La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Le retour de "Werther" à Bastille

Depuis le 20 janvier et jusqu'au 4 février, l'Opéra de Paris présente la célèbre production de Benoît Jacquot du chef-d'œuvre de Massenet avec une nouvelle distribution sous la baguette d'un brillant jeune chef italien Giacomo Sagripanti, remplaçant au pied levé Michel Plasson souffrant. Nous avons pu recueillir les impressions d'un chef d'orchestre heureux.



© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
Retour de la production de "Werther" du cinéaste Benoît Jacquot dont la création en 2010 - sous la baguette de Michel Plasson avec le ténor Jonas Kaufmann et la mezzo Sophie Koch - a marqué souverainement les mémoires. Après une reprise avec Roberto Alagna (que nous n'avons pas vue), ce troisième opus allait-il nous décevoir ? En 2016, si le plateau nous laisse quelque peu sur notre faim (malgré une distribution de haut vol), la fosse déchaîne notre enthousiasme grâce à la direction de Giacomo Sagripanti en parfaite intelligence avec l'orchestre de l'Opéra de Paris.

C'est que cette reprise semble sage, trop sage sur scène. L'ensemble de la distribution est de premier plan, telle la Sophie lumineuse d'Elena Tsallagova, le noble Albert de Stéphane Degout et le Bailli amusant de Paul Gay. Le ténor Piotr Beczala est un Werther impeccable comme la Charlotte d'Elina Garanca. Beczala fait penser à ses glorieux aînés tels Nicolai Gedda ou Alfredo Kraus - pour le pire et le meilleur. Car nous ne sommes plus en 1970 et le public s'est habitué à admirer un jeu incandescent (celui de J. Kaufmann justement).

© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
Quoique la voix du ténor polonais soit séduisante avec son timbre très lumineux, le jeu quant à lui est conventionnel avec son catalogue de postures attendues (pour la joie, la tristesse, le désespoir). Bref, l'affectation domine quand le plateau devrait s'embraser des feux d'un romantisme ardent et noir. Même la mise en scène de Benoît Jacquot inspirée de peintres comme Tischbein ou Hackert, qu'on avait pourtant appréciée il y a six ans, paraît vieillotte.

Heureusement, la fosse d'orchestre nous régale de ce romantisme ardent et de ces ténèbres de l'âme qui nous manquent tant sur scène. Dès le prologue, le Massenet que nous propose Giacomo Sagripanti vise droit au cœur et ne lâchera plus son emprise jusqu'à la dernière note. Avec la direction racée du chef italien pour un orchestre coloriste, poète et particulièrement dramatique, ce "Werther" nous emmène loin et haut. Une performance rare. Nous voulions donc nous entretenir avec Giacomo Sagripanti qui s'apprête par ailleurs à diriger aussi "Le Barbier de Séville" à Bastille - une direction programmée depuis longtemps celle-là.

Giacomo Sagripanti © Henry Fair.
Giacomo Sagripanti © Henry Fair.
Christine Ducq - Quand vous a-t-on contacté pour remplacer Michel Plasson dans ce "Werther" ?

Giacomo Sagripanti - L'Opéra de Paris m'a contacté deux jours avant les répétitions prévues avec l'orchestre le 8 janvier, dans l'après-midi du six - si mes souvenirs sont bons.

Vous connaissiez bien cette partition.

Giacomo Sagripanti - Absolument. Je l'ai souvent dirigée étudiant, en tant qu'assistant. Je la connais bien mais le problème posé n'est pas tant musical qu'humain. Après dix ans, je ne suis plus la même personne ni le même musicien. Il fallait donc totalement reconsidérer l'œuvre.

Connaissiez-vous déjà l'orchestre de l'opéra ?

Giacomo Sagripanti - Oui ! Je suis venu ici dans les mêmes conditions il y a deux ou trois ans pour remplacer au pied levé le chef pour une "Cenerentola" à Garnier - il s'agissait déjà de l'orchestre qui va travailler avec moi pour "Le Barbier de Séville" en février.

Vous travaillez donc avec deux formations distinctes. Une pour "Werther" et une pour "Le Barbier" ?

Giacomo Sagripanti - Oui. L'orchestre pour ce "Werther" avait aussi travaillé avec moi pour "Les Capulet et les Montaigus" dans le passé. Encore un remplacement de dernière minute (il rit). Après ces deux expériences, j'ai commencé à mieux connaître les orchestres de l'Opéra de Paris.

© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
Aviez-vous une appréhension étant donné ces conditions début janvier ?

