La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2019

•Off 2019• Cherchez la faute ! Histoire d'une liberté à construire ?

Dans "Cherchez la faute !", François Rancillac et ses comédiens essaient de comprendre le mythe du jardin d'Éden et de la faute originelle. En auscultant les trois premiers chapitres de la Genèse et des textes de Marie Balmary, ils avancent de surprises en surprises et avec eux le spectateur.



© Patrick Berger.
© Patrick Berger.
Le dispositif est composé d'un rectangle fermé formé par des tables sur lesquelles des livres et des fonds de dossiers sont déployés. Au centre, un arbre en pot. Il n'y pas de scène. En s'asseyant à l'une des tables, le spectateur comprend vite que la forme influe sur le contenu.

À chaque extrémité des médianes, quatre interlocuteurs, en vis à vis, s'emploient d'abondance à lire le texte, le déchiffrer. Pas à pas. Lettre à lettre. Mot à mot. Verset à verset. Passionnés, ces exégètes (même le modérateur) ! Qui relient le signe, la chose et l'imagination raisonnable que l'on peut en déduire. Tous enclins à la précision et l'humilité du regard critique. La disposition est propice à l'échange, au dialogue en commun. Assurément, l'histoire de la genèse est contée de manière singulière.

Le spectateur en apprend de belles et s'émerveille non seulement de la qualité des échanges et de la connaissance (cela est délectable), mais aussi de la beauté et de la justesse de ce poème célébrissime et si peu lu. Des questions lui mordent les lèvres. Mais il est malgré tout au théâtre et écoute religieusement une toute autre histoire que celle qu'il attend.

Et les dialogues et les disputes entamées, révèlent un monde plein d'humour, de surprises, d'étonnement : un monde à rebours des idées reçues. C'est que le jardin d’Éden, qui abrite cet être de terre glaise fertile comme glèbe nommé Adam, connaît l'altérité. Le paradis abrite en fait Ish et Isha, qui sont des dédoublements au sein d'Adam. C'est apparemment un condition jugée nécessaire par cet Élohim, cette force qui crée un monde à son image et dont l'attribut YHWH, imprononçable, offre, malgré tout, la faculté de tout nommer, de tout faire.

© Patrick Berger.
© Patrick Berger.
Dans ce jardin, Ish et Isha (Ève n'existe pas encore), face à l'arbre de la connaissance, sont soumis à l'épreuve du signe. Ce signe insidieux qui sera transformé en serpent pour baliser l'aventure de la connaissance mais ne serait pas fatal. Pour en avoir découvert le goût, ces Ish et Isha ne seraient pas chassés du paradis mais simplement conviés à son élaboration ! Ce jardin d’Éden ne connaît pas la faute !

Le simple spectateur, ou plutôt simple auditeur, car ce spectacle tourne au véritable colloque, en est tout tourneboulé. La genèse raconte l'histoire d'une liberté à construire… Quel superbe renversement de perspective !

Dans la disposition scénique adoptée, l'attention est soutenue, continue. Tout devient limpide comme source claire. L'espace clos est un espace de réflexion, un espace d'ensemencement, de séminaire. L'arbre au centre est à la fois sujet et objet d'étude. Les comédiens, les spectateurs appartiennent eux à une utopie temporaire. Ils sont tous des Ish et des Isha, à égalité, de même pâte humaine. Le public et les acteurs ont fusionné en une quête commune. Un petit paradis.

Un dialogue est engagé avec les spectateurs après la représentation. C'est le début d'une autre histoire que chacun est appelé à porter avec lui. Avec beaucoup de finesse, "Cherchez la faute !" décrypte les pouvoirs : le pouvoir du conte, les pouvoirs du théâtre (et peut-être un peu plus). C'est du grand Art.

© Patrick Berger.
© Patrick Berger.
P.S. : Le spectateur attend avec impatience une suite. Celle de la disparition d'Isha et l'apparition d'Ève, par exemple. Ou le sens d'Élohim. Quant à la prononciation d'YHWH, il faudra peut-être attendre… car c'est un défi lancé à la face des linguistes et des phonéticiens. Aux dernières nouvelles, il y aurait quelque chose comme Ya ho… mais cela reste très superficiel.

Car, avec ce tétragramme, il faut conjuguer des consonnes explosives, fricatives pharyngales, voire glottales, et des voyelles antérieures fermées et postérieures ouvertes, des fricatives latérales, etc.

Tout ce que l'on peut déduire de cette histoire, c'est que, dans la genèse, il est question d'une conjonction de puissances (Élohim est un pluriel) réunies en un souffle créateur qui a le pouvoir de nommer, de faire donc, de conférer ou de détruire. Et que cette faculté est confiée à une pâte fertile en création et en langage.

"Cherchez la faute !"

D'après "La Divine origine" (Dieu n'a pas créé l'homme) de Marie Balmary (Editions Grasset & Fasquelle/Livre de Poche).
Adaptation et mise en scène : François Rancillac.
Avec : Danielle Chinsky, Daniel Kenigsberg, Frédéric Révérend, François Rancillac.
Durée : 1 h.
À partir de 16 ans.

•Avignon Off 2019•
Du 8 au 24 juillet 2019.
Tous les jours à 10 h 45, relâche les 11 et 18.
De 10 h 45 à 12 h 45, trajet en navette compris.
La Manufacture, Château de Saint-Chamand
2, rue des Écoles.
Réservations : 04 90 85 12 71.
>> lamanufacture.org


Jean Grapin
Samedi 6 Juillet 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.









À découvrir

"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

De la guerre, de la fuite, de l'exil peut naître la folie. Lorsque l'on a vu sa famille, tous ceux que l'on aime se faire tuer, quand on a tout perdu, perdre la raison peut devenir un refuge, un acte de survie, une tentative désespérée de renaissance en s'inventant une nouvelle histoire…

Guerre, mort, fuite inéluctable pour un espoir de survie, triviale association caractérisant chaque jour toujours plus notre monde… Bateau, exil, nouvelle contrée inconnue, centre d'hébergement, accueil pour vieil homme et petite fille. Pays nouveau, pays sans odeur, sans les odeurs colorées et épicées de son Asie natale, peut-être le Vietnam ou le Cambodge.

Tout commença un matin où son fils, sa belle-fille et sa petite fille s'étaient rendus dans les rizières. Cette année-là, la guerre faisait rage. Ils sont tués durant leur travail. Tao Linh récupère sa petite fille, Sang diû (Matin doux) 10 mois - elle a les yeux de son père (son fils), dit-il - et entreprend une épuisante traversée, à l'horizon une terre occidentale. Apprivoiser ce nouveau pays, ces gens inconnus, cette promiscuité dans ce centre d'accueil pour émigrés. Puis, au bout d'un moment, se résoudre, se décider à sortir pour découvrir cette ville qui l'accueille.

Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020