La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Le trivial "Parsifal" de Richard Jones à Bastille

Après quelques jours de fermeture pour une mise en sécurité du plateau, l'Opéra Bastille programme pour quatre représentations (au lieu de huit) une nouvelle production de "Parsifal" confiée à Richard Jones et dirigée par Philippe Jordan. Seuls de magnifiques solistes, tels Andreas Schager et Anja Kampe, et l'orchestre sauvent cette triviale vision du chef-d'œuvre de Richard Wagner.



© Émilie Brouchon/OnP.
© Émilie Brouchon/OnP.
C'est indéniable, beaucoup de nos metteurs en scène contemporains semblent gênés aux entournures par les opéras de Wagner. Accusé de tous les maux, ce dernier serait un prophète du nazisme, un artiste raciste et calculateur, le penseur autoritaire d'un art du passé et dans l'impasse - entre autres nombreux crimes. Ces metteurs en scène (ayant pris un pouvoir autrefois dévolu aux créateurs et semblant souvent saisis de cette hubris qu'on jugera appropriée ou excessive selon leurs réussites ou leurs échecs) sont particulièrement enclins aux propositions les plus polémiques - ne sachant pas trop quoi faire de ce "Parsifal" et de ce qu'il peut nous dire aujourd'hui. Richard Jones nous en donne encore l'exemple dans ce spectacle.

Synthèse du Grand Œuvre wagnérien médité dès les jeunes années du compositeur (1845) et testament musical, ce "Festival scénique sacré" (créé en 1882 à Bayreuth, un an avant sa mort) pose la dernière pierre d'un nouveau genre conçu comme un temple dédié à la religion de l'art (Kunstreligion). Une œuvre où musique sublime et haute poésie (le livret) feraient souffler à nouveau un vent sacré, non pas venu du ciel mais d'un homme, un rédempteur libéré des vains rituels des monothéismes.

© Émilie Brouchon/OnP.
© Émilie Brouchon/OnP.
Une messe pour les temps nouveaux donc que le compositeur philosophe offre à l'humanité pour la délivrer de la misère ontologique de sa condition ; manifestant sur la scène la supériorité des vertus du renoncement et de la compassion (méditées dans la lecture de Schopenhauer et des écrits sur le Bouddhisme). Une régénération en trois actes pour un peu plus de quatre heures d'un spectacle donné dans cette nouvelle agora que devient le théâtre.

Richard Jones met en scène la communauté du Graal telle une sorte de secte des années cinquante, dans laquelle le rituel est devenu un exercice dont on a oublié la signification. Le roi Titurel est ici un figurant, un vieux nain malade (la basse Reinhard Hagen chante le rôle des coulisses et ne sera visible qu'aux saluts). Les chevaliers sont des jeunes gens en tenue de sport qui répètent tels des pantins des gestes ridicules.

Le vieux et noble chevalier Gurnemanz du livret est devenu dans cette proposition leur jeune professeur - c'est la basse Günther Groissböck en déficit de projection comme de charisme. Chacun passe de la fontaine banale où se dresse le buste de profil du chef (du temps de sa splendeur oubliée) à la bibliothèque qui n'offre qu'une série d'un seul ouvrage au titre ironique ("Wort", le Mot en français) - bibles dérisoires qu'on déplace ci et là.

© Émilie Brouchon/OnP.
© Émilie Brouchon/OnP.
Le plateau dévoile en glissant latéralement les différentes pièces de ce qui devrait être le château de Montsalvat. Dans une des pièces, Amfortas blessé (Peter Mattei - seulement liedersänger ici) reçoit au premier acte des perfusions du sang donné par les élèves. Il a été empoisonné par le généticien Klingsor (Evgeny Nikitin, inquiétant à souhait), sorte de savant fou se livrant à de bien curieuses manipulations. Lors de la cérémonie du dévoilement du Graal, les serviteurs du culte apparaissent revêtus d'une bizarre tunique médiévale en velours brodée de la date 1957 en chiffres romains. Sans doute une plaisanterie de R. Jones censée occuper les soirées d'herméneutes têtus. Quand Parsifal, l'Innocent au cœur pur, vient troubler l'ennui de cette vie collective, force est de constater qu'il n'est qu'un boy-scout en culottes courtes. Ce qui laisse peu d'espoir qu'il puisse sauver quiconque.

