Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"La Flûte enchantée" au Festival d'Aix, tout pour la musique !

Magnifique reprise de la production de Simon McBurney de l'ultime chef-d'œuvre opératique de Mozart au Grand Théâtre de Provence. Avec une superbe distribution vocale et l'entrée hautement réussie du chœur et de l'orchestre de l'Ensemble Pygmalion dans l'univers flamboyant de cette "Flûte enchantée", le public a succombé à l'ivresse des grandes soirées aixoises.



© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
On se souvient de la genèse d'un des ultimes chefs-d'œuvre de Mozart, composé à la demande d'Emmanuel Schikaneder pour le Theater auf der Wieden et créé deux mois avant la mort du compositeur. Chef-d'œuvre fondateur du genre du singspiel mélangeant théâtre et opéra en langue allemande, cette "Flûte enchantée" