La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Une merveilleuse troisième de Mahler par Philippe Jordan et les forces de l'Opéra de Paris

Après la Quatrième symphonie en 2015 et la Neuvième en 2016, le directeur musical de l'Opéra de Paris remonte le temps avec les musiciens et chœurs de l'orchestre maison sur les terres malhériennes en offrant la fameuse (et viscontienne) Symphonie n° 3 en ré mineur.



Orchestre 2016-2017 © E. Bauer/OnP.
Orchestre 2016-2017 © E. Bauer/OnP.
Parmi les œuvres de la Trilogie qu'il a coutume de réunir sous le titre de la "Passion", sa troisième symphonie est selon Gustav Mahler "la meilleure et la plus accomplie". Commencée en 1895 pendant les congés (de celui qui est alors chef d'orchestre de l'Opéra de Hambourg) à Steinbach-am-Attersee en Autriche, elle est achevée en août 1896 lors du dernier été passé dans la région du Salzkammergut - non loin de Salzbourg.

Composant dans son célèbre "häuschen" (ou maisonnette) dans une nature magnifique, Mahler déclare à son disciple Bruno Walter qui lui rend visite in loco en janvier 1896 : "Inutile de regarder le paysage, il a passé tout entier dans ma symphonie". Une troisième symphonie conçue comme un hymne à la Nature et bien plus encore. Le compositeur écrit que cet "hymne gigantesque (…) à la gloire de la création" est celui dans lequel il entend se transporter "jusqu'au cœur même de l'existence, là où on ressent tous les frissons du monde et ceux de Dieu".

Le compositeur se fait donc une fois de plus démiurge, concevant un monstre en sept mouvements pour une durée de deux heures. C'est que pour Mahler "le fait que je l'appelle "symphonie" ne signifie pas grand chose (…) "symphonie" veut dire pour moi construire un monde (…) son contenu détermine lui-même sa forme." Finalement elle comprendra six mouvements ; un fantastique cycle de métamorphoses d'une durée totale d'une heure trente - dont un premier mouvement (appelé un temps "L’Éveil de Pan") d'une demi-heure : cas unique dans son œuvre.

Philippe Jordan © Philippe Gontier/OnP.
Philippe Jordan © Philippe Gontier/OnP.
Gros effectif d'orchestre, voix d'alto, chœurs de femmes et d'enfants donneront vie à ce récit grandiose de création et de méditation - avec un poème extrait des "Knaben Wunderhorn" (3e mouvement) et le sublime "Chant de Minuit" nietzschéen tiré de "Ainsi parlait Zarathoustra" au 4e mouvement. Ce sera bien une symphonie qui "commence avec la nature et s'élève jusqu'à l'amour de Dieu".

L'orchestre de l'Opéra de Paris livre en cette soirée de fin janvier une prestation parfaitement jouissive avec cette œuvre monde. Philippe Jordan - dont on regrette le départ à Vienne par anticipation - organise dans le gigantesque premier mouvement un titanesque "éveil de la matière", né du conflit entre immobilité et chaos (où s'entend déjà subrepticement le superbe thème du quatrième mouvement entre fanfares de trompettes et longue intervention des trombones) après l'appel initial de huit cors.

Les deux mouvements suivants entraînent et enivrent en deux pages "insouciante" d'abord (sur un rythme de menuet) puis grotesque et naïve avec son lot de souvenirs d'enfance, ses échappées folles de divers instruments et son long solo de cor de postillon. Chaque pupitre impressionne en une dramaturgie étudiée.

Les trois derniers mouvements touchent au sublime alors que nous planons dans les hautes sphères malhériennes, enfin détachés du prosaïsme terrestre. La mezzo Michaela Schuster ne possède pas le plus beau timbre qui soit mais porte haut le poème nietzschéen en des accents bouleversants ("Ô Mensch ! Gib acht!" dans le quatrième mouvement en ré majeur puis mineur), accompagnée d'un orchestre en état de grâce.

Un moment suspendu (avec ces appels des petite et grande harmonie) où la profondeur la plus mystérieuse se fait intelligence cosmique. Les chœurs raniment la joie et battent le rappel des anges dans le cinquième en fa majeur.

Gustav Mahler © DR.
Gustav Mahler © DR.
Le vaste Adagio final, terme d'une gradation idéalement architecturée par la battue inexorable ou (parfois) caressante du chef, tisse les lacis de l'Amour universel - avec le retour des cordes. Un amour enfin mis à la portée de l'humanité. Tour à tour grave et enfantin, ironique et lyrique, ténébreux et lumineux, l'orchestre récolte ensuite des acclamations en toute justice ; des hommages qu'il partage de bon gré avec son chef bien-aimé, les chœurs (sans reproches) et la mezzo allemande.

Concert entendu le 30 janvier 2019.
Concert diffusé ultérieurement sur France Musique.

Symphonie n°3 en ré mineur (créée intégralement en 1902).
Gustav Mahler (1860-1911).

Philippe Jordan, direction musicale.
Michaela Schuster, mezzo-soprano.
Orchestre et Choeurs de l'Opéra national de Paris.
José-Luis Basso, chef des chœurs.

Maîtrise des Hauts-de-Seine/Chœur d'Enfants de l'Opéra national de Paris.
Gaël Darchen, direction.

Christine Ducq
Vendredi 8 Février 2019

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique








À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019