La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"La Ville morte" superbe et mortifère au Théâtre du Capitole

Perle parmi les belles œuvres au programme de la première saison de Christophe Ghristi au Capitole de Toulouse, l'opéra d'Erich Korngold dispense ses noirs sortilèges dans la production de Philipp Himmelmann. Avec une distribution homogène dominée par les éblouissants Torsten Kerl et Evgenia Muraveva et un orchestre souvent troublant, le chef-d'œuvre du compositeur autrichien ravit et captive.



© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
"Die tote Stadt", opéra le plus joué dans les années vingt dans le monde germanique (et dirigé par les plus grands tels Szell, Schalk et autres Knappertsbusch) connaît une exceptionnelle double création en 1920 - à Hambourg par Egon Pollack et à Cologne par Otto Klemperer.

C'est qu'après trois ans de travail sur la partition, le "wunderkind" Korngold - au précoce talent admiré tant par Mahler que par Puccini - est très attendu dans son adaptation du roman du symboliste belge Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte. Avec un livret offrant une intrigue entièrement réécrite (à quatre mains avec son père Julius), l'opéra connaît donc un succès qui ne se démentira pas jusqu'à l'arrivée au pouvoir des nazis.

Paul, inconsolable depuis la mort de son épouse Marie, a fait de sa maison un temple dédié à son souvenir. Il rencontre une jeune danseuse, Marietta, qui semble la réincarnation de la morte dans une ville désertée et brumeuse - cette Bruges qu'on retrouvera dans le "Nosferatu" de Werner Herzog. Paul saura-t-il s'arracher au souvenir morbide de son amour perdu et à l'atmosphère oppressante d'une ville traversée de fantômes et de processions religieuses ?

© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
Korngold imagine pour cette intrigue mêlant fantasmagorie, cauchemar et névroses, une partition somptueuse pour cent vingt musiciens au croisement esthétique de réminiscences wagnérienne, malhérienne mais aussi influencée par le travail de son maître A. von Zemlinsky (très Apocalypse viennoise fin de siècle) ; avec une écriture expressionniste parfois, que traversent aussi quelques lignes mélodiques et motifs pucciniens.

Partition-creuset des tendances et avant-gardes au tournant des dix-neuvième et vingtième siècles, "Die tote Stadt" offre son lyrisme sensuel et élégiaque mais prend parfois aussi les accents terribles d'un chaos aux couleurs inouïes ; autant dire un plaisir de chaque instant pour le spectateur, quasiment aussi parfait que celui prodigué par l'"Elektra" de R. Strauss (Korngold est cependant moins novateur).

Le chef anglais Leo Hussain parvient à entraîner l'Orchestre national du Capitole sur ces terres étrangères avec un bonheur un peu irrégulier. Si la fosse dans l'acte un déçoit un peu dans le choix de traiter les événements musicaux avec des sections de petite et grande harmonie pas toujours stables (et des entrées de pupitres parfois à contretemps), elle ensorcelle cependant (et quelle magnificence dans les actes suivants) avec un discours musical généreux en sonorités voluptueuses (et des cordes d'une belle intensité). Ce travail symphonique à la hauteur des enjeux dramatiques convient comme un gant à la mise en scène de Philipp Hammelmann.

© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
Chaque personnage est isolé dans une niche reproduisant à l'identique le même décor ténu, exposant ainsi la solitude irrémédiable de chacun de même que les conflits de perception entre Paul et Marietta ou Franck (l'ami du veuf). Tous prisonniers du cadre et des lumières changeantes d'un théâtre mental.

La vidéo réussit à figurer la véritable hantise dont sont victimes les personnages - en premier lieu Paul. Belle idée de P. Hammelmann d'entraîner la troupe de comédiens (de l'acte deux) en une danse macabre (de zombies) du plus bel effet. Une danse sur le fond de laquelle la vitalité et la sensualité de Marietta se dessinent nettement.

Le metteur en scène allemand fait le choix d'une conclusion pessimiste dans cette intelligente vision, qui tourne le dos au symbolisme initial pour nous offrir une traduction intemporelle de l'expérience mélancolique.

© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
La distribution luxueuse est de celles des plus grandes maisons. On ne présente plus le remarquable ténor Torsten Kerl, le meilleur Paul de sa génération. Il affronte aisément les incroyables difficultés de son rôle (avec ses graves et ses aigus impossibles) et tient tête à l'imposant dispositif orchestral avec une élégance et une sensibilité bouleversantes.

La révélation pourrait bien être la Marietta/Marie de Evgenia Muraveva absolument étourdissante de maîtrise, de charisme et de subtilité dans un rôle à peine moins écrasant que celui de Paul. La voix est belle, le phrasé idéal et la caractérisation des personnages toujours fouillée dans cette conversation musicale qui évoque irrésistiblement l'art d'un Richard Strauss.

Retenons aussi le Fritz de Thomas Dolié aussi fin que lyrique dans son superbe air du deuxième acte comme le Franck de Matthias Winckhler vraiment émouvant. Dans de petits rôles pleins de charme brillent aussi Norma Nahoun (Juliette) et Julie Pasturaud (Lucienne). Pour cet opéra, qui fut visible très tardivement en France, cette reprise d'une production de l'Opéra national de Lorraine s'impose sur la scène toulousaine en référence incontournable.

© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
Du 22 novembre au 4 décembre 2018 à 20 h.

Théâtre du Capitole.
Place du Capitole, Toulouse (31).
Tél. : 05 61 63 13 13.
>> theatreducapitole.fr

"Die tote Stadt" (1920).
Musique de E. W. Korngold (1897-1957).
Livret de Paul Schott (J. et E. Korngold).
En langue allemande surtitrée en français.
Durée : 2 h sans entracte.

© Patrice Nin.
© Patrice Nin.
Leo Hussain, direction musicale.
Phlipp Himmelmann, mise en scène.
Raimund Bauer, décors.
Bettina Walter, costumes.
Gerard Cleven, lumières.
Martin Eidenberger, vidéo.

Torsten Kerl, Paul.
Evgenia Muraveva, Marietta/Marie.
Thomas Dolié, Fritz.
Matthias Winckhler, Franck.
Katharine Goeldner, Brigitta.

Orchestre national du Capitole.
Chœur et maîtrise du Capitole.

Christine Ducq
Mercredi 28 Novembre 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique








À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019