La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"Tristan und Isolde", bourgeois de Cornouailles ?

Jusqu'au 2 avril 2015 l'Opéra national du Rhin propose une nouvelle production de "Tristan und Isolde" de Richard Wagner, l'opéra de tous les superlatifs. Une distribution vocale de grande qualité emporte l'adhésion malgré les choix esthétiques plus que problématiques du metteur en scène Antony McDonald et du chef Axel Kober.



© Alain Kaiser.
© Alain Kaiser.
"Tristan und Isolde", l'opéra créé à Munich en 1865 (mais terminé depuis 1859), fait l'objet d'un culte bien connu et, bonheur insigne, pas moins de trois maisons françaises le programment cette saison. Après le Théâtre du Capitole à Toulouse en janvier et avant l'Opéra de Bordeaux la semaine prochaine, c'est l'Opéra national du Rhin qui attire tous les adeptes de cette secte très spéciale - celle des adorateurs de la Nuit, exaltée par ce "drame musical" en trois actes.

Poème d'amour et de mort d'une richesse symphonique inouïe, vrai philtre sonore aux propriétés stupéfiantes (distillé par la mélodie continue et entre autres par le tissage des leitmotive du Désir, de la Mort, du Philtre - le fameux "grundthema" wagnérien) : on s'y rend comme à la messe - mieux comme dans une fumerie d'opium.

Plus long duo d'amour de l'histoire de l'opéra, sans action ou presque, le chanter, le diriger et le mettre en scène se révèlent une dangereuse épreuve où beaucoup n'osent se risquer. Nous saluerons donc la vaillance des impétrants qui affrontent cette redoutable gageure.

© Alain Kaiser.
© Alain Kaiser.
À commencer par ce qui a déplu dans cette nouvelle production, signalons le parti pris du directeur musical Axel Kober dont les tempi exagérément alanguis ôtent presque toute tension dramatique et vénéneuse à cette sublime partition et nous retiennent plus de quatre heures - sans compter les entractes (à comparer avec la célèbre version de référence de 1966 avec Karl Böhm à la baguette qui courait la poste en trois heures quarante !). Oublions le flou qui brouille parfois l'homogénéité des différents plans sonores et des pupitres inégaux. Même le célèbre accord final en si majeur, accord parfait toujours retardé toujours désiré, se noie ultimement. Ô déception.

La mise en scène d'Anthony McDonald (décorateur et costumier aussi) déçoit également. Un affreux paquebot décati au premier acte, une chambre bourgeoise défraîchie au second, une chambre de sanatorium hideuse au troisième - sans parler des lumières affreuses -, tout rappelle les pires heures du Regie Theater (une sorte de sous Marthaler), tout contribue à faire de la Princesse irlandaise, du Preux Tristan et du Roi Marke des personnages bourgeois, triviaux, sans charisme. Affirmant s'être inspiré d'un film de Neil Jordan ("La Fin d'une liaison" d'après Graham Greene) et d'Ibsen, McDonald rate son "Tristan" en voulant le "rendre accessible" et le désacraliser (oublions aussi cette bataille grotesque de choux entre marins à l'acte I…).

© Alain Kaiser.
© Alain Kaiser.
Reste une distribution vocale de grande qualité. La soprano allemande Melanie Diener dotée d'une vraie belle voix (aux sonorités puissantes dans le registre central mais avec des aigus parfois peu assurés) est une Isolde convaincante. Le ténor Ian Storey ne parvient qu'à la fin de l'acte I à habiter en heldentenor son personnage - une fois le philtre bu ! - mais ensuite son jeu et son chant nous touchent infiniment : modelé de la phrase, expression, plasticité, morbidezza, il est Tristan. Outre le Roi Marke d'Attila Jun impressionnant, le coup de foudre de la soirée est réservé au baryton-basse Raimund Nolte - de retour à l'Opéra du Rhin comme Melanie Diener. Un magnifique et robuste chanteur au timbre clair qui donne âme et noblesse au fidèle Kurwenal. Remercions-les : ils nous ont emmenés bien loin aux confins de la Nuit.

Du 18 mars au 2 avril 2015.
Mercredi 18 mars, samedi 21 mars, mardi 24 mars, lundi 30 mars et jeudi 2 avril à 18 h 30.
Opéra national du Rhin, 0 825 84 14 84.
19, Place du Petit Broglie, Strasbourg (67).

© Alain Kaiser.
© Alain Kaiser.
>> operanationaldurhin.eu

Production reprise à La Filature de Mulhouse :
Vendredi 17 avril 2015 à 18 h 30.
Dimanche 19 avril 2015 à 15 h.

"Tristan und Isolde" (1865).
Musique et livret : Richard Wagner.
En allemand surtitré français.
Durée : 5 h (avec entractes).

Axel Kober, direction musicale.
Antony McDonald, mise en scène, décors et costumes.
Mimi Jordan Sherin, lumières.
Helen Cooper, dramaturgie.

© Alain Kaiser.
© Alain Kaiser.
Ian Storey, Tristan.
Melanie Diener, Isolde.
Attila Jun, Le Roi Marke.
Raimund Nolte, Kurwenal.
Michelle Breedt, Brangäne.
Gijs van der Linden, Melot.
Sunggo Lee, Un Berger, Un Marin.
Fabien gaschy, Un Timonier.

Chœurs de l'Opéra national du Rhin.
Sandrine Abello, direction.
Orchestre philharmonique de Strasbourg.