Le message est clair : tout rituel est niais car dogmatique, affaire de domination de faibles esprits et mensonge creux. Comprenez : surtout celui que Wagner a voulu instaurer dans son opéra. Œuvrant par miniaturisation des enjeux ("Parsifal" selon Jones ne serait qu'une histoire cachée de honte et de peur de la sexualité), il choisit la laideur façon Regie Theater dans des décors et des costumes dus à ULTZ, son complice.

© Émilie Brouchon/OnP.
© Émilie Brouchon/OnP.
Le summum de la trivialité est atteint au deuxième acte quand des Filles Fleurs cultivées dans le jardin de Klingsor se révèlent être des créatures androgynes sorties d'épis de maïs transgéniques caressant avec insistance leurs attributs sexuels proéminents. Durant presque tout le spectacle, cette suite de tableaux hideux nuit surtout aux artistes en venant constamment contredire la beauté de leur chant et leur importance scénique.

Modifiant le finale de l'œuvre (pervertissant la philosophie générale de la pensée wagnérienne), Richard Jones réunit Parsifal et Kundry (qui sortent de la scène bras-dessus bras-dessous) suivis des chevaliers en rupture de ban - une réinterprétation bien peu convaincante dans sa volonté de refuser au chef-d'œuvre toute transcendance.

Pourtant le chef-d'œuvre de Wagner gagne toujours malgré la médiocrité de ses ennemis. Surtout quand de superbes chanteurs le défendent avec l'éclat idoine. Le duo d'Andreas Schager (un Parsifal somptueux) et de Kundry (l'impressionnante Anja Kampe) élève soudain le deuxième acte à la grandeur attendue.

© Émilie Brouchon/OnP.
© Émilie Brouchon/OnP.
Le timbre du heldentenor n'est sans doute pas le plus beau déjà entendu, mais Andreas Schager brûle le plateau et réussit magnifiquement ses débuts à Paris. Engagé totalement, puissant ou subtil, doté d'une voix au phrasé idéal et aux accents bouleversants, il est un Parsifal d'anthologie. Anja Kampe se hisse sans peine à sa hauteur en composant un personnage tour à tour ténébreux et pathétique avec des moyens vocaux (aigus et graves) tout aussi solides.

La direction de Philippe Jordan épouse de manière sismique les errements de la mise en scène. Il fait le choix d'une lenteur extrême dans le Prélude (et dans les passages orchestraux mythiques tel l'Enchantement du Vendredi Saint) - ce qui n'arrange rien en termes de manque de magie, d'émotion et de puissance de la majeure partie du spectacle - donnant à entendre un conflit de motifs quelque peu dévitalisé. Si tout est affaire d'interprétation du "Sehr lagsam" noté sur la partition, manque aussi l'intense expressivité attendue ("Sehr ausdrucksvoll").

© Émilie_Brouchon/OnP.
© Émilie_Brouchon/OnP.
Ces choix du grand chef qu'il est n'obèrent pas quelques moments d'émotion pure et la force tragique insufflée au deuxième acte. L'orchestre, merveilleux comme toujours, étincelle de couleurs luxuriantes avec ses cordes tantôt douces, tantôt dramatiques, ses parfaits bois et cuivres douloureux ou solennels. C'est de la fosse que l'ineffable élévation de ce poème suprême s'échappera quand même.

Spectacle vu le 13 mai 2018.

Autres dates : 16, 20 et 23 mai 2018.

Diffusion sur France Musique le 27 mai 2018 à 20 h.

Opéra national de Paris.
Place de la Bastille 75012.
Tél. : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

© Émilie_Brouchon/OnP.
© Émilie_Brouchon/OnP.
"Parsifal" (1882).
Bühnenweihfestspiel en 3 actes.
Livret et musique de Richard Wagner (1813-1883).
En allemand surtitré en français et en anglais.
Durée : 5 h 10 environ avec deux entractes.

