La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Une "Penthesilea" plus Grâce que Furie

L'Opéra national du Rhin programme le septième opéra de Pascal Dusapin "Penthesilea", quelques mois après sa création à La Monnaie de Bruxelles. Avec une belle mise en scène de Pierre Audi et la direction d'orchestre millimétrée de Franck Ollu, la production ne tient pourtant pas tout à fait ses promesses de ténèbres.



© Forster.
© Forster.
Le sujet du dernier opéra du compositeur Pascal Dusapin est tiré d'un des mythes les plus énigmatiques de la mythologie grecque, celui des amours contrariées et monstrueuses d'Achille et Penthésilée, reine des Amazones, pendant la guerre de Troie. Le livret en allemand, démarqué de la pièce éponyme de Heinrich von Kleist, un drame romantique à la prose de bruit et de fureur de 1808, est co-écrit par le compositeur français avec la dramaturge Beate Haeckl. Action concentrée sur cinq personnages, modernisation de la langue, resserrement du drame des vingt-cinq scènes initiales à treize (dont un prologue et un épilogue), l'opéra se veut une œuvre d'aujourd'hui. Sur la partition en exergue figure d'ailleurs cette citation de la romancière Christa Wolf : "Ce n'est pas un beau spectacle, l'ère moderne commence."

Quand le rideau se lève sur la scène plongée dans des ténèbres évoquant un no man's land apocalyptique, champ de bataille désolé où une meute d'amazones rampent et s'effondrent après un énième combat contre les Grecs, Prothoe la confidente de Penthésilée l'avertit du destin qui la menace sur une mélodie filée à la harpe. Vrai prélude et rare calme avant la catastrophe qu'Ulysse tente aussi en vain de détourner du héros Achille. C'est que les deux ennemis jurés s'aiment et sont prêts à transgresser les lois de la guerre et de leurs ancêtres en se laissant vaincre en combat singulier. Penthésilée finira par dévorer le héros qu'elle désire sauvagement après que tous deux ont trahi les leurs - une fin différente de celle du mythe et de la pièce choisie par le compositeur.

© Forster.
© Forster.
Tragédie de la Themis grecque (ou transgression de la loi divine) et des pulsions destructrices mêlant étroitement Eros et Thanatos, forces de désir et de mort, l'opéra de Pascal Dusapin entend aussi nous parler de nous, de notre monde bestial, de la réalité effroyable et éternelle de la guerre de tous contre tous - témoignant ainsi de ce qu'il appelle "son inquiétude au monde". Avec l'usage des lumières sublimes de Jean Kalman, de la vidéo de Mirjam Devriendt (détaillant le dépeçage et séchage de peaux de chevaux fraîchement écorchés) et des décors superbes de la plasticienne Berlinde De Bruyckere, le metteur en scène Pierre Audi parvient à faire exister le cauchemar monstrueux de "Penthesilea", à faire vivre ses personnages inexplicables et obscurs et leur inconscient ravageur.

Pourtant manquent la grandeur mythique, la folie et la terreur, à cette production belle mais qui n'assène pas le choc espéré. Si la grandeur n'est sans doute plus une catégorie moderne, on attendait à bon droit la commotion que cette histoire de chiennes de l'enfer frottées à des guerriers non moins inhumains promettait. Malgré les étreintes explicites, les cris, le chant, la déclamation hystérique ou chuchotée et les exaspérations d'une partition traversée de paroxysmes et de dissonances jouant sur un continuum en perpétuelle déformation, le spectateur reste étrangement extérieur à ce "rêve sinistre" (Ulysse) et à la folie de cette Penthésilée "mi Grâce mi Furie" (selon Achille).

© Forster.
© Forster.
La Penthésilée de la mezzo Natascha Petrinsky n'a pas tout à fait le charisme vocal de l'héroïne - même si son jeu d'actrice est sans défaut. Si la voix est belle (quoique un peu monotone), la chanteuse semble surtout occupée à déjouer les dangers réels de son rôle - exigeant une large tessiture et des aigus redoutables. Le baryton Georg Nigl est un Achille assez sauvage et le baryton-basse Werner Van Mechelen un émouvant Ulysse. À tout le moins, c'est l'alto Éve-Maud Hubeaux qui retient l'attention en incarnant une magnifique Grande Prêtresse. Sa voix de ténèbres a la profondeur, le moiré et la classe d'une reine. C'est elle qui nous bouleverse.

Du 26 septembre au 1er octobre 2015.

