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Théâtre

"Je suis Scarlett - Vivien Leigh, le jour d'après" Une bien belle performance théâtrale portée par une écriture profonde et sensible

Vivien Leigh. Qui ne s'en souvient pas ? Du moins tous ceux d'entre nous appartenant à une certaine génération bercée par le cinéma hollywoodien des années quarante-cinquante et du célèbre film "Autant en emporte le vent" de Victor Fleming, film-manifeste du système hollywoodien – même si ce dernier est antérieur à ces années-là –, une adaptation du roman de Margaret Mitchell.



© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
C'est elle qui décroche le rôle de la célèbre héroïne, Scarlett O'Hara, tant convoité, femme forte et déterminée comme l'est son personnage. Elle n'a que 24 ans. Ce rôle la propulse au rang de star internationale et lui vaut l'Oscar de la meilleure actrice en 1940. Douze ans plus tard, elle obtiendra son deuxième Oscar pour son interprétation de Blanche DuBois dans le non moins célèbre film "Un Tramway nommé désir".

Projet ambitieux, à n'en point douter, pour Enrique Fiestas à l'écriture et Rosa Ruiz, comédienne franco-espagnole à l'interprétation, que de se lancer ainsi dans un semblable projet théâtral. Pour la raison déjà évoquée plus haut en priorité. Incarner un personnage aussi célèbre soit-il, mais qui ne "parle" qu'à une certaine génération ou à des amoureux du cinéma hollywoodien des années cinquante. Mais pas que…

Adapter le personnage de Vivien Leigh au Théâtre, ce n'est pas uniquement adapter une simple actrice. C'est mettre en scène une "fracture", un être humain entre icône et souffrance, bardé d'une image surinvestie, mais si vulnérable, traversé par la maladie et des troubles psychologiques maniaco-dépressifs qui affectent sa carrière ainsi que sa vie personnelle.

© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
Elle n'est pas la seule star à s'inscrire ainsi dans un tel schéma d'industrie culturelle prédatrice et destructrice autour des femmes, nous direz-vous. Il n'est qu'à penser à Marilyn Monroe, Romy Schneider, Isabelle Adjani, Anna Magnani, Gena Rowlands, Amy Winehouse, et bien d'autres, malheureusement. Alors, pourquoi elle ? Pourquoi Viven Leigh plus que toute autre ? Quelle est la petite bête qui est venue un jour virevolter aux fenêtres d'Enrique Fiestas et de Rosa Ruiz pour qu'ils décident ainsi de porter sur les planches un destin si exceptionnel ?

La réponse restera probablement très subjective, mais gageons que leur projet peut s'inscrire dans une volonté qui était déjà la leur à l'occasion de la création de "George Sand, Confidences à la Dame de Nohant", pièce de théâtre concert avec pianiste, et à l'occasion de laquelle nous avons découvert leur Compagnie "Confidence", il y a quelques années déjà, celle de mettre en lumière, sous le feu des projecteurs, le déni institutionnel de l'artiste femme sur-exposée, libre pourtant au départ, inspirée, battante, passionnée, amoureuse de l'art et ne cherchant qu'à être elle-même, mais dont la volonté libre a pu être muselée de différentes manières.

La passion intellectuelle de George Sand, son engagement en faveur de l'égalité des sexes, la tension entre sa vie privée et son engagement public étaient déjà bien mis en avant hors de la sphère médiatique quant à elle, cela dit. Mais battante et libre. Ici, il s'agit de Vivien Leigh. Et quelle acuité troublante encore en 2026, à l'heure de la médiatisation à outrance et de la mise en avant incontournable de la santé mentale des artistes, notamment. Ou de la santé mentale tout court.

Dans "Je suis Scarlett-Vivien Leigh, le jour d'après", Enrique Fiestas brosse le portrait d'une femme particulière et unique, certes, mais dont la vie a des échos universels qui résonnent bruyamment à nos oreilles. À Hollywood, en 1930, #MeToo n'existait pas. Les réseaux sociaux non plus. Pourtant, Vivien Leigh, non pas par scandale, mais silencieusement, aurait largement pu en être une figure de proue.

Quelle meilleure comédienne que Rosa Ruiz pour l'incarner ! Comédienne malheureusement bien trop méconnue et dont le talent n'a rien à envier à bien d'autres, davantage au sommet de l'affiche… Son interprétation dans le rôle de Vivien Leigh – Vivien avec un "e", et non pas un "a" comme l'est écrit son vrai prénom, histoire là aussi de la déposséder de quelque chose –, est tout simplement bouleversante de justesse, de douceur tragique et d'incarnation justement mesurée.

© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
Depuis le 5 février dernier, "Vivian-Vivien Leigh-Holman", née Hartley, se réincarne littéralement sur les planches de la petite salle intimiste du Théâtre du Nord-Ouest. Gageons que de là où elle est, la célèbre actrice-comédienne appréciera le jeu incarné, habité et dépourvu de toute ostentation interprétative de Rosa Ruiz, et qu'elle sourira peut-être des écarts d'écritures originalement autobiographiques de la plume d'Enrique Fiestas : "J'étais aux funérailles de Winston Churchill. Il est normal qu'il assiste aux miennes !".

Les soixante-dix minutes de représentation de cette toute nouvelle création de la Compagnie Confidences transportent le public, conquis d'ores et déjà lors de la Première, dans l'univers intime de la star hollywoodienne. À de nombreux moments, l'émotion est palpable grâce au jeu d'une grande maîtrise de la comédienne, mêlé à une sensibilité hors pair.

Il est probable que ce dernier soit palpable bien davantage lors du quart final de la représentation, dans lequel Rosa Ruiz se métamorphose littéralement dans les tourments psychiques de Vivien Leigh, et nous propose comme une forme de transcendance théâtralisée de sa souffrance intérieure.

Pléthore de références autobiographiques dans une bonne première moitié du spectacle, et de noms de personnages dont l'actrice a croisé le chemin, confère par moments un riche trop-plein qui aurait mérité d'être un peu épuré.

Ce qui n'ôte rien, cela dit, à la performance remarquable de la comédienne, même à ces moments-là, l'interprète à la bien gracieuse silhouette, vêtue d'une élégante robe couleur vert d'eau, douce et seyante, création de Frédéric Morel, qui la détache brillamment du noir ambiant de la salle du Théâtre du Nord-Ouest. Couleur oxymorique, probablement, si l'on pense à la vie de Vivien Leigh…
◙ Brigitte Corrigou

"Je suis Scarlett - Vivien Leigh, le jour d'après"

© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
© Enrique Fiestas/Compagnie Confidences.
Texte : Enrique Fiestas.
Mise en scène : Enrique Fiestas.
Avec : Rosa Ruiz.
Lumières : Alexandre de Pardailhan.
Costumes : Frédéric Morel.
Par la Compagnie Confidences.
Durée : 1 h 20.

Du 5 février au 19 avril 2026.
5, 17 février à 18 h 30 ; 11 et 20 février, 1er, 3 et 16 mars, 1er et 6 avril à 20 h 30 ; 22 février à 21 h ; 15 mars à 14 h 30 ; 4 avril 16 h 45 ; 18 avril à 16 h ; 19 avril à 20 h 45.
Théâtre du Nord-Ouest, Petite salle, 13, rue du Faubourg Montmartre, Paris 9ᵉ.
Réservations : 01 47 70 32 75.
>> Billetterie en ligne
>> theatredunordouest.com

Brigitte Corrigou
Jeudi 12 Février 2026

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