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Avignon 2023

•Off 2023• "Douchka" Ainsi font, font, font, les petites vies de Douchka, trois petites années et puis elle s'en va…

Douchka, un beau prénom donné par une mère russe, aimante, "douce et sucrée", à son dernier né quand il décide de devenir fille. Avant, la mère, elle n'avait que des garçons, sept comme les péchés qui l'ont engrossée. À la fin de cette fable réaliste (s'inspirant d'un fait divers, la fin tragique d'une jeune prostituée bulgare), elle n'aura plus que six enfants. Entre ces deux temps, on suivra l'itinéraire de ce jeune transgenre, de Nijni en Russie, sa ville natale, à Moscou, la capitale capiteuse, à Paris, la ville de tous les (dés)espoirs, avec un détour par une clinique bruxelloise. Une vie jalonnée d'espoirs fous et de désillusions mortifères, jusqu'à la chute.



© Sébastien Amblard.
© Sébastien Amblard.
De sa chambre où il tourne en rond en s'exerçant aux arabesques d'un rap énergique, au club libertin de Moscou où la pole dance lui permet d'investir des figures libres, il est toujours à la recherche de lui-même au travers d'expériences qui lui étaient interdites. Dès sa première apparition, encapuchonné et l'allure androgyne, l'être aux traits fins devant nous dégage une "inquiétante étrangeté". Celle dont parlait Freud, cette incertitude ressentie quant à la nature de ce qui est vu et qui questionne notre propre rapport à la réalité… et à nous-même.

De sa biographie rapée poing levé – "Je suis venu dans un monde froid et figé" –, on apprend que son père, alcolo et violent, est mort d'une cirrhose lorsqu'il avait six ans, et que le seul souvenir vivace qui s'attache à lui est son parfum de sueur et d'huile de moteur mêlées. Quant à sa mère, lorsque prise par sa brute de mari, elle s'est retrouvée enceinte pour la septième fois, c'est d'une fille dont elle rêvait… et c'est lui qui est arrivé. Alors comment ne pas lui en avoir voulu un temps à la mère de se sentir autre qu'il était né, d'exécrer ces excroissances qui poussaient entre ses jambes, puisque là avait été justement le vœu premier de sa génitrice : qu'il soit fille !

© Sébastien Amblard.
© Sébastien Amblard.
Né aussi dans l'illusion mise à mal du communisme défunt, dans les décombres d'un empire effondré avec le mur de Berlin, il partage avec sa mère et sa nombreuse fratrie un appartement de deux pièces dans un immeuble de six étages. Surface habitable beaucoup trop exiguë pour les accueillir, si bien que les herbes sauvages du bas des tours leur servent de terrain de jeux. Et là, on lui attribue systématiquement le poste de gardien de but passoire, objet de maltraitances en retour.

Quant au miroir de la chambre de sa mère – qui est aussi la leur – il lui renvoie l'image de ses mains glissant sur sa peau à la recherche d'une poitrine imaginaire à palper, puis, plus bas, arrêtées net par ce sexe qu'il voudrait voir couper, "idiote" qu'il est… Et là, révélation : c'est son premier mot le désignant au féminin ! Il se regarde au masculin et "se parle" au féminin… Il a huit ans et, pour la première fois, il comprend qui il est, qui elle est. Le lit dressé au milieu de la scène devient radeau, une robe de sa mère enfilée, il est "elle"… Mais, comme il le dit, il lui faudra encore lutter beaucoup pour conquérir ce qu'elle est.

La fugue à quinze ans qui suit le trauma des vestiaires de la piscine… Ses frères ne sont plus là pour le/la protéger. La séquestration dans les toilettes par des camarades pour les "sucer comme maman". La prof qui ne trouve rien de mieux que de s'en prendre à lui et pas à ses bourreaux. Non, jamais, il ne retournera à l'école. Alors, il traîne dans les parcs, observe les dames pour créer la femme qu'il rêve devenir… Et sa " reco-naissance" par sa mère en sanglots et en rires qui le nomme "Douchka", ma chérie en russe. Elle lui passe sa plus belle robe, ses chaussures à talons, un bijou "pour aller voir dehors comment se porte le monde"…

© Sébastien Amblard.
© Sébastien Amblard.
L'actrice convoque en elle les plaisirs de l'évasion à Moscou, la capitale où l'anonymat est préservé… et les revers déjà annoncés en filigrane. La plasticité de ses regards et mimiques souligne en creux l'exubérance des découvertes du club libertin et leur prix à payer cash : "ça sent le désir, le sexe, la vodka", c'est l'univers des hommes et des femmes libres, le lieu des hommes femmes où personne ne dévisage ni ne juge, l'endroit de tous les droits permis, l'espace hors norme où les sexes s'emboîtent sans critère de genres. Et comme dans un rêve éveillé, au creux d'une alcôve, une créature blonde et ravissante qui l'attire irrésistiblement…

