La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.
La Revue du Spe La Revue du Spe

La Revue du Spectacle, le magazine de tous les arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, arts de la rue, agenda, CD, etc.

Depuis 1989, le magazine du spectacle vivant et des arts de la scène - Un art sans artistes est une démocratie sans voix - Vous trouvez que la culture coûte cher ? Essayez l’ignorance… - La Revue du Spectacle soutient les intermittents du spectacle




Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Une "Kàtia Kabanovà" sensible et universelle à l'Opéra de Rennes

Jusqu'au 11 février 2018, l'Opéra de Rennes met à l'affiche pour la première fois "Kàtia Kabanovà", l'un des plus bels opéras de Leos Janàcek. Avec les artistes de l'Opéra-Ballet de Ljubljana et dans une superbe mise en scène de Franck van Laecke, le chef-d'œuvre du compositeur tchèque prend la dimension d'une parabole universelle sur la psyché féminine opprimée.



© DR.
© DR.
Après "Jenùfa" créé en 1904 - que l'Opéra de Rennes a présenté en 2011 - Léos Janàcek compose "Kàtia Kabanovà" entre 1918 et 1921, un opéra magistral dont Vincence Cervinka écrit le livret d'après un roman d'A. Ostrovski. Depuis 1917, date de sa rencontre avec la jeune Kamila Stösslovà, le compositeur vient d'entamer la décade la plus prolifique de son œuvre, celle des chefs-d’œuvre. Avec "Kàtia Kobanovà" - ce drame familial étouffant où s'affrontent la vie, l'amour et les conventions, la haine, l'hypocrisie par le biais de personnages formant les membres ou les proches des Kabanov.

Janàcek y tutoie la perfection par une maîtrise absolue de ses moyens, tant dramatiques que musicaux. En moins de deux heures, la tragédie de Kàtia, femme sensible mal mariée au faible Tikhon et tyrannisée par sa terrible belle-mère, Marfa, court le fil inexorable d'un sort malheureux et d'un drame intime, celui de la culpabilité. D'une puissance et d'un raffinement orchestral évidents, la partition est un prodige d'efficacité - que l'Orchestre Symphonique de Bretagne dirigé par le chef Jaroslav Kyzlink ne donne à entendre qu'imparfaitement dans toute sa beauté. L'ouverture peine à installer une vraie tension mais le tapis des cordes d'un lyrisme superbe nous emporte en peignant subtilement la psyché de l'héroïne.

Avec les autres pupitres (dont l'harmonie et les percussions), elles sauront ensuite enluminer de couleurs mélancoliques cette fresque au climat ténébreux, traversée des coups du destin.

© DR.
© DR.
La mise en scène de Franck van Laecke a la simplicité et le mystère des tableaux de Magritte, dont il reprend, dès le lever de rideau (pendant l'ouverture), la vision des hommes en melon symbolisant l'ordre inhumain et conventionnel. Cet ordre qui va broyer Kàtia Kabanovà, dès lors passablement tourmentée - celui-là même qui régnait et règne encore dans ces petites villes de province du bord de la Volga ou d'ailleurs.

Le fleuve, omniprésent au fond, voit se rejouer avant que le drame ne commence le suicide de l'héroïne, dédoublée par la danseuse Ursa Vidmar. Forte idée, d'une très belle conséquence. Des panneaux obtureront ensuite le plateau dans un cadre carcéral idoine pour les tableaux d'intérieur. Ils ne disparaîtront que pour le duo nocturne d'amour du deuxième acte et la terrible scène finale.

C'est bien le drame d'un étouffement des vies et de la déréliction des âmes (celles de Kàtia et de Boris) dont il s'agit, transcendé par les très belles lumières de F. van Laecke et Jasmin Sehic. Le metteur en scène belge fait aussi le choix d'une direction attentive des chanteurs, soulignant judicieusement les caractères comme leurs enjeux relationnels. Une réussite - pour un Franck van Laecke qui se voit comme un humble artisan (des plus doués) au service des œuvres, au théâtre comme à l'opéra.

© DR.
© DR.
Du côté des chanteurs fins connaisseurs de l'œuvre, tous issus de la troupe de l'Opéra-Ballet de Ljubljana en Slovénie (coproducteur), la réussite est aussi au rendez-vous. Tous prisonniers d'une société mesquine, esclaves ou bourreaux, ils piétinent dans la boue et ne peuvent s'en extraire, hommes lâches et velléitaires ou femmes frustrées.

Sasa Cano est un Dikoï impressionnant en ogre aviné et brutal. Vlatka Orsanic, marâtre de conte maléfique, est une Marfa supérieurement terrifiante (au chant sachant étriller) tandis que la Varvara de Irena Parlov s'impose par son allègre conviction. Martina Zadro en Kàtia est tout simplement phénoménale. Elle est cette jeune femme un peu folle, suicidaire, victime d'elle-même comme de cette famille dysfonctionnelle. Son chant exalté ou désolé - toujours juste - son engagement total bouleversent. Janàcek féministe ? Peut-être. Un peintre de la psyché féminine sans pareil ? Certainement.

Du 5 au 11 février 2018.

© DR.
© DR.
Opéra de Rennes.
Place de la Mairie, Rennes (35).
Tél. : 02 23 62 28 28.
>> opera-rennes.com

"Kàtia Kabanovà" (1921).
Opéra en trois actes.
Musique de Léos Janàcek (1854-1928).
Livret de Vincence Cervinka.
En langue tchèque surtitrée en français.
Durée : 1 h 50 sans entracte.

Jaroslav Kyzlink, direction musicale.
Franck van Laecke, mise en scène.
Philippe Miesch, scénographie.

