La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Michael Fabiano, l'aristocrate de la scène lyrique

Retour attendu à Bastille du ténor Michael Fabiano dans le rôle du Duc de Mantoue dans l'opéra de Verdi, "Rigoletto", dont la première est fixée au 11 avril 2016. Cette nouvelle production confiée au metteur en scène Claus Guth devrait lui permettre de défendre une vision inédite d'un personnage qu'il connaît bien. Rencontre avec un jeune chanteur que les très grandes scènes lyriques s'arrachent.



Michael Fabiano dans "Poliuto" © Glyndebourne Festival 2015/Tristram Kenton.
Michael Fabiano dans "Poliuto" © Glyndebourne Festival 2015/Tristram Kenton.
Michael Fabiano, à trente-et-un ans seulement, triomphe sur les scènes les plus prestigieuses dans un répertoire toujours plus large. Après une prise de rôle remarquée (Lensky dans "Eugène Onéguine") à Covent Garden en décembre dernier, le ténor américain revient à Paris où son Faust (celui de Gounod) est encore dans toutes les mémoires. Il incarnera en avril un personnage qu'il apprécie, celui du Duc de Mantoue (1), dans "Rigoletto" de Verdi - un de ses compositeurs fétiches.

Cet amoureux de la capitale française, dont les racines sont anglaises, irlandaises et italiennes, nous reçoit dans un très bel hôtel particulier du dix-huitième siècle dans un quartier chargé d'histoire. Avec une courtoisie vraiment patricienne, attentif à se faire bien comprendre, Michael Fabiano nous a livré ses impressions sur ce nouveau spectacle.

Christine Ducq - Avez-vous vraiment une attirance spéciale pour Paris ?

Michael Fabiano - J'aime énormément cette ville. J'y suis venu il y a très longtemps, bien avant mes débuts dans "Otello" (en 2011, NDLR), pour des auditions. Tout me semble plus grand ici. J'apprécie les gens, la culture et la gastronomie ! Je suis ravi d'être parisien pendant soixante-dix jours.

© DR
© DR
Aimez-vous aussi le public français ?

Michael Fabiano - Beaucoup. C'est un des publics les plus connaisseurs qui soient, particulièrement pour l'opéra pour lequel il a clairement un amour profond. C'est un grand honneur et un vrai plaisir de chanter devant un tel auditoire.

Vous êtes un des rares chanteurs à avoir déclaré ne pas être gêné par l'acoustique de Bastille, n'est-ce-pas ?

Michael Fabiano - L'acoustique de cette salle ne me pose pas de problème. Ma voix fonctionne bien dans de grands théâtres. Je peux chanter toutes les nuances, piano, forte, mezzopiano ou mezzovoce, et qu'on m'entende de n'importe quelle place - parce que j'ai appris à contrôler mon instrument. Une salle comme Bastille me permet de jouer des dynamiques - afin que ma voix puisse prendre aussi une vraie ampleur. Et l'orchestre de l'Opéra est tellement fantastique ! Chanter avec une formation de ce niveau - avec ce très beau son si plein et équilibré - est essentiel.

Vous connaissez bien le chef Nicola Luisotti qui va diriger ce "Rigoletto", puisqu'il est directeur musical à l'Opéra de San Francisco dont vous êtes familier. Comment se passe le travail avec lui ?

Michael Fabiano - Nous nous entendons à merveille et avons une belle complicité. En tant que chef son énergie me plaît, tout comme sa rigueur.

Comment expliquez-vous votre réussite à seulement trente-et-un ans ?

Michael Fabiano - J'ai commencé très tôt et j'ai toujours cru en l'importance d'adopter une stratégie à long terme pour construire une carrière. Je me suis toujours demandé ce qu'il adviendrait d'elle dans les dix ans suivants et finalement je réalise aujourd'hui les rêves entrevus à mes débuts.

Michael Fabiano,  Rodolfo dans "La Bohème" © Cory Weaver.
Michael Fabiano, Rodolfo dans "La Bohème" © Cory Weaver.
N'est-ce que de la stratégie ou ne se glisse-t-il pas un peu d'angoisse dans ce désir de se projeter dans l'avenir ?

Michael Fabiano - C'est une bonne question. Tous les chanteurs éprouvent des difficultés étant donné leur énorme responsabilité vis-à-vis du public. De nos jours la pression est beaucoup plus forte puisque nous sommes toujours exposés - et nos performances enregistrées en direct. Nous devons satisfaire à de très grandes attentes en étant toujours au meilleur niveau. Ce n'était pas le cas pour les chanteurs des générations précédentes comme Maria Callas, Montserrat Caballé ou Luciano Pavarotti. Pas de caméras alors aux répétitions et pas d'opéras retransmis en direct au cinéma ou à la télévision.