Des lumières stroboscopiques mitraillent alors son corps court vêtu, glissant en poses lascives autour de la barre verticale. Tout ici n'est que volupté à cueillir. Devenue serveuse, tous les soirs, elle revient. Devenue follement amoureuse, le jouet de Madame – la tenancière blonde – son objet, elle lui appartient corps et âme. Aussi, lorsque Madame lui tend un passeport pour Paris, exulte-t-elle de joie… Mais le ton change du tout au tout à l'aéroport Charles De Gaulle et le visage de l'actrice s'assombrit. Madame lui ordonne de monter dans une voiture direction Bruxelles où, selon la promesse faite, un médecin va lui poser des prothèses de seins… qu'elle devra rembourser dare-dare en étant exposée en vitrine, prisonnière sous les néons, seule fille avec un sexe d'homme, offerte aux hommes voulant la soumettre.

© Sébastien Amblard.
© Sébastien Amblard.
Perdant la notion du temps, des jours et des nuits, elle n'est plus. Aussi, quand Madame réapparaît pour la ramener à Paris, se jette-t-elle dans ses bras… pour une autre descente aux enfers. Enfermée "sous protection" dans une chambre équipée de trois écrans, elle doit dans le monde d'Internet servir tous les fantasmes d'hommes derrière leur écran. Quand, usée, elle n'est plus bonne qu'aux trottoirs de Barbès où, affublée d'une veste de fourrure et de bas résille, elle tient la comptabilité de ses passes en notant la couleur des yeux de ses prédateurs… Et le mensonge fait au téléphone à sa mère russe, ce soir de réveillon, Paris, cette ville si magnifique où elle côtoie les gens de la mode… Et la lumière rouge qui baigne la scène de crime lorsque, comme des poupées russes qui se déboîtent, il n'en reste plus qu'une seule…

S'emparer d'un tel sujet d'extrême violence ordinaire faite à celles et ceux qui suivent une autre route qu'eux (cf. "La mauvaise réputation", Georges Brassens) pour le porter au plateau n'est pas sans risque. En effet, rester sur une ligne artistique où le pathos n'a pas sa place, la mièvrerie des bons sentiments non plus, est une entreprise de danseur de corde… Sébastien Amblard enjambe ici magistralement la difficulté en créant un personnage – interprété superbement par Marion Lambert, ex-élève de l'éstba de Bordeaux et de la Comédie-Française – rayonnant de vie et en le faisant évoluer dans des décors aussi sobres qu'évocateurs des situations improbables vécues par le protagoniste. Quant au texte ciselé et à l'écriture chorégraphique idoine, ils vont de pair avec l'actrice "faisant magnifiquement corps" avec le sujet. Promis, on ne t'oubliera pas Douchka…

Vu le mardi 25 juillet 2023 au Théâtre du Train Bleu à Avignon.

"Douchka"

© Sébastien Amblard.
© Sébastien Amblard.
Texte : Sébastien Amblard.
Direction artistique et mise en scène : Sébastien Amblard.
Avec : Marion Lambert.
Création lumière : Philippe Catalano.
Musique : Olivier Lautem.
Scénographie : Philippe Catalano, Sébastien Amblard.
Conseil littéraire : Angèle Baux-Godard et Marie-Claire Utz.
Conseil pole dance : Patricia Souccar.
Couture : Marcelle Maillet.
Par SAMA Cie.
Durée : 1 h 05.

•Avignon Off 2023•
A été représenté du 7 au 25 juillet 2023.
Tous les jours à 17 h 05 les jours impairs.
Théâtre du Train Bleu, 40, rue Paul Saïn, Avignon.
>> theatredutrainbleu.fr

SAMA désigne une danse giratoire des derviches tourneurs qui crée un trait d'union fragile entre le ciel et la terre.
SAMA Cie a pour ambition de jouer, danser et chanter sans se soucier des codes. Le monde est en perpétuelle évolution. L'heure doit être au mélange, au rapprochement, à l'alliance, à la pluridisciplinarité. Le souhait de la compagnie est d'être également un vecteur de transmission de ses quêtes et de pédagogie auprès de tous les publics.

Yves Kafka
Vendredi 11 Août 2023

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À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
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Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

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© Philippe Hanula.
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N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

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26/03/2024