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Lyrique

"Così fan tutte"… Une version moderne de l'opéra de Mozart revisité par Dmitri Tcherniakov

"Così fan tutte", l'un des trois opéras italiens créés par Mozart avec le librettiste Lorenzo Da Ponte, est à l'honneur au théâtre du Châtelet. Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène russe, en donne une lecture simple, limpide et audacieuse où, le temps de la représentation, le XVIIIe devient le XXIe siècle autant dans les décors, les costumes, les gestiques que dans les états d'esprit.



© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.
Le rideau se lève. Nous sommes comme projetés en plein milieu du XXIe siècle. La mise en scène de Dmitri Tcherniakov installe une modernité autant dans les attitudes que la scénographie et les costumes. Le décor est composé de deux chambres aux portes glissantes où un rideau beige foncé laisse apparaître pour chacun d'eux un lit blanc. Côté jardin se trouve une discrète cheminée noire en forme de bouche quand, côté cour, un escalier mène vers un premier étage interdit à la vue du public où seule la soubrette Despina (Patricia Petibon) monte et descend les marches de celui-ci.

Le début de l'opéra, nimbé de silence, annonce une démarche surprenante avant que les premiers chants et répliques ne s'entendent, comme si le temps était allié à une phase de réflexion. Sans doute lié au traquenard que nos deux comparses, Ferrando (Rainer Trost) et Guglielmo (Russell Braun), avec leur maître de jeu Don Alfonso (Georg Nigl), appuyés par Despina, veulent faire à leurs amoureuses respectives, Fiordiligi (Agneta Eichenholz) et Dorabella (Claudia Mahnke).

© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.
"Così fan tutte" est un opera buffa, à savoir un opéra italien traitant d'un sujet comique, en deux actes de Mozart (1756-1791) sur un livret de Lorenzo da Ponte (1749-1838), créé le 26 janvier 1790 au Burgtheater de Vienne. Il marque la troisième et dernière collaboration entre Mozart et Da Ponte, après Les Noces de Figaro (1786) et Don Giovanni (1787).

Dans ce jeu théâtral à dessein apprêté et de mise à distance de ce qui se dit, les chants lyriques bousculent tout ce qui se trame. Ils portent la quintessence des sentiments ou des passions sous cloche, quand les corps n'en deviennent à dessein que les compagnons peu dispendieux. Nous sommes ainsi dans une théâtralité qui met en exergue la duplicité des rôles. Chacun est dans une double incarnation inversée où la voix exprime ce que le corps cache.

Seule Despina (Patricia Petibon), très souvent entourée de nos trois protagonistes masculins, dessine un caractère aux déhanchements très marqués. Sa démarche ondulée et lascive, avec son timbre de soprano qui en fait écho, nous emmène dans des modulations lyriques riches, plantant un personnage presque fantasque. Toute sa présence scénique s'inscrit à présenter un caractère un peu dévergondé ayant toutefois une certaine élégance.

© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.
Quant à l'incarnation de Fiordiligi d'Agneta Eichenholz, en soprano colorature, sa voix, à l'opposé de Despina, dévoile une personnalité plus en décalage avec son aspect des plus convenus, même si le flirt amoureux l'inscrit dans un double registre, passionné dans la puissance vocale et apprêté dans sa relation à son amoureux. C'est ainsi toute une gamme d'émotions qui se dévoile. Convenus, contenus, refoulés, habillés et mis à nu, les sentiments prennent des détours au travers de la farce et du comique.

Pour Claudia Mahnke avec Dorabella, la mezzo-soprano allemande incarne un rôle aussi convenu et discret qu'Agneta Eichenholz avec un spectre lyrique qui découvre un personnage incarnant ses sentiments mêlés avec parfois déchirement. Sa puissance vocale nous transporte dans un registre dans lequel le drame devient presque une tragédie.

Quant à Don Angelo (Georg Nigl), c'est l'espièglerie et la rouerie faites homme. Le protagoniste le plus expressif dans ses attitudes, il déploie une maîtrise autant théâtrale que corporelle d'un personnage où le rire et sa présence scénique en font un caractère aussi attachant et hypnotique que détestable dans son stratagème de séduire nos deux amoureuses avec le concours de leurs amoureux respectifs déguisés.

© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.
La musique reste l'alpha et l'oméga d'une trame où, côté orchestre – situé, comme il se doit, dans la fosse –, Christophe Rousset, directeur des "Talens Lyriques", dirige une nouvelle fois avec cet ensemble "Così fan tutte", comme en 2012 à l'Opéra de Dijon.

Nous sommes dans un rapport à l'espace et à l'autre faussement proche. Le bisou sur la joue, l'éclat de rire, les masques utilisés, les discussions loin des autres et pourtant si proches, tout alterne dans une mise à distance du désir amoureux. Mozart reste toujours moderne, car immortel. Et Dmitri Tcherniakov, avec l'orchestre de Christian Rousset, en donne une lecture audacieuse dans une approche décalée où l'épanchement des désirs ne s'habille d'aucun costume d'époque.

