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Théâtre

"Sens la foudre sous ma peau" Quand les blessures se rouvrent et parlent

Un orage sur une plage, un éclair déchire en deux le ciel, la terre et la vie de la jeune fille qui revient seule, la nuit tombante, d'un bain de mer avec ses amies, ses rires, ses éclaboussures, par la route presque déserte. "La nuit tombe vite sur mon île" extrait du texte comme un présage du basculement de ce rire à… l'obscur. C'est une foudre qui pulvérise les clichés touristiques sur la Réunion en éclats de lave refroidis, durs et coupants comme des silex, qui déchire l'âme et la chair de l'adolescente de quinze ans agressée à son retour de baignade, pulvérisant ses grains de sable et sa joie.



© Cedric Demaison.
© Cedric Demaison.
Le silence ensuite sur cette blessure : "Tais-toi !". La mère, personne ne doit savoir, la honte, "Va te laver ! Et n'en parle jamais !" Jamais.

Il y a des tombes à l'intérieur des humains, des tombes où ces douleurs sont enfouies pendant des années, des dizaines d'années, des concessions à perpétuité qui font un drôle d'écho à ces condamnations à perpétuité auxquelles la violence faite aux femmes, aux enfants ressemble. Le silence, la honte, la culpabilité ressentie injustement, imposée par l'environnement social, voici la machine infernale, la source de Sens la foudre sous ma peau, cette foudre qui déchira le ciel, la terre, l'âme et le corps de Joséphine.

On l'appelle plutôt Jo. Jo a obtenu son bac avec mention. Elle a droit à une bourse pour venir en métropole poursuivre ses études. Des études de littérature moderne. Elle est prof. Elle reste en métropole. Elle se passionne pour ses élèves traversés de flambées d'adolescence qui les éclairent et qui les troublent. Les deux comédiennes interprètent JO, ses élèves, garçons, filles, leurs émois, leurs doutes, leurs désirs, leurs blessures, leurs ignorances et leurs certitudes.

© Cedric Demaison.
© Cedric Demaison.
Tout est fluide, presque liquide dans le passage entre les scènes et les personnages du texte magnifiquement pudique et incisif de Catherine Verlaguet, allié à la mise en scène de Philippe Baronnet. Comme s'il fallait cette souplesse, cette douceur sans rupture pour tenter d'exprimer par contraste les tourments fulgurants de l'adolescence. Le rapport de la prof Jo et de ses élèves est lui-même dans cette empathie (l'empathie, c'est l'arme des faibles face aux forts – dixit l'un des personnages de la pièce), cette approche généreuse, attentive, inquiète (un bel hommage à ce métier de transmission).

Dans cette classe surgissent des filles, des garçons, des flirts et des comportements extrêmes. Face à tout cet échantillonnage de vie, et les similitudes qui la percutent particulièrement face à une élève au comportement "libéré", affranchie et mal jugée par ses camarades, Jo est soudain ramenée 25 ans en arrière dans la terreur subie sur cette route au retour de la plage par cet homme aux yeux bleus.

Avec délicatesse et un sens très fort de la vivacité des échanges entre les personnages, le texte de Catherine Verlaguet parvient à faire résonner les attentes, les illusions et les désillusions de l'adolescence, se plaçant sans complaisance à leur place. Elle parvient à ouvrir des brèches sur les conséquences toujours implacables de la colonisation, spécialement ici, dans l'île de la Réunion. À cet âge où tout est encore possible, et où tout est encore si fragile qu'il peut briser des vies, ou les ruiner en un soir.

© Cedric Demaison.
© Cedric Demaison.
Jo, incarnée alternativement par les deux comédiennes, la Jo de 15 ans et celle de 40, est comme une figure belle, forte et emblématique de la volonté de ne pas ployer sous le joug de l'histoire, le joug de la violence, le joug de la force masculine dopée aux soumissions du souvenir de la colonisation. L'inconscient ici est un gouffre, mais un gouffre que les laves du volcan charriées par le cœur et la fierté finiront par combler.

"Sens la foudre sous ma peau" est une ode à la prise de parole comme bouclier contre les peurs enfouies, les violences injustes et l'espoir d'un changement de société mis en scène avec légèreté et précision de Catherine Verlaguet. Deux dispositifs sont proposés : soit en configuration de salle de spectacle, soit en configuration de salle non dédiée, salle de classe ou salle polyvalente. Une belle performance des deux comédiennes, Léone Louis et Manon Allouch, qui donne la parole aux femmes, aux adolescentes et aux adolescents, pour libérer les âmes et se reconstruire.

C'est l'île de la Réunion dont il est question, et les références y sont fortes, avec quelques insertions de créole dans les dialogues, mais le message que porte le spectacle est valable partout ailleurs. Peut-être tout de même un peu plus ici, où la gangue du colonialisme et ses conséquences sur le droit des individus à la parole et à la liberté ajoutent un poids à la cruauté.
◙ Bruno Fougniès

Vue au Festival MOMIX 2026 à Kingershein (68) le 7 février 2026.

"Sens la foudre sous ma peau"

Création Cie Baba Sifon octobre 2025.
Commande d’écriture à Catherine Verlaguet sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch.
Mise en scène : Philippe Baronnet.
Assistante à la mise en scène : Camille Kolski.
Avec Manon Allouch, Léone Louis et la voix de Jean-Laurent Faubourg.
Scénographie : Estelle Gautier.
Lumières : Valérie Becq.
Musiques : Thierry Th Desseaux, Ann O'aro.
Costumes : Camille Pénager.
Production Cie Baba Sifon, Cie Les Échappés vifs.
À partir de 13 ans.
Durée 1 h 15.

27 février 2026 à 21 h.
Salle Lucet Langenier, 1-13, rue de la République, Saint-Pierre de La Réunion (97)
>> Billetterie en ligne
>> saintpierre.re/culture

Tournée
21 mai 2026 : La Fabrik - CDN Océan Indien, Saint-Denis de La Réunion (97).
Du 4 au 26 juillet 2026 : Festival Avignon Off, TOMA, Chapelle du Verbe incarné, Avignon (83).

Bruno Fougniès
Vendredi 20 Février 2026

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