La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Un Faust cosmique à Bastille

Depuis le 8 décembre, c'est le grand retour de "La Damnation de Faust" à l'Opéra national de Paris après quinze ans d'absence, initiant un cycle consacré à Berlioz sur plusieurs saisons. Avec un plateau vocal de rêve et une roborative mise en scène du letton Alvis Hermanis, l'opéra français brille au firmament de la modernité.



© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Après Lyon et la production de David Marton, c'est au tour de l'Opéra de Paris de programmer la "légende dramatique en quatre parties" du compositeur Hector Berlioz créée sans aucun succès en 1846 à l'Opéra Comique. Depuis, cette œuvre étrange à mi-chemin entre l'opéra et l'oratorio (un "opéra de concert") - réputée difficile à mettre en scène de par l'hétérogénéité de ses tableaux sans réel continuum dramatique - a imposé son génie propre grâce à une fascination intacte pour la légende du docteur Faust, à une partition tant brillante que fantasque et à une écriture vocale raffinée.

Qu'est-ce que cette "Damnation de Faust" au livret-poème co-écrit par Berlioz avec le journaliste Almire Gandonnière à partir de la traduction de Nerval du "Faust" de Goethe ? Une œuvre métaphysique et philosophique, burlesque et tragique, composée "par monts et par vaux à travers les bois et les champs" (1) par le compositeur élu par Théophile Gautier pour figurer dans sa sainte Trinité des Romantiques par excellence (avec Hugo et Delacroix). Une autobiographie lyrique d'un autodidacte génial et maudit, ce héros quasi shakespearien dont Debussy remarquera beaucoup plus tard que "ses libertés harmoniques" en effraient encore beaucoup (2). Un maître de l'écriture instrumentale et grand rénovateur du chant français qui commence son "Faust" à la fois intime et épique par l'écriture du grand air du savant de la quatrième partie ("Invocation à la nature") conçu comme un pur manifeste berliozien :

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
"Oui, soufflez, ouragans ! Criez, forêts profondes !
Croulez, rochers ! Torrents, précipitez vos ondes !
À vos bruits souverains ma voix aime à s'unir."

Scandale à l'opéra Bastille dès la première : le metteur en scène Alvis Hermanis a choisi une adaptation contemporaine du mythe. C'est pourtant une trahison pertinente et intelligente de la légende noire romantique. Exit le diable et ses diableries, Dieu et ses anges, les cornues d'alchimiste et les costumes bavarois, le Faust moderne, c'est le scientifique Stephen Hawking, mondialement célèbre pour sa maladie de Charcot et son cerveau brillant emprisonné dans un corps-tombeau, capable d'initier les projets les plus fous comme ce voyage sans retour pour coloniser la planète Mars - qui sert de trame à ce spectacle.

Faust, Méphistophélès et Marguerite matérialisent alors sur scène les rêves visionnaires du savant américain épris d'absolu incarné ici par le danseur Dominique Mercy. Notons que Hawking est toujours à la recherche d'une équation qui expliquerait l'univers tout entier en une "Théorie du Tout" : "la religion d'un athée intelligent" (3). Un nouvel hubris bien prêt de se réaliser avec ce projet Mars One à l'horizon 2025 (4).

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Quand le spectacle commence avec une scène séparée horizontalement en deux espaces, l'un confiné pour une humanité menacée d'extinction - cages de verre, prison et laboratoire - figurant un monde devenu inhabitable, l'autre un cosmos infini réservoir de vie aux images dues à l'art de la vidéaste Katrina Neiburga (5), nous sommes "un jour avant de quitter la planète". Ce sera parfois beau, à l'occasion d'une froideur clinique, et toujours passionnant.

Outre qu'elle résout avec brio les problèmes de représentabilité scénique de cette "Damnation de Faust", la proposition d'Alvis Hermanis est d'un grand intérêt - et qui soutient sans faille le nôtre pendant les deux heures vingt du spectacle. Une métaphysique des temps présents incarnée soutenue par la musique, la danse, le cinéma, les chœurs (un personnage en soi) et un plateau vocal d'exception. L'orchestre cisèle une onde poétique ou exalte le torrent berliozien sous la baguette d'un chef très à l'écoute des chanteurs. La chorégraphie inventive et belle, due à Alla Sigalova, n'embarrasse jamais le propos mais l'explicite. Les chœurs de l'Opéra de Paris confirment ici les exploits réalisés pour le "Moses und Aron" de Schönberg avec une verve, une précision et une puissance vraiment impressionnantes.

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Avec les chanteurs le bonheur est total - à condition d'accepter qu'ils soient quelque peu éclipsés par le dispositif grandiose imaginé par Hermanis. Bryn Terfel interprète avec brio un Méphistophélès chef de projet de Mars One, avec gourmandise et autorité. La mezzo Sophie Koch émeut aux larmes avec une Marguerite enflammée si digne d'être aimée. Et le ténor Jonas Kaufmann reprend, avec un art exceptionnel, un de ses rôles emblématiques. Parvenu à une osmose rare avec un public acquis d'avance à sa cause, c'est bien lui qui le ravit sans peine pour le transporter au comble de la volupté - revivifiant magistralement avec un charisme scénique rare l'âme du romantisme le plus brûlant "anywhere out of the world !".

Notes :
(1) Hector Berlioz Mémoires 1870.
(2) Claude Debussy Berlioz et M. Gunsbourg in "Gil Blas" 8 mai 1903.
(3) Selon ses propres mots.
(4) Cent personnes ont été sélectionnées dans le monde pour rejoindre Mars en 2025. Le détail du projet et les portraits de quelques-uns des volontaires pour ce voyage sans retour sont projetés au début du spectacle.
(5) Avec des images extraites de films de la NASA, du CNES, de documentaires - entre autres.