"Così fan tutte"

© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.
Dramma giocoso en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart.
En italien surtitré en français et en anglais.
Livret : Lorenzo Da Ponte.
Direction musicale : Christophe Rousset.
Mise en scène, scénographie : Dmitri Tcherniakov.
Avec : Agneta Eichenholz, Claudia Mahnke, Rainer Trost, Russell Braun, Georg Nigl, Patricia Petibon.
Costumes : Elena Zaytseva.
Lumières : Gleb Filshtinsky.
Orchestre : Les Talens Lyriques.
Chœur : Stella Maris.
Chef de chœur : Olivier Bardot.
Production : Festival d'Aix-en-Provence (2023).
Durée : 3 h 20 (avec entracte).

Du 2 au 22 février 2024.
Mardi, jeudi, vendredi et samedi à 19 h 30, dimanche à 15 h.
Théâtre du Châtelet, Paris 1er, 01 40 28 28 40.
>> chatelet.com

© Thomas Amouroux.
© Thomas Amouroux.

Safidin Alouache
Jeudi 22 Février 2024

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Concerts | Lyrique








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Maria Casarès et Albert Camus se retrouvent pour une heure dans un nouveau théâtre de Poitiers

Ouverte en septembre 2023, cette nouvelle salle finit sa saison en rendant hommage à celle qui lui a donné son nom : Maria Casarès. Une salle citadine née de la volonté des deux codirecteurs de la Maison Maria Casarès, Matthieu Roy et Johanna Silberstein. C'est dans les anciennes écuries de la caserne de Poitiers que deux grandes salles voûtées abritent maintenant ce nouveau lieu destiné à présenter au public tourangeau une programmation hivernale (et donc plus confortable) qui vient en complément des activités de la maison mère d'Alloue.

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En 2017, les éditions Gallimard, avec l'accord de la fille d'Albert Camus, publiaient la Correspondance entre ces deux artistes. Une correspondance amoureuse de plus de 800 lettres, écrites du début de leur relation (la première est datée du 6 juin 1944) jusqu'au 30 décembre 1959. Cinq jours plus tard, Camus décédait dans un accident de voiture. Ces lettres, Catherine Camus les avait collationnées des années auparavant, ayant racheté celles que possédait Maria Casarès. Cette dernière les lui avait cédées par besoin d'argent, pour réparer le toit de sa maison d'Alloue…

Bruno Fougniès
18/06/2024
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"Mon Petit Grand Frère" Récit salvateur d'un enfant traumatisé au bénéfice du devenir apaisé de l'adulte qu'il est devenu

Comment dire l'indicible, comment formuler les vagues souvenirs, les incertaines sensations qui furent captés, partiellement mémorisés à la petite enfance. Accoucher de cette résurgence voilée, diffuse, d'un drame familial ayant eu lieu à l'âge de deux ans est le parcours théâtral, étonnamment réussie, que nous offre Miguel-Ange Sarmiento avec "Mon petit grand frère". Ce qui aurait pu paraître une psychanalyse impudique devient alors une parole salvatrice porteuse d'un écho libératoire pour nos propres histoires douloureuses.

© Ève Pinel.
9 mars 1971, un petit bonhomme, dans les premiers pas de sa vie, goûte aux derniers instants du ravissement juvénile de voir sa maman souriante, heureuse. Mais, dans peu de temps, la fenêtre du bonheur va se refermer. Le drame n'est pas loin et le bonheur fait ses valises. À ce moment-là, personne ne le sait encore, mais les affres du destin se sont mis en marche, et plus rien ne sera comme avant.

En préambule du malheur à venir, le texte, traversant en permanence le pont entre narration réaliste et phrasé poétique, nous conduit à la découverte du quotidien plein de joie et de tendresse du pitchoun qu'est Miguel-Ange. Jeux d'enfants faits de marelle, de dinette, de billes, et de couchers sur la musique de Nounours et de "bonne nuit les petits". L'enfant est affectueux. "Je suis un garçon raisonnable. Je fais attention à ma maman. Je suis un bon garçon." Le bonheur est simple, mais joyeux et empli de tendresse.

Puis, entre dans la narration la disparition du grand frère de trois ans son aîné. La mort n'ayant, on le sait, aucune morale et aucun scrupule à commettre ses actes, antinaturelles lorsqu'il s'agit d'ôter la vie à un bambin. L'accident est acté et deux gamins dans le bassin sont décédés, ceux-ci n'ayant pu être ramenés à la vie. Là, se révèle l'avant et l'après. Le bonheur s'est enfui et rien ne sera plus comme avant.

Gil Chauveau
05/04/2024
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"Un prince"… Seul en scène riche et pluriel !

Dans une mise en scène de Marie-Christine Orry et un texte d'Émilie Frèche, Sami Bouajila incarne, dans un monologue, avec superbe et talent, un personnage dont on ignore à peu près tout, dans un prisme qui brasse différents espaces-temps.

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Safidin Alouache
12/03/2024