Christine Ducq
Vendredi 18 Mai 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Publicité



À découvrir

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !

"Cabaret Louise", Théâtre Le Funambule Montmartre, Paris

Reprise Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et sa compagne Louise Michel sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur un cinquantenaire soixante-huitard bienfaisant, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !
En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
22/01/2019
Spectacle à la Une

"Cassandra", cruauté et infinie tendresse pour conter le métier de comédienne

La chronique d'Isa-belle L

"Cassandra", C majuscule s'il vous plaît. Pas uniquement parce que c'est un prénom qui, aussi, introduit une phrase ou parce que c'est le titre du spectacle, mais parce que Cassandra, qu'elle soit moderne ici, mythique là-bas, mérite en capitale (C) cette jolie troisième lettre de l'alphabet à chaque recoin de mon papier. La lettre "C" comme Cassandra et comme le nom de famille de l'auteur. Rodolphe Corrion.

Deux C valent pour un troisième : Coïncidence. L'auteur, masculin, très habile répondant au nom de "Corrion" a écrit pour une comédienne à multiples facettes ce seul(e) en scène. Nous voilà à 3 C et trois bonnes raisons d'aller découvrir et applaudir ce spectacle mené de main de maîtresse par la comédienne Dorothée Girot. Jolie blonde explosive, sincère et talentueuse.

Inspiré du mythe de Cassandre, Rodolphe Corrion nous propose aujourd'hui, dans son texte à l'humour finement brodé, un personnage - Théodora -, comédienne enchaînant les castings avec peine, se retrouvant d'ailleurs en intro de spectacle, face à une conseillère Pôle Emploi. Excellent moment et monologue réjouissant. Théodora sent que quelque chose va se produire dans la vie de cette conseillère, quelque chose de… bah ! Oui. Il va se passer quelque chose… elle l'avait sentie, on ne l'a pas écoutée puis… la conseillère, elle ne l'a plus jamais revue.

Isabelle Lauriou
27/03/2019
Sortie à la Une

À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle "préfère le plus au monde, c’est rien foutre"

Difficile d’interviewer Anémone. Elle sortait de son spectacle "Grossesses nerveuses" qu’elle joue en ce moment au Théâtre Daunou (voir article) et nous l’avons rejoint à la brasserie du coin. Elle y mangeait ses frites et manifestement l’interview ne l’intéressait pas. Malgré les efforts de l’interviewer (moi !) dont les gouttes de sueur perlaient sur le visage en décomposition au fur et à mesure de l’entretien, Anémone nous a répondu de façon claire, nette et expéditive.


À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle
Au passage, voici la définition de "contre-emploi" au théâtre ou au cinéma : assumer des rôles différents de celui joué habituellement et non par rapport à ce qu’on est dans la "vraie" vie. Ce qu’on a, entre autres, essayé (je dis bien "essayer" !) de demander à Anémone était de savoir pour quelle raison elle ne s'est pas plus mise en danger pour jouer autre chose que le personnage qu'elle a toute sa vie incarnée, c’est-à-dire celui d'une bourgeoise ou une vieille fille un peu coincée. Un "contre-emploi" véritable qu’elle a tenu (et justement pour lequel elle a été récompensée par le César de la meilleure actrice) est celui du Grand chemin.

Possible que l'on s'y soit très mal pris. Peut-être aurait-il fallu parler d'autres choses que de "spectacle" ?

Cet entretien reste tout de même un moment (court mais...) mémorable. À écouter absolument !

Musique : Pierre-Yves Plat

À lire >> Une Anémone en fleur au Théâtre Daunou

À venir : Interview exclusive de Pierre Santini suite à son annonce de départ du Théâtre Mouffetard.
interview_d_anemone.mp3 Interview d'Anémone.mp3  (3.33 Mo)


Sheila Louinet
23/05/2011