Aussi nous sommes soumis à un stress certain, mais l'artiste doit être confiant dans le projet artistique dans lequel il s'inscrit grâce à une préparation sans faille. Le travail est le secret pour échapper à l'angoisse. Ici à Bastille nous répétons six heures par jour. Il nous reste donc beaucoup de temps pour réfléchir, prendre du recul et nous détendre. Je crois vraiment qu'il faut s'adonner à d'autres activités dans ce temps libre - en ce qui me concerne, ce sont mes fondations (2). Monter sur scène et chanter est un vrai privilège. Mes autres activités me rappellent quelle chance j'ai de pouvoir partager ma passion de la musique avec le public.

© DR.
© DR.
Vous vous êtes fait connaître dans Donizetti et Verdi. Quel répertoire chérissez-vous aujourd'hui ?

Michael Fabiano - J'adore ces deux compositeurs bien-sûr. J'aime beaucoup aussi les compositeurs français - d'ailleurs je chanterai dans "Hérodiade" de Massenet l'an prochain. J'apprécie particulièrement Gounod et Bizet, et d'autres italiens tel Puccini.

Comment voyez-vous le personnage du Duc de Mantoue dans "Rigoletto" ? Plutôt un jouisseur hédoniste ou un séducteur cynique ?

Michael Fabiano - Le metteur en scène Claus Guth emploie souvent le mot "dandy" pour caractériser le Duc. Dans sa vision, c'est un rebelle qui tient de James Dean, avec cigarette et blouson de cuir. Suivant les productions, le Duc présente de nombreuses facettes. Dans celle-ci, je pense qu'il aime la vie et qu'il profite à fond de toutes les occasions qui se présentent à lui. Il peut mourir à tout moment à cause de ses excès - l'alcool, la drogue, les voitures rapides et les femmes…

Michael Fabiano dans "Lucrezia Borgia", San Francisco Opera © Cory Weaver.
Michael Fabiano dans "Lucrezia Borgia", San Francisco Opera © Cory Weaver.
L'intrigue est actualisée, comme vous le voyez, et cela me plaît. Le monde de l'opéra est en pleine mutation et les metteurs en scène les plus doués tentent d'intéresser les jeunes générations. Je suis persuadé qu'il faut innover car je crains que nous soyons en train de perdre le jeune public - très investi dans les réseaux sociaux et accro à l'image. Avec une esthétique frappante un excellent homme de théâtre, comme Claus Guth, peut réussir à le séduire - tout en restant musicalement crédible. Il faut être moderne tout en restant pertinent par rapport aux œuvres et à la partition. Ce qui est le cas d'un metteur en scène comme lui. Je ferai de mon mieux pour que sa vision prenne vie.

(1) Le ténor chantera le rôle jusqu'au 5 mai. Francesco Demuro lui succèdera jusqu'au 30 mai 2016 (ainsi que les 20 et 28 avril).
(2) Michael Fabiano se bat pour que les enfants éloignés du monde des arts aient accès à une éducation artistique. Il s'agit pour lui non seulement de leur faire profiter des mêmes opportunités dont il a bénéficié, enfant, mais aussi de préparer pour l'avenir le renouvellement du public de l'opéra.


Interview réalisée le 8 mars 2016. Tous nos remerciements à Inès Bettaieb pour sa collaboration à l'interview (donnée en anglais). Propos traduits par nos soins.

Du 11 avril au 30 mai 2016.
Opéra national de Paris,
Place de la Bastille, Paris 12e.
Tél. : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

Michael Fabiano, Rodolfo dans "La Bohème" © Cory Weaver.
Michael Fabiano, Rodolfo dans "La Bohème" © Cory Weaver.
"Rigoletto" (1851).
Opéra en trois actes.
Musique de Giuseppe Verdi.
Livret de Francesco Maria Piave d'après V. Hugo.
En langue italienne surtitrée en français et en anglais.

Nicola Luisotti, direction musicale.
Claus Guth, mise en scène.
Michael Fabiano/Francesco Demuro, Il Duca di Mantova.
Quinn Quelsey/Franco Vassallo, Rigoletto.
Olga Peretyatko/Irina Lungu, Gilda.

Christine Ducq
Jeudi 24 Mars 2016

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023