peu de nous-mêmes à plusieurs reprises. Dans sa grotte, il hurle à pleins poumons et à pleine gorge ce que beaucoup d'entre nous ressentent, mais c'est pourtant à un moment de grande poésie théâtrale que nous assistons !

C'est sans doute là l'immense magie du théâtre et de ses pouvoirs, surtout quand ce dernier est éprouvé et transmis avec autant de force émotionnelle. Charles s'essouffle face aux dégâts de la société et reste finalement ce petit garçon solitaire qui soulève une grosse pierre sous laquelle il découvre des tas d'insectes grouillants qui le répugnent. Le petit garçon est devenu un homme, mais il est resté fragile, très fragile.

© Louise-Marie Hubert.
© Louise-Marie Hubert.
Le conte triste et hautement philosophique que Charles (Dimitri) nous raconte ici, c'est le nôtre, empreint d'une grande humanité et d'un humanisme à la fois inquiétant et optimiste. Paradoxe s'il en est, mais n'est-ce pas là le propre de l'Homme ! Coincé dans des crises d'angoisse qui passent aux yeux des autres pour de la paresse, Charles est la désespérance incarnée et, semblable à un Rabelais, il nous livre sa vision bien sombre de l'humanité et indirectement de la modernité qui n'a pas tenu ses promesses en tant qu'émancipation sociale. Certes, il y a eu les progrès infinis de la science et de la technique.

Mais l'homme ? Charles, encore une fois, est celui qui hurle qu'il serait bon de restaurer l'Homme dans sa dignité, de repenser l'action et surtout ses représentations intrinsèques et de respecter un tant soit peu les aspirations spirituelles de chacun et chacune.

Ici, à Avignon, Dimitri Lepage est à sa manière le "Alain Bauer" belge, mais lui, il écrit librement et magnifiquement sur des choses sérieuses et transmet avec brio, tel un conteur des temps modernes, les tourments d'un monde qui vacille.

C'est un conteur un peu griot, un peu aède qui, de toute évidence, n'a pas traversé qu'un long fleuve tranquille malgré son jeune âge. Tant mieux, pourrait-on dire, parce qu'il a puisé dans ce dernier la substantifique moelle pour un très très grand moment de théâtre.

Puisse ce comédien hors pair trouver sous le soleil accablant d'Avignon quelques lueurs d'espoir et admettre quand même que l'humanisme est bien au-delà de toutes les autres valeurs. Dans sa grotte, il cherche désespérément le dernier endroit où ce dernier est encore vivant et derrière une vision bien pessimiste en chante pourtant le los.

Foi en l'humanisme ! Foi dans le théâtre et ses pouvoirs démesurés ! Il y a tout ça dans ce spectacle remarquable à plusieurs niveaux. Devant l'Episcène où il se produit tous les jours, "Dimitri Charles" (ou peut-être Charles Dimitri), mais, après tout, on s'en fiche, nous confie que son texte est deux fois plus long, mais que pour le plus grand festival de théâtre du monde, il a fallu faire des choix…

Certes, choisir, c'est renoncer ! Nous aurions pourtant tellement aimé en entendre davantage et nous glisser encore un peu plus longtemps dans sa grotte et y rester longtemps, longtemps…

"Des chèvres en Corrèze"

Seul en scène entre conte et théâtre.
Texte : Dimitri Lepage.
Mise en scène : Jérôme Jacob-Paquay.
Avec : Dimitri Lepage.
Décor et costumes : Anne-Frédérique Bailly
Par la Compagnie Les Chevals de Troie.
À partir de 12 ans.
Durée : 1 h 15.

•Avignon Off 2023•
Du 6 au 29 Juillet 2023.
Tous les jours à 10h. Relâche le lundi.
Théâtre Episcène, 5, rue Ninon Vallin, Avignon.
Réservations : 04 90 01 90 54.
>> episcene.be

Brigitte Corrigou
Mardi 11 Juillet 2023

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter


Brèves & Com



















À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
19/06/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

Si l'art de générer des productions enthousiastes et inventives est incontestablement dans l'ADN de la compagnie L'Éternel Été, l'engagement citoyen fait aussi partie de la démarche créative de ses membres. La présente proposition ne déroge pas à la règle. Ainsi, Emmanuel Besnault et Benoît Gruel nous offrent une version décoiffante, vive, presque juvénile, mais diablement ancrée dans les problématiques actuelles, du "Chapeau de paille d'Italie"… pièce d'Eugène Labiche, véritable référence du vaudeville.

© Philippe Hanula.
L'argument, simple, n'en reste pas moins source de quiproquos, de riantes ficelles propres à la comédie et d'une bonne dose de situations grotesques, burlesques, voire absurdes. À l'aube d'un mariage des plus prometteurs avec la très florale Hélène – née sans doute dans les roses… ornant les pépinières parentales –, le fringant Fadinard se lance dans une quête effrénée pour récupérer un chapeau de paille d'Italie… Pour remplacer celui croqué – en guise de petit-déj ! – par un membre de la gent équestre, moteur exclusif de son hippomobile, ci-devant fiacre. À noter que le chapeau alimentaire appartenait à une belle – porteuse d'une alliance – en rendez-vous coupable avec un soldat, sans doute Apollon à ses heures perdues.

N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

Gil Chauveau
26/03/2024