La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

La superbe "Invitation au Voyage" de Stéphanie d'Oustrac

La mezzo-soprano Stéphanie d'Oustrac et son complice le pianiste Pascal Jourdan nous offrent un très beau cadeau avant Noël avec un troisième opus chez Ambronay dédié cette fois à la mélodie française au mitan des dix-neuvième et vingtième siècles.



© DR.
© DR.
Ces mélodies de Henri Duparc à Reynaldo Hahn en passant par Jacques de la Presle, Claude Debussy et Lili Boulanger proposent un dialogue unique entre poèmes (Baudelaire se taillant la part du lion - mais aussi Mallarmé ou le baroque Théophile de Viau) et musique. Un dialogue magnifié par l'admirable interprétation de Stéphanie d'Oustrac et de son pianiste.

Nous avons eu envie d'entendre la mezzo nous parler de son amour pour ce répertoire et son enthousiasme pour l'aventure humaine et artistique que représente cet enregistrement. Simple, rieuse et généreuse à son habitude elle a bien voulu nous accorder cet entretien.

Christine Ducq pour La Revue du Spectacle - Comment est né ce projet d'un enregistrement de mélodies françaises ?

Stéphanie d'Oustrac - Nous avons été sollicités avec Pascal Jourdan pour un récital autour de 1913 en 2009 à la Cité de la Musique. Suite à cette invitation, nous nous sommes lancés dans des recherches dont le résultat constitue ce programme. Nous nous sommes ainsi intéressés à Jacques de la Presle, un de mes grands oncles ! Je suis fière de le faire découvrir d'autant plus qu'il a obtenu en 1921 le Prix de Rome pour la composition. Ce qui n'est pas rien ! Pour Lili Boulanger (Prix de Rome 1913 Ndlr), son œuvre vocale n'est pas souvent chantée mais un peu plus que celle de Jacques de la Presle. On redécouvre ce dernier grâce aux travaux de sa petite fille Alix Evesque.

© Laurent Lagarde.
© Laurent Lagarde.
Ce rapprochement entre ces compositeurs reconnus ou pas est très fécond.

Stéphanie d'Oustrac - Oui, nous avons organisé ce "voyage" dans un certain ordre. Dans cet ordre que nous avons choisi, je crois qu'on peut constater de vrais rapprochements. Ces compositeurs se connaissaient en général et ils avaient des admirations en commun. Une admiration pour Richard Wagner qui a souvent été leur point commun et aussi de poètes tels Charles Baudelaire, Henri de Régnier ou Stéphane Mallarmé. Voilà, il existait entre eux une véritable émulation à cette époque grâce aux salons. Une émulation incroyable entre les artistes. C'est passionnant. J'ai fait d'autres récitals autour des salons.

On retrouve une communauté artistique très École Française.

Stéphanie d'Oustrac - Ah oui ! Davantage Debussy peut-être qui a essayé une autre voie, qui a beaucoup cherché. Quoi qu'on dise, l'École Française est quand même très admirative de Wagner. C'est amusant comme tous ces compositeurs ont été très fascinés par lui. C'est le cas de Jacques de la Presle chez qui on retrouve quelques couleurs wagnériennes. On en a aussi dans les Baudelaire de Debussy. Chez Henri Duparc, on remarque une certaine écriture assez dense, riche et en même temps très française. Comme Berlioz qui fait montre de cette richesse de couleurs. Mais il s'agit bien chez nos compositeurs d'une couleur française puisqu'il y a bien une certaine clarté. Cela est dû à la langue française - une clarté de prononciation et de couleurs. Même si cette écriture est très dense, elle se caractérise toujours par cette clarté. C'est cela la spécificité française selon moi.

Vous défendez admirablement ce répertoire.

Stéphanie d'Oustrac - (riant) En tout cas avec tout mon amour !

© Bertrand Pichene.
© Bertrand Pichene.
Vous travaillez depuis longtemps avec le pianiste Pascal Jourdan.

Stéphanie d'Oustrac - Cela fait vingt ans. Je suis entrée au Conservatoire à Lyon en 1994 et Pascal m'a proposé de faire une tournée de récitals en Alsace-Lorraine ! Nous avons chanté un répertoire allemand - Liszt, Schumann, Brahms, Schubert. Un répertoire romantique.

C'est votre troisième CD avec le label Ambronay.

Stéphanie d'Oustrac - Cet enregistrement et cette collaboration ressemblent à ce que je suis - la fidélité, le travail dans le temps. C'est cette complicité qui compte. Bien sûr, il peut exister des rencontres fulgurantes. Mais pour le récital avec Pascal, c'est comme si nous formions un couple de musique. Nous travaillons ce répertoire depuis très longtemps. Je le chante et le travaille depuis mes seize ou dix-sept ans. Il est des œuvres comme cela qui nécessite de la maturité. Parce qu'elles sont tellement difficiles ! Les Baudelaire de Debussy sont d'une difficulté redoutable. Pour passer outre cela et qu'elle ne s'entende pas, il faut une vraie maturation de l'interprétation. Et c'est cela qui est possible avec Pascal. D'ailleurs, c'est un répertoire aussi difficile pour le piano que pour la voix. Ce n'est pas du simple accompagnement. Et cela s'entend je crois.