© DR.
© DR.
Belinda Radulovic, costumes.
Franck van Laecke, Jasmin Sehic, lumières.
F. van Laecke, Monika Dedovic, chorégraphie.

Sasa Cano, Savoil Profofyevitch Dikoï.
Aljaz Farasin, Boris Grigoryevich.
Vlatka Orsanic, Marfa Ignatyevna Kabanova.
Rusmir Redzic, Tickhon.
Martina Zadro, Kàtia Kabanovà.
Irena Parlov, Varvara.

Orchestre symphonique de Bretagne.
Chœur de l'Opéra de Rennes.
Éléonore Le Lamer, Chef de chœur.

Christine Ducq
Samedi 10 Février 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


Partenariat


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

Comme une horloge bien huilée qui remonte le temps des amours adultères

"Trahisons", Le Lucernaire, Paris

Reprise "Trahisons", la pièce de Pinter, est devenu un classique du répertoire contemporain. Un style, un mode de jeu que les élèves des écoles de comédie pratiquent chaque année en cours. Car ici, c'est la manière délicate de jouer ces échanges aux allures banales et quotidiennes qui prime sur le fond. Un théâtre du non-dit, du verbe rare, elliptique, où le sous-texte, le regard, le geste retenu valent autant que ce qui est dit, ce qui est joué.

Comme une horloge bien huilée qui remonte le temps des amours adultères
L'histoire elle-même semble toute convenue : deux amis, l'un éditeur, l'autre agent d'auteur. La femme du premier a une longue liaison avec le second. Avec ce lien d'amitié, ce lien amoureux et ce lien matrimonial se tissent une tapisserie de l'apparence qui dissimule les secrets, un voile fait de sentiments contradictoires.

Pourtant, l'originalité de cette pièce de Pinter tient dans sa construction. L'histoire commence par la fin et va remonter dix années de la vie intime de ces trois personnages. Elle tient également à la sobriété, on pourrait même dire le formalisme des scènes. Ce sont avant toute chose des Anglais de la classe moyenne haute, préoccupés par les apparences, les qu'en-dira-t-on, la politesse.

Une propreté toute javellisée des échanges. Des contacts. Des habitudes. Une organisation pratique des tromperies d'une grande méticulosité, réaliste. Ce sont de ces passions amicales et amoureuses totalement à l'opposée du feu et des flammes des passions latines.

Bruno Fougniès
24/01/2018
Spectacle à la Une

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara

Il n'est jamais aisé de s'approprier et d'interpréter des chansons créées, portées, sublimées par des artistes tels que Barbara. Mais là où beaucoup échouèrent, Lou Casa et son chanteur Marc Casa relèvent le défi avec brio et donne une lecture étonnante, poignante et incroyablement juste de six morceaux choisis de la Dame en noir.

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara
Lou Casa, c'est deux frères, l'un au chant (Marc), l'autre au piano (Fred) et un bassiste (Julien Aeillon)… issus d'un collectif (à géométrie variable : 3 à 10 membres) qui travaillent sur des créations tant musicales (chansons, musiques improvisées) qu'expérimentales où peuvent s'associer danse, slam, poésie, vidéo, etc. Ici, après différentes productions, dont "Barbara, Quinze ans" en novembre 2012 qui initiera en 2014 le projet "Chansons de Barbara", ils décident de coucher six interprétations sur un CD intitulé "À ce jour" dont on espère que d'autres suivront.

Marc Casa donne une intonation particulière aux mots de Barbara (1), de Brel (2), de Françoise Lo (3) ou de Georges Bérard (4), portant avec élégance une certaine fêlure dans la voix qui amplifie l'émotion exprimée, la fragilité sous-tendue. En même temps, le grain légèrement rugueux donne la force et l'énergie au chant, imprimant la trame musicale soutenue par la basse toute en rythmique associée au piano percussif, notamment dans le sublime "Perlimpinpin" presque guerrier, revendicatif… Le clip est d'ailleurs très révélateur et significatif de l'interprétation choisie, exprimée par Lou Casa. Voix parlée chuchotée, prenant doucement de l'amplitude. Derrière le piano roule les notes en une rivière sautillante mi-tango mi-reggae, appuyant certains mots scandés par Marc Casa.

Gil Chauveau
17/02/2018
Sortie à la Une

"Bluebird", un rêve éveillé… ou plutôt comme l'éveil rêvé d'un autre monde

"Bluebird", en tournée

Noctambules. Insomniaques. Travailleurs aux horaires décalés. Nomades de la nuit. Tous pris en charge par Jimmy le chauffeur de taxi au volant de sa Nissan Blue Bird. Les personnages de "Bluebird" pièce écrite par l'auteur anglais Simon Stephens sont des isolés de Londres.

Des atomes qui surgissent au fil du temps, au défilement des réverbères, au surgissement des ombres, à la fragmentation des halos des devantures et repartent. Comme égrenés sous le poids de lassitude du moment.

Ce chauffeur dont le spectateur suit la tournée nocturne est comme un ange gardien. Toujours à la parade d'un danger éventuel. Le désamorçant avec talent quand il se manifeste. Avec ses petits rituels du café partagé, sa cigarette offerte, sa question posée à l'abrupt. Son silence pesé aussi. Ménageant des instants de presque confiance, propices aux confidences. Autant d'amorces, qui laissent transparaître les petits secrets des uns et des autres et qu'il amasse comme le ferait un écrivain.

Au fur et à mesure des échanges, son propre secret apparaît. Bien plus lourd que ne le laissent entendre les indices donnés à chaque client. Jimmy est toujours sur le qui vive. Jimmy avance dans l'allégement de sa conscience. C'est un secret que le critique ne peut dévoiler car c'est le ressort de la pièce.

Jean Grapin
19/01/2018