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Lyrique

Non, le monde de "Tristan" n'est pas Stone

Au Festival d'Aix, où son directeur général Pierre Audi a eu l'idée géniale d'inscrire "Tristan et Isolde" au répertoire de la manifestation provençale, la toute première production du drame wagnérien confiée à Simon Stone, et dirigée par Sir Simon Rattle, souffle le froid et le chaud. La troisième représentation sera diffusée sur Arte Concert et France Musique le 8 juillet.



© Jean-Louis Fernandez.
© Jean-Louis Fernandez.
Vouloir mettre en scène et renouveler notre compréhension de "Tristan et Isolde" est - on le sait - particulièrement ardu (pensons en particulier à l'acte deux). Pour un jeune metteur en scène comme Simon Stone, la volonté de faire entrer l'œuvre dans son univers est compréhensible et légitime. Nous avons souvent aimé de surcroît sa volonté de montrer sur scène les invisibles, ceux que nous croisons dans la vie quotidienne et que nous ne voyons pas toujours. Nous avons souvent apprécié aussi son désir de faire entrer les œuvres du répertoire dans notre modernité - afin de nous les rendre plus proches.

Ce qui avait si bien réussi à Garnier avec "La Traviata" se révèle ici un échec pour le "Tristan" d'Aix. Qu'est-ce que "Tristan et Isolde" ? Le plus beau des drames romantiques et métaphysiques, un diamant noir au registre sublime. C'est à saisir cette dimension sacrée dans la cohérence d'une vision de l'opéra qu'échoue le metteur en scène australien.

© Jean-Louis Fernandez.
© Jean-Louis Fernandez.
L'agacement commence immédiatement dès le prélude, gâché par des bruits de vaisselle dans l'évier d'une cuisine lors d'un dîner bourgeois où tous les personnages trinquent à qui mieux mieux. Isolde, une épouse âgée, surprend Tristan, son amant (ou son mari, ce n'est pas clair) en train de faire la cour à une jeunette. Avant d'aller se coucher seule dans cet appartement qui pourrait être celui des époux des "Scènes de la vie conjugale" de Bergman et sans doute rêver les épisodes qui nous seront donnés à voir ensuite. Ce rapetissement petit-bourgeois est le principal écueil où se rate la production de Simon Stone.

Des vidéos (dues à Luke Halls) d'orages, d'océan ou de campagne anglaise derrière les vitres de l'appartement au I, de l'open space où règne le Roi Marke au II (un PDG donc) puis de la rame de métro parisien (pourquoi Paris d'ailleurs ?) à l'acte III signaleront les moments de décrochages fantasmagoriques d'Isolde - qui finit par donner congé au pauvre Tristan, blessé dans le cauchemar de son aimée puis ressuscité dans le "réel" d'un retour de soirée après le "Liebestod". Soyons bien clair : autant il est très intéressant le plus souvent chez S. Stone de voir sur scène les quidams que nous croisons usuellement dans le métro (Africains encombrés de leurs sacs Tati, demoiselles voilées rejoignant leurs pauvres CDD, Bobos en train de pianoter sur leur portable), autant ici l'idée semble maladroitement plaquée sans aucune nécessité interne. Le drame wagnérien n'est pas réductible à cette facilité et on peut se demander si le metteur en scène aime vraiment cette œuvre et l'a comprise. Que dire de cette idée ridicule de confier un cutteur à Melot pour blesser Tristan ?

© Jean-Louis Fernandez.
© Jean-Louis Fernandez.
Et ce n'est pas la démultiplication des couples à l'acte II censée rappeler tous les âges d'une vie de couple ordinaire qui sauve l'affaire, en dépit de la belle lumière en clair-obscur de James Farncombe. L'agacement se poursuivra jusqu'à la fin du spectacle (la beauté des préludes étant systématiquement compromise par une agitation pénible sur scène, sauf pour le début du troisième).

Rendons grâce cependant à une distribution vocale de très haut niveau, capable de chanter avec un engagement sans faille malgré la médiocrité assumée de la vision proposée ici. Si la Brangäne punkette de Jamie Barton semble parfois un peu gagnée par la vulgarité générale à l'acte I (avec quelques accents peu stylés), ses deux appels lors de la fameuse nuit d'amour du deuxième acte sont superbes. Josef Wagner compose un jeune Kurwenal de haut lignage, un compagnon loyal prêt à tout pour sauver son héros. Dominic Sedgwick et Linard Vrielink complètent avec grand talent cette équipe de wagnériens de haut vol.

Le trio formé par Nina Stemme (Isolde), Stuart Skelton (Tristan) et Franz-Josef Selig (König Marke ) est tout simplement magnifique ; à eux trois ils sauvent avec leurs moyens vocaux colossaux (et subtils) cette proposition ratée. Chez eux, vrais liedersänger, phrasé, articulation, musicalité et intelligence profonde des rôles (que ces chanteurs maîtrisent superlativement) nous enchantent. Ils nous embarquent et nous font frissonner à leur suite au cœur de la vague océanique fascinante de cette musique.

© Jean-Louis Fernandez.
© Jean-Louis Fernandez.
Le London Symphony Orchestra, qui interprète pour la première fois l'opéra dans son intégralité, présente dans les solos du premier acte quelques approximations (et quelques sonorités peu délectables, par exemple aux bois, menaçant parfois l'homogénéité et la densité de la texture) malgré l'expertise de leur chef, Sir Simon Rattle - qui propose en outre un tempo un peu trop agitato au I. Ainsi il nous manque, avant le premier entracte, le poison narcotique attendu. Dans les deux actes suivants, tous prennent de la hauteur et l'orchestre se hisse alors le plus souvent au niveau des plus grands dans ce répertoire. Nul doute que l'expérience aura du bon et que les progrès s'entendront dans les représentations à venir.

Prochaines représentations les 8, 11 et 15 juillet 2021 à 18 h.

Sur Arte Concert et France Musique le 8 juillet 2021. En différé sur Arte.

"Tristan et Isolde"
De Richard Wagner.
Durée : 4 h 40 avec deux entractes.

Grand Théâtre de Provence.
380, Avenue Max Juvénal, Aix-en-Provence.
Programme complet et réservations jusqu'au 25 juillet 2021 :
>> festival-aix.com/f

© Jean-Louis Fernandez.
© Jean-Louis Fernandez.

Christine Ducq
Jeudi 8 Juillet 2021

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