On peut parler d'un vrai dialogue.

Stéphanie d'Oustrac - Un vrai dialogue, voilà ! Pascal a énormément de personnalité. Moi aussi. Nous nous comprenons tous les deux. C'est extraordinaire ! Un vrai bonheur !
De temps en temps, j'entends dire à propos de la mélodie que c'est un répertoire trop difficile pour le public. La mélodie qu'elle soit française ou pas n'a malheureusement pas assez d'audience. Je le sais et je le déplore. Avec Pascal, nous faisons des récitals mais peut-être pas assez parce que l'opéra me prend beaucoup. J'adore cependant le récital et je crois que le public peut suivre - ma fille de treize ans a écouté le CD et à sa grande surprise elle a beaucoup aimé !

Il faut donc continuer à défendre ce répertoire ?

Stéphanie d'Oustrac - Évidemment. Il faut avant tout l'aimer et on ne défend bien que ce que l'on aime ! Outre l‘amitié avec Pascal, le récital permet une complicité avec le public car nous présentons toujours les œuvres. Le récital est vraiment une affaire d'amitié pour moi. Le texte du livret qui accompagne le disque est dû à un ami, un écrivain Cesare Liverani. Lui adore la musique baroque et n'est a priori pas du tout fan de ce répertoire ! Il est venu avec ses idées se confronter à notre travail et cela a donné ce beau texte. Nous formons vraiment un cercle d'amis désireux de partager nos doutes, notre amour de la mélodie avec cette expérience artistique.

Un salon moderne en quelque sorte ?

Stéphanie d'Oustrac - (riant) Oui, c'est vrai ! C'est joli. J'aimerais assez recréer cet esprit !

Allez-vous reprendre ce récital en tournée ?

Stéphanie d'Oustrac - Oui, nous allons le reprendre en Angleterre puisque j'y travaille à l'été 2015. À l'étranger, le public apprécie la mélodie française. J'ai défendu la musique française à Moscou et j'y ai senti un véritable engouement pour elle. Peut-être même plus à l'étranger qu'en France parfois !

Vous enchaînez les rôles à Stuttgart, Bruxelles et Strasbourg.

Stéphanie d'Oustrac - Pour Stuttgart et Bruxelles en décembre, ce sont des versions concert ("L'Heure Espagnole" et "L'Enfance du Christ" Ndlr). Ce sont des engagements courts. Fin décembre commencent les répétitions à Strasbourg de "La Clémence de Titus" (Mozart Ndlr) et nous aurons un bon mois et demi de travail avant la première en février 2015.

Vous retournez également à Glyndebourne cet été. Vous aimez ce festival ?

Stéphanie d'Oustrac - Je l'adore ! D'abord c'est la belle campagne anglaise et cela j'y suis très sensible ! Nous avons en outre de très bonnes conditions de travail. Il s'agira d'une reprise de "Carmen". J'y retournerai aussi à l'été 2016 pour Berlioz. Si je puis être une ambassadrice de la culture française je suis ravie !

Pour "La Clémence de Titus" en février 2015, vous reprenez le rôle de Sesto.

Stéphanie d'Oustrac - Sesto (un rôle de travesti Ndlr) est un de mes rôles préférés parce qu'il défend des choses extraordinaires. J'ai l'habitude des rôles de tragédiennes et ce rôle l'est aussi tragique. C'est un rôle intense, un personnage entier. C'est cela que j'aime. Sesto est toujours bouleversé par ses sentiments et ceux-ci sont toujours entiers et sincères. Et puis vocalement, c'est du Mozart ! Il nous ouvre des portes et dans sa musique quelque chose nous dépasse. Cela fait du bien et chanter du Mozart fait un bien fou ! Ce rôle de Sesto permet de défendre de belles valeurs, de belles idées et de beaux sentiments. Quand je le chante je suis au paradis !

● "Invitation au Voyage - Mélodies françaises".
Label : Ambronay.
Distribution : harmonia mundi.
Sortie : 21 octobre 2014.
Durée - 71'10.

Stéphanie d'Oustrac, mezzo-soprano.
Pascal Jourdan, piano.

Christine Ducq
Vendredi 28 Novembre 2014

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com



Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

"Salle des Fêtes" Des territoires aux terroirs, Baptiste Amann arpente la nature humaine

Après le choc de sa trilogie "Des Territoires", dont les trois volets furent présentés en un seul bloc de sept heures à Avignon lors du Festival In de 2021, le metteur en scène se tourne vers un autre habitat. Abandonnant le pavillon de banlieue où vivait la fratrie de ses créations précédentes, il dirige sa recherche d'humanités dans une salle des fêtes, lieu protéiforme où se retrouvent les habitants d'un village. Toujours convaincu que seul ce qui fait communauté peut servir de viatique à la traversée de l'existence.