Giacomo Sagripanti - C'était en effet une situation particulière. Remplacer Michel Plasson dans cette production historique n'est pas rien. D'un autre côté, j'avais très envie de proposer un "Werther" très lyrique et ce, avec mon expérience de chef italien spécialisé dans le Bel Canto. C'est une œuvre si intéressante du point de vue de l'instrumentation et de l'orchestration. On y trouve bien-sûr beaucoup de poésie et en même temps un vrai caractère dramatique. Nous parlons d'une œuvre inspirée par le Sturm und Drang, c'est-à-dire par les orages des débuts du romantisme. Et c‘est bien ce qu'on lit dans la partition. Massenet utilise beaucoup de nouveaux timbres et combinaisons entre les instruments de l'orchestre.

Ce ne sera pas le "Werther" français de Michel Plasson car j'en propose un autre que j'espère très intéressant avec cet orchestre et ces chanteurs exceptionnels.
En tant que chef, si on connaît son métier - et même si les premiers moments avec l'orchestre peuvent être étranges -, on peut le convaincre de la justesse de ses idées. Que le chef soit jeune ou pas. Quand les musiciens constatent que celui-ci a une conception qu'il sait défendre de la bonne manière et qu'il a un savoir-faire, une relation faite de respect mutuel s'installe. Tout devient plus simple.

© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
Cela se ressent bien de la salle…

Giacomo Sagripanti - Cet orchestre est magnifique et me suit merveilleusement. Je suis arrivé avec mes tempi, mes dynamiques, ma conception personnelle de l'œuvre. Dès que nous l'avons répétée en entier pour les réglages scène-orchestre, tout le monde a bien compris où je voulais en venir et ce qu'était ma vision.

Quelle est cette vision ?

Giacomo Sagripanti - La caractéristique la plus importante de "Werther" pour moi est l'orchestration de Massenet avec ses couleurs. Mais aussi les nouveautés du point de vue instrumental comme l'utilisation du saxophone et celle si spéciale des instruments à vent. J'adore également son caractère dramatique. Certes on la considère comme musicalement très française. Je pense quant à moi que sa dramaturgie doit être particulièrement soulignée.

Dans le répertoire italien, il est plus de situations dramatiques que musicales et j'ai cherché - non un compromis - mais une vision où les deux puissent coexister : les couleurs de l'orchestration française et la dramaticité italienne. Ainsi il me semble qu'on peut donner plus de fluidité musicale et dramatique avec quelques tempi un peu plus rapides (que ceux choisis par Plasson, NDLR) ou que la mort de Werther peut être encore plus tragique d'un point de vue instrumental. Et je laisse beaucoup de liberté aux vents par exemple, je les laisse chanter.

© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
© Émilie Brouchon/Opera national de Paris.
Vous dirigerez "Le Barbier de Séville" de Rossini dans quelques jours à Bastille. C'est un de vos compositeurs de prédilection ?

Giacomo Sagripanti - C'est un des compositeurs phare de mon répertoire avec Bellini et Donizetti. Je suis né et j'ai commencé avec le Bel Canto. Il m'a ouvert les portes des grandes maisons lyriques dans le monde entier. Je suis vraiment ravi de travailler avec une si belle équipe artistique à Paris pour ce "Barbier" et j'attends la première (le 2 février, NDLR) avec beaucoup de plaisir.

Cela ne va pas être trop difficile de conduire deux opéras en même temps ?

Giacomo Sagripanti - Si, naturellement. Il faut savoir contrôler son énergie, bien manger et bien dormir. Et être trois ou quatre heures dans sa loge avant la représentation pour travailler la partition et méditer. Cela ira (il rit). Je me sens si privilégié de travailler ici à Paris.

Interview réalisée le 28 janvier 2016.

Prochaines représentations.
Vendredi 29 janvier, lundi 1er et jeudi 4 février 2016 à 19 h 30.

Opéra national de Paris, Place de la Bastille, Paris 12e.
Tél. : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

"Werther" (1892).
Musique : Jules Massenet (1842-1912).
Livret : E. Blau, P. Milliet, G. Hartmann d'après Goethe.
En français surtitré en français et en anglais.
Durée : 3 h 10 avec deux entractes.

Giacomo Sagripanti, direction musicale.
Benoît Jacquot, mise en scène.
Charles Edwards, décors et lumières originales.
Christian Gasc, costumes.
André Diot, lumières.

Piotr Beczala, Werther.
Elina Garanca, Charlotte.
Stéphane Degout, Albert.
Paul Gay, le Bailli.
Elena Tsallagova, Sophie.

Orchestre de l'Opéra de Paris.
Maîtrise des Hauts-de-Seine.
Chœur d'enfants de l'Opéra de Paris.

Christine Ducq
Samedi 30 Janvier 2016

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique








À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019