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Diffusion en direct le 17 décembre 2015 à 19 h 45 dans les salles UGC (et autres).
Prochaines dates :
17, 23 et 29 décembre 2015 à 19 h 30.
20 et 27 décembre 2015 à 14 h 30.

Captation diffusée sur Culture Box à partir du 18 décembre.
Diffusion sur France Musique le 2 janvier 2016 à 19 h.

Opéra national de Paris - Bastille, 08 92 89 90 90.
Place de la Bastille Paris 12e.
>> operadeparis.fr

"La Damnation de Faust" (1846).
Légende dramatique en 4 parties.
Musique : Hector Berlioz (1803-1869).

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Poème du compositeur et d'Almire Gandonnière d'après la traduction par Gérard de Nerval du "Faust" de Goethe.
Livret en français surtitré en français et en anglais.
Durée : 2 h 40 avec entracte.

Philippe Jordan, direction musicale.
Alvis Hermanis, mise en scène, décor.
Christine Neumeister, costumes.
Gleb Filshtinsky, lumières.
Katrina Neiburga, vidéo.
Alla Sigalova, chorégraphie.
Christian Longchamp, dramaturgie.
José Luis Basso, chef des chœurs.

© Felipe Sanguinetti/OnP.
© Felipe Sanguinetti/OnP.
Sophie Koch, Marguerite.
Jonas Kaufmann, Faust (du 8 au 20 décembre).
Bryan Hymel, Faust (du 23 au 29 décembre).
Bryn Terfel, Méphistophélès.
Edwin Crossley-Mercer, Brander.
Sophie Claisse, Voix céleste.
Dominique Mercy, Stephen Hawking.

Christine Ducq
Mercredi 16 Décembre 2015

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

"Tropique de la violence" Une forme d'opéra rock comme un cri de détresse des oubliés de Mayotte

Cent-unième département de France, Mayotte, petite île au nord-ouest de Madagascar, souffre. Loin des clichés de lagons tropicaux et de végétation luxuriante, elle est devenue l'endroit de France le plus peuplé en immigrés, officiels mais surtout clandestins, qui débarquent régulièrement des Comores à bord de kwassa-kwassa (bateaux de pêche à fond plat) quand ils ne finissent pas noyés. C'est dans ce plus grand bidonville de France, situé à Mamoudzou (préfecture du département), que se situe l'action de la pièce. Bienvenue à Kaweni, surnommé bien à propos Gaza, décharge humaine où survivent comme ils peuvent une partie des échoués de notre monde.

© Victor Tonelli.
Et parmi eux de nombreux jeunes isolés, comme le héros de cette histoire, Moïse, 15 ans, abandonné par sa mère lorsqu'elle débarqua sur une plage de sable noir, bien des années auparavant. Un enfant recueilli par une infirmière venue du continent, morte depuis. Dans ce contexte pire qu'une jungle, zone de non-droit où l'ordre est aux mains de gangs, Moïse va devoir se débrouiller, survivre et subir la pression de Bruce Wayne, jeune voyou autoproclamé roi de Gaza.

De cet univers décomposé jusqu'aux dans les veines des habitants coule la violence, mieux que le sang. Violence née du manque de tout. D'une pauvreté sans mesure. D'un abandon total. D'un avenir interdit. Aucun repère. Sur le plateau, les projections gigantesques de visages interpellent le minuscule Moïse enfermé dans une cellule de prison. Fantômes imaginaires de la taille de dieux ou de démons. La mise en scène extrêmement élaborée d'Alexandre Zeff fait se caramboler sur scène les mondes intérieurs et les événements de l'histoire.

Bruno Fougniès
05/09/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.

© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

Gil Chauveau
23/06/2022
Spectacle à la Une

Les 67e Nuits de la Citadelle à Sisteron

À partir du 22 juillet, les Nuits de la Citadelle de Sisteron accueilleront de beaux spectacles consacrés à la musique, à la danse et au théâtre sous l’égide du nouveau directeur artistique du festival, Pierre-François Heuclin.

Carmina Latina © Cappella Mediterranea.
Après la disparition tragique d'Édith Robert, c'est donc à Pierre-François Heuclin de reprendre le flambeau des Nuits de la Citadelle de Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le plus ancien festival (avec les Chorégies d'Orange) propose, pour sa 67e édition, un programme varié assuré par certains des meilleurs artistes français et européens.

Dès le 22 juillet, le chef Leonardo Garcia Alarcon à la tête de son orchestre, la Cappella Meditterranea, et du Chœur de chambre de Namur, offrira un concert consacré à des œuvres espagnoles et sud-américaines des XVIe et XVIIe siècles. Ce sera une soirée "Carmina Latina" emmené par la soprano Mariana Flores.

Au cloître Saint-Dominique, une superbe voix retentira encore le 27 juillet avec la venue du ténor britannique Freddie de Tommaso. Le premier prix du concours Plàcido Domingo donnera des airs de Verdi, de Puccini mais aussi des mélodies de Liszt, accompagné du pianiste Jonathan Papp.

Le Duo Jatekok pour "Un Carnaval de Animaux pas comme les autres" (le 7 août) et les sœurs Camille et Julie Berthollet (le 13 août) se produiront ensuite sur la scène du très beau théâtre de verdure pour les premières et celle du cloître Saint-Dominique pour les autres. Des rendez-vous musicaux qui ne manqueront donc pas de charme.

Christine Ducq
18/07/2022