© Pierre Planchenault.
Si, dans "La vie mode d'emploi", Georges Perec avait imaginé l'existence des habitants d'un bâtiment haussmannien dont il aurait retiré la façade à un instant T, Baptiste Amann nous immerge dans la réalité auto-fictionnelle d'une communauté villageoise réunie à l'occasion de quatre événements rythmant les quatre saisons d'une année. Au fil de ces rendez-vous, ce sont les aspirations de chacun qui se confrontent à la réalité - la leur et celle des autres - révélant, au sens argentique d'une pellicule que l'on développe, des aspérités insoupçonnées.

Tout commence à l'automne avec l'exaltation d'un couple de jeunes femmes s'établissant à la campagne. Avec le montant de la vente de l'appartement parisien de l'une d'elles, écrivaine - appartement acquis grâce au roman relatant la maladie psychiatrique du frère qui les accompagne dans leur transhumance rurale -, elles viennent de s'installer dans une usine désaffectée flanquée de ses anciennes écluses toujours en service. Organisée par le jeune maire survient la réunion du conseil consultatif concernant la loi engagement et proximité, l'occasion de faire connaissance avec leur nouvelle communauté.

Yves Kafka
17/10/2022
Spectacle à la Une

"Play/replay" The Rat Pack Compagnie fait son cirque… et son cinéma... Action !

Après le succès mondial de "Speakeasy", la compagnie circassienne The Rat Pack est de retour avec une création intitulée "Play/Replay". Explorant précédemment le genre "films de gangsters" au cœur d'un bar clandestin - que l'on appelait, au temps de la prohibition, un "speakeasy" -, nous les découvrons pour ce nouveau spectacle sur un plateau en plein tournage d'une scène caractéristique des "films d'action", le cambriolage d'un objet précieux. On retrouve donc avec plaisir ce qui fait aujourd'hui leur marque de fabrique… un cocktail explosif mêlant acrobatie, musique et cinéma… plus, cette fois-ci, l'humour décalé de Jos Houben !

© Zenzel.
Imaginez un joyau convoité, un œuf précieux - façon œuf de Fabergé - protégé par des faisceaux verts que l'on perçoit bien dans une nuit noire et volontairement enfumée. Quoi de mieux pour exercer ses talents d'acrobate que le franchissement subtilement chorégraphié de ceux-ci. Ainsi débute "Play/Replay" avec cette scène ô combien classique digne d'un "Mission Impossible", d'un Ocean's Twelve (référence directe à l'œuf) ou d'un James Bond... Et la magie opère. Les six artistes de The Rat Pack - usant souvent du jeu d'ombres chinoises et de ses effets de mystères en "noir et blanc" - déploient humour et créativité pour se jouer des codes de ce genre cinématographique et les détourner avec espièglerie et autodérision.

Au fil des séquences - certaines reproduisant des cascades ou des défis réputés impossibles, improbables ou nécessitants de judicieux trucages -, ils réalisent des numéros s'enchaînant avec fluidité, sans temps mort, où il est fait appel à la roue Cyr, aux nombreuses déclinaisons du main à main, aux multiples variations du corps à corps, aux périlleux exercices de voltige, etc. Ainsi, culbutes, chutes, bagarres, explosions, ralentis, flashbacks, courses-poursuites - tout autant haletantes que burlesques -, attitudes figées clownesques alimentent l'histoire qui nous est contée et les coulisses qui nous sont dévoilées.

Gil Chauveau
20/12/2022
Spectacle à la Une

Dans "Nos jardins Histoire(s) de France #2", la parole elle aussi pousse, bourgeonne et donne des fruits

"Nos Jardins", ce sont les jardins ouvriers, ces petits lopins de terre que certaines communes ont commencé à mettre à disposition des administrés à la fin du XIXe siècle. Le but était de fournir ainsi aux concitoyens les plus pauvres un petit bout de terre où cultiver légumes, tubercules et fruits de manière à soulager les finances de ces ménages, mais aussi de profiter des joies de la nature. "Nos Jardins", ce sont également les jardins d'agrément que les nobles, les rois puis les bourgeois firent construire autour de leurs châteaux par des jardiniers dont certains, comme André Le Nôtre, devinrent extrêmement réputés. Ce spectacle englobe ces deux visions de la terre pour développer un débat militant, social et historique.

Photo de répétition © Cie du Double.
L'argument de la pièce raconte la prochaine destruction d'un jardin ouvrier pour implanter à sa place un centre commercial. On est ici en prise directe avec l'actualité. Il y a un an, la destruction d'une partie des jardins ouvriers d'Aubervilliers pour construire des infrastructures accueillant les JO 2024 avait soulevé la colère d'une partie des habitants et l'action de défenseurs des jardins. Le jugement de relaxe de ces derniers ne date que de quelques semaines. Un sujet brûlant donc, à l'heure où chaque mètre carré de béton à la surface du globe le prive d'une goutte de vie.

Trois personnages sont impliqués dans cette tragédie sociale : deux lycéennes et un lycéen. Les deux premières forment le noyau dur de cette résistance à la destruction, le dernier est tout dévoué au modernisme, féru de mode et sans doute de fast-food, il se moque bien des légumes qui poussent sans aucune beauté à ses yeux. L'auteur Amine Adjina met ainsi en place les germes d'un débat qui va opposer les deux camps.

Bruno Fougniès
23/12/2022