La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.
La Revue du Spe La Revue du Spe

La Revue du Spectacle, le magazine de tous les arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, arts de la rue, agenda, CD, etc.

Depuis 1989, le magazine du spectacle vivant et des arts de la scène - Un art sans artistes est une démocratie sans voix - Vous trouvez que la culture coûte cher ? Essayez l’ignorance… - La Revue du Spectacle soutient les intermittents du spectacle




Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Une mariée et un enterrement, "Miranda" à l'Opéra Comique

Du 25 septembre au 5 octobre 2017, le flamboyant Opéra Comique (après sa rénovation) met à l'affiche un des opéras les plus originaux du moment, à la fois baroque et contemporain. C'est "Miranda", fruit d'une deuxième collaboration entre la metteure en scène Katie Mitchell et Raphaël Pichon à la tête de son ensemble Pygmalion.



© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
Tout est parti d'une envie de Raphaël Pichon de faire connaître des partitions rarement jouées de Henry Purcell, des musiques de scène ou religieuses et des extraits d'opéras méconnus ou parfois montés encore sur scène. La plupart des œuvres - semi-opéras de cinq à six heures ou airs de circonstance (les "catchs") - du compositeur anglais du XVIIe siècle n'étant plus adaptées à un public contemporain. Et pourtant, cette œuvre recèle des beautés remarquables que l'on peut redécouvrir dans "Miranda", dont la partition consiste donc en une sorte de pot-pourri d'airs choisis (1).

Pour leur deuxième collaboration après "Traunernacht" au Festival d'Aix, le jeune chef français a pensé à Katie Mitchell et à son univers dramaturgique marqué par ces filles rebelles et/ou victimes qui règlent leurs comptes avec leurs pères et leurs promis.

Comme elle l'avait fait pour "Ophelias Zimmer" à la Schaubühne de Berlin - prenant le parti d'Ophélie pour raconter l'histoire d'Hamlet -, elle a imaginé pour l'intrigue de ce nouvel opéra imaginaire de Purcell de donner le premier rôle à Miranda, seul personnage féminin de "La Tempête" de W. Shakespeare. Miranda ("celle qu'on admire") vient donc (dans le livret inédit de Cordelia Lynn) demander des comptes à son père Prospero quinze ans après les faits racontés dans la pièce du dramaturge élisabéthain.

© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
Organisant sa fausse disparition, elle vient braquer son propre enterrement pour donner aux invités (devenus otages) sa version des faits et raconter sa vie - des faits honteusement travestis par son "manipulateur" de père, selon elle. Dans l'anti-ouverture (sic), Miranda crie les raisons de sa haine : "Je fus exilée. Je fus violée. Je fus mariée trop jeune".

Anna, la jeune femme enceinte de Prospero (remarié donc avec une femme qui a l'âge de sa fille), prendra alors conscience du malheur de sa propre destinée dans une société patriarcale, telle une jumelle de Miranda. La ressemblance physique des deux chanteuses ajoutant à la démonstration.

Voilà donc l'argument d'un spectacle d'une heure et demie, qui s'offre comme une déploration prenante, voire bouleversante (avec l'anthem "Jehova Quam Multi Sunt Hostes Mei" dans la scène 2 des Funérailles, par exemple). Mais dans lequel le spectateur peut avoir l'impression sur la durée d'assister à un thrène quelque peu monotone. La direction de Raphaël Pichon se révèle plutôt inégale avec une battue trop uniforme parfois pour un discours musical qui ne met pas toujours en valeur les couleurs, contrastes et reliefs de ce répertoire.

© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
Le spectacle est cependant souvent saisissant. Certains des tableaux (ceux au ralenti, particulièrement) sont d'une absolue beauté, de cette beauté étrange des cauchemars nocturnes. Le choix de nous rendre contemporaine cette fable, bercée par les accents d'un des plus importants compositeurs baroques anglais disparu à trente-six ans, offre une expérience à coup sûr intéressante - à défaut d'être toujours passionnante.

Katie Mitchell introduit un savant chaos avec la prise de pouvoir scénique des femmes au cours d'une cérémonie verrouillée par la puissance masculine, religieuse et patriarcale. Dans une petite église qui ressemble à un tombeau ou une prison, les corps s'attirent, se heurtent et se rejettent en une chorégraphie troublante jusqu'à la libération finale.

La distribution vocale se révèle homogène. Du côté des femmes, la Miranda de la mezzo Kate Lindsey trouve ses marques au fur et à mesure du déroulement de cet enterrement pas comme les autres. Tenue d'inscrire sa difficile performance entre hystérie et douleur, le riche timbre de son mezzo finit par trouver rondeur et émotion.

© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
La soprano Katherine Watson compose un personnage plutôt sobre en Anna. Pour les rôles masculins, un trio s'impose avec le Prospero progressivement miné du baryton-basse Henry Waddington, le Ferdinand bouleversant du ténor Allan Clayton et du Pasteur interprété par Marc Mauillon, tous remarquables. Le jeune Aksel Rykkvin (soprano de quatorze ans) est un Anthony, fils de Miranda, qu'on n'oubliera pas.

(1) Ont été également choisies deux pièces de Matthew Locke et une de Jeremiah Clarke, "Ode on the Death of Henry Purcell".

Du 25 septembre au 5 octobre 2017.
En diffusion sur Arte Concert le 29 septembre
et sur France Musique le 15 octobre à 20 h.

Opéra Comique.
1, place Boieldieu, Paris 2e.
Tel : 08 25 01 01 23.
>> opera-comique.com

© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
"Miranda" (2017).
Musiques de Henry Purcell (1659-1995).
Arrangements musicaux : Raphaël Pichon et Miguel Henry.
Livret en anglais de Cordelia Lynn.
Spectacle surtitré en français.
Durée : 1 h 30 sans entracte.