Christine Ducq
Lundi 23 Mars 2015

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique








À Découvrir

Maria Casarès et Albert Camus se retrouvent pour une heure dans un nouveau théâtre de Poitiers

Ouverte en septembre 2023, cette nouvelle salle finit sa saison en rendant hommage à celle qui lui a donné son nom : Maria Casarès. Une salle citadine née de la volonté des deux codirecteurs de la Maison Maria Casarès, Matthieu Roy et Johanna Silberstein. C'est dans les anciennes écuries de la caserne de Poitiers que deux grandes salles voûtées abritent maintenant ce nouveau lieu destiné à présenter au public tourangeau une programmation hivernale (et donc plus confortable) qui vient en complément des activités de la maison mère d'Alloue.

© Solotiana.
Cette dernière fut la demeure que Maria Casarès acheta après la mort de Camus. Une grande propriété du nom de Domaine de Lavergne, léguée par sa propriétaire à la petite commune d'Alloue, qui abrite depuis quelques années un lieu de résidence pour les compagnies de théâtre de la région et d'ailleurs. Un festival estival est également proposé dans ses immenses jardins, au mois d'août. Cette année, le Festival d'Été aura lieu du 22 juillet au 16 août.

En 2017, les éditions Gallimard, avec l'accord de la fille d'Albert Camus, publiaient la Correspondance entre ces deux artistes. Une correspondance amoureuse de plus de 800 lettres, écrites du début de leur relation (la première est datée du 6 juin 1944) jusqu'au 30 décembre 1959. Cinq jours plus tard, Camus décédait dans un accident de voiture. Ces lettres, Catherine Camus les avait collationnées des années auparavant, ayant racheté celles que possédait Maria Casarès. Cette dernière les lui avait cédées par besoin d'argent, pour réparer le toit de sa maison d'Alloue…

Bruno Fougniès
18/06/2024
Spectacle à la Une

"Mon Petit Grand Frère" Récit salvateur d'un enfant traumatisé au bénéfice du devenir apaisé de l'adulte qu'il est devenu

Comment dire l'indicible, comment formuler les vagues souvenirs, les incertaines sensations qui furent captés, partiellement mémorisés à la petite enfance. Accoucher de cette résurgence voilée, diffuse, d'un drame familial ayant eu lieu à l'âge de deux ans est le parcours théâtral, étonnamment réussie, que nous offre Miguel-Ange Sarmiento avec "Mon petit grand frère". Ce qui aurait pu paraître une psychanalyse impudique devient alors une parole salvatrice porteuse d'un écho libératoire pour nos propres histoires douloureuses.

© Ève Pinel.
9 mars 1971, un petit bonhomme, dans les premiers pas de sa vie, goûte aux derniers instants du ravissement juvénile de voir sa maman souriante, heureuse. Mais, dans peu de temps, la fenêtre du bonheur va se refermer. Le drame n'est pas loin et le bonheur fait ses valises. À ce moment-là, personne ne le sait encore, mais les affres du destin se sont mis en marche, et plus rien ne sera comme avant.

En préambule du malheur à venir, le texte, traversant en permanence le pont entre narration réaliste et phrasé poétique, nous conduit à la découverte du quotidien plein de joie et de tendresse du pitchoun qu'est Miguel-Ange. Jeux d'enfants faits de marelle, de dinette, de billes, et de couchers sur la musique de Nounours et de "bonne nuit les petits". L'enfant est affectueux. "Je suis un garçon raisonnable. Je fais attention à ma maman. Je suis un bon garçon." Le bonheur est simple, mais joyeux et empli de tendresse.

Puis, entre dans la narration la disparition du grand frère de trois ans son aîné. La mort n'ayant, on le sait, aucune morale et aucun scrupule à commettre ses actes, antinaturelles lorsqu'il s'agit d'ôter la vie à un bambin. L'accident est acté et deux gamins dans le bassin sont décédés, ceux-ci n'ayant pu être ramenés à la vie. Là, se révèle l'avant et l'après. Le bonheur s'est enfui et rien ne sera plus comme avant.

Gil Chauveau
05/04/2024
Spectacle à la Une

"Un prince"… Seul en scène riche et pluriel !

Dans une mise en scène de Marie-Christine Orry et un texte d'Émilie Frèche, Sami Bouajila incarne, dans un monologue, avec superbe et talent, un personnage dont on ignore à peu près tout, dans un prisme qui brasse différents espaces-temps.

© Olivier Werner.
Lumière sur un monticule qui recouvre en grande partie le plateau, puis le protagoniste du spectacle apparaît fébrilement, titubant un peu et en dépliant maladroitement, à dessein, son petit tabouret de camping. Le corps est chancelant, presque fragile, puis sa voix se fait entendre pour commencer un monologue qui a autant des allures de récit que de narration.

Dans ce monologue dans lequel alternent passé et présent, souvenirs et réalité, Sami Bouajila déploie une gamme d'émotions très étendue allant d'une voix tâtonnante, hésitante pour ensuite se retrouver dans un beau costume, dans une autre scène, sous un autre éclairage, le buste droit, les jambes bien plantées au sol, avec un volume sonore fort et bien dosé. La voix et le corps sont les deux piliers qui donnent tout le volume théâtral au caractère. L'évidence même pour tout comédien, sauf qu'avec Sami Bouajila, cette évidence est poussée à la perfection.

Toute la puissance créative du comédien déborde de sincérité et de vérité avec ces deux éléments. Nul besoin d'une couronne ou d'un crucifix pour interpréter un roi ou Jésus, il nous le montre en utilisant un large spectre vocal et corporel pour incarner son propre personnage. Son rapport à l'espace est dans un périmètre de jeu réduit sur toute la longueur de l'avant-scène.

Safidin Alouache
12/03/2024