Opéra national du Rhin,
19, Place Broglie, Strasbourg (67).
Tél. : 03 68 98 51 80.
>> operanationaldurhin.eu

"Penthesilea" (2015).
Opéra en un prologue, 11 scènes et un épilogue.
Musique : Pascal Dusapin.
Livret : P. Dusapin et Beate Haeckl.
En allemand surtitré en français.
Durée : 1 h 40 sans entracte.

ranck Ollu, direction musicale.
Pierre Audi, mise en scène.
Berlinde De Bruyckere, décors.
Wojcieh Dziedzic, costumes.
Mirjam Devriendt, vidéo.
Marie Martinez, mouvements.
Thierry Coduys, dispositif électro-acoustique.
Krystian Lada, dramaturgie.

© Forster.
© Forster.
Natascha Petrinsky, Penthesilea.
Marisol Montalvo, Prothoe.
Georg Nigl, Achilles.
Werner Van Mechelen, Odysseus.
Eve-Maud Hubeaux, Oberpriesterin.
Jaesun Ko, Bote.
Patricia Kaehny, Botin, Amazone.
Oguljan Karryeva, Amazone.

Chœurs de l'Opéra national du Rhin.
Orchestre philharmonique de Strasbourg.

© Forster.
© Forster.

Christine Ducq
Jeudi 1 Octobre 2015

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

"Tropique de la violence" Une forme d'opéra rock comme un cri de détresse des oubliés de Mayotte

Cent-unième département de France, Mayotte, petite île au nord-ouest de Madagascar, souffre. Loin des clichés de lagons tropicaux et de végétation luxuriante, elle est devenue l'endroit de France le plus peuplé en immigrés, officiels mais surtout clandestins, qui débarquent régulièrement des Comores à bord de kwassa-kwassa (bateaux de pêche à fond plat) quand ils ne finissent pas noyés. C'est dans ce plus grand bidonville de France, situé à Mamoudzou (préfecture du département), que se situe l'action de la pièce. Bienvenue à Kaweni, surnommé bien à propos Gaza, décharge humaine où survivent comme ils peuvent une partie des échoués de notre monde.

© Victor Tonelli.
Et parmi eux de nombreux jeunes isolés, comme le héros de cette histoire, Moïse, 15 ans, abandonné par sa mère lorsqu'elle débarqua sur une plage de sable noir, bien des années auparavant. Un enfant recueilli par une infirmière venue du continent, morte depuis. Dans ce contexte pire qu'une jungle, zone de non-droit où l'ordre est aux mains de gangs, Moïse va devoir se débrouiller, survivre et subir la pression de Bruce Wayne, jeune voyou autoproclamé roi de Gaza.

De cet univers décomposé jusqu'aux dans les veines des habitants coule la violence, mieux que le sang. Violence née du manque de tout. D'une pauvreté sans mesure. D'un abandon total. D'un avenir interdit. Aucun repère. Sur le plateau, les projections gigantesques de visages interpellent le minuscule Moïse enfermé dans une cellule de prison. Fantômes imaginaires de la taille de dieux ou de démons. La mise en scène extrêmement élaborée d'Alexandre Zeff fait se caramboler sur scène les mondes intérieurs et les événements de l'histoire.

Bruno Fougniès
05/09/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.

© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

Gil Chauveau
23/06/2022
Spectacle à la Une

Les 67e Nuits de la Citadelle à Sisteron

À partir du 22 juillet, les Nuits de la Citadelle de Sisteron accueilleront de beaux spectacles consacrés à la musique, à la danse et au théâtre sous l’égide du nouveau directeur artistique du festival, Pierre-François Heuclin.

Carmina Latina © Cappella Mediterranea.
Après la disparition tragique d'Édith Robert, c'est donc à Pierre-François Heuclin de reprendre le flambeau des Nuits de la Citadelle de Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le plus ancien festival (avec les Chorégies d'Orange) propose, pour sa 67e édition, un programme varié assuré par certains des meilleurs artistes français et européens.

Dès le 22 juillet, le chef Leonardo Garcia Alarcon à la tête de son orchestre, la Cappella Meditterranea, et du Chœur de chambre de Namur, offrira un concert consacré à des œuvres espagnoles et sud-américaines des XVIe et XVIIe siècles. Ce sera une soirée "Carmina Latina" emmené par la soprano Mariana Flores.

Au cloître Saint-Dominique, une superbe voix retentira encore le 27 juillet avec la venue du ténor britannique Freddie de Tommaso. Le premier prix du concours Plàcido Domingo donnera des airs de Verdi, de Puccini mais aussi des mélodies de Liszt, accompagné du pianiste Jonathan Papp.

Le Duo Jatekok pour "Un Carnaval de Animaux pas comme les autres" (le 7 août) et les sœurs Camille et Julie Berthollet (le 13 août) se produiront ensuite sur la scène du très beau théâtre de verdure pour les premières et celle du cloître Saint-Dominique pour les autres. Des rendez-vous musicaux qui ne manqueront donc pas de charme.

Christine Ducq
18/07/2022