Raphaël Pichon, direction musicale.
Katie Mitchell, mise en scène.
Sam Pritchard, dramaturgie.
Chloé Lamford, décors.
Sussie Juhlin-Wallen, costumes.
James Farncombe, lumières.

© Pierre Grosbois.
© Pierre Grosbois.
Kate Lindsey, Miranda.
Henry Waddington, Prospero.
Katherine Watson, Anna.
Allan Clayton, Ferdinand.
Marc Mauillon, le Pasteur.
Aksel Rykkvin, Anthony.

Chœur et orchestre : Pygmalion.
Chanteurs de la Maîtrise Populaire de l'Opéra Comique.

Christine Ducq
Vendredi 29 Septembre 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


Partenariat


Publicité



À découvrir

"Une chambre en Inde"… contre tous les intégrismes !

"Une chambre en Inde", Théâtre du Soleil, Paris

Reprise Ariane Mnouchkine traite de la place du théâtre dans un monde marqué par les guerres, le terrorisme et un populisme d'exclusion qui rend service à celui-ci. Et elle y répond avec humour et passion.

Cornélia (Hélène Cinque) fait partie d'une troupe dont le directeur, M. Lear, a été appréhendé par la police indienne après être monté, nu, sur la statue du Mahatma Gandhi et avoir crié "Artaud". Il avait "pété les plombs" suite aux attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Du personnage, de son nom et de son acte, tout est passé à travers le prisme du théâtre ainsi que ses coulisses et ses questionnements.

Cela se passe dans une chambre en Inde où se trouve Cornélia, souvent allongée. Difficile de démêler ce qui est en dehors, de ce qui est en dedans, de ce qui est de l'imagination ou de la réalité. Tout est imbriqué. Monde et événements s'y logent faisant de ce lieu une incarnation de l'esprit du personnage.

La pièce est une œuvre collective construite autour d'improvisations. Mnouchkine se demandait "comment aujourd'hui raconter le chaos d'un monde devenu incompréhensible ? Comment raconter ce chaos sans y prendre part, c'est-à-dire sans rajouter du chaos au chaos, de la tristesse à la tristesse, du chagrin au chagrin, du mal au mal ?".

Safidin Alouache
03/12/2017
Spectacle à la Une

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara

Il n'est jamais aisé de s'approprier et d'interpréter des chansons créées, portées, sublimées par des artistes tels que Barbara. Mais là où beaucoup échouèrent, Lou Casa et son chanteur Marc Casa relèvent le défi avec brio et donne une lecture étonnante, poignante et incroyablement juste de six morceaux choisis de la Dame en noir.

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara
Lou Casa, c'est deux frères, l'un au chant (Marc), l'autre au piano (Fred) et un bassiste (Julien Aeillon)… issus d'un collectif (à géométrie variable : 3 à 10 membres) qui travaillent sur des créations tant musicales (chansons, musiques improvisées) qu'expérimentales où peuvent s'associer danse, slam, poésie, vidéo, etc. Ici, après différentes productions, dont "Barbara, Quinze ans" en novembre 2012 qui initiera en 2014 le projet "Chansons de Barbara", ils décident de coucher six interprétations sur un CD intitulé "À ce jour" dont on espère que d'autres suivront.

Marc Casa donne une intonation particulière aux mots de Barbara (1), de Brel (2), de Françoise Lo (3) ou de Georges Bérard (4), portant avec élégance une certaine fêlure dans la voix qui amplifie l'émotion exprimée, la fragilité sous-tendue. En même temps, le grain légèrement rugueux donne la force et l'énergie au chant, imprimant la trame musicale soutenue par la basse toute en rythmique associée au piano percussif, notamment dans le sublime "Perlimpinpin" presque guerrier, revendicatif… Le clip est d'ailleurs très révélateur et significatif de l'interprétation choisie, exprimée par Lou Casa. Voix parlée chuchotée, prenant doucement de l'amplitude. Derrière le piano roule les notes en une rivière sautillante mi-tango mi-reggae, appuyant certains mots scandés par Marc Casa.

Gil Chauveau
04/12/2017
Sortie à la Une

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire

"Dieu est mort", Théâtre de la Contrescarpe, Paris

Reprise Quarante ans de présence maternante de la mère, et de fables apprises soumises à l'épreuve de vérité de la vie, vingt ans de psychanalyse et autant d'enseignement difficultueux, les deuils et les amours n'auront pas suffi.

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire
L'homme décrit par Régis Vlachos est toujours assailli par le doute terrible, asséné avec aplomb. Un doute sur lequel s'amoncelle tout un faisceau de présomptions de preuves mais toujours évacué (?)par un ange gardien pas loin. Dieu est mort.

Avec ses trois bouts de ficelle tirés du cabaret, toujours en marge du branquignol avec un sens du bricolage et du dérisoire assumé, le spectacle installe la convention de la scène et sa fiction. La détruit instantanément. Régis Vlachos enfile les scènes comme autant d'épisodes d'une conscience en chemin vers elle-même.

Qui avance sans jamais se moquer sinon d'elle-même. Dans "Dieu est mort", l'homme rit de ses propres errances C'est pourquoi le rire est spontané car chacun y reconnaît les siennes. Cela est théâtre. Et du bon. Thérapique. Cathartique.

Ce théâtre fait comprendre que le rire étant le propre de l'homme, toute recherche sur sa condition en passe nécessairement au final par l'épreuve du rire. En partage. L'on peut déguster, en famille, entre amis, ce spectacle qui donne à chacun le chemin de l'humour.

Jean Grapin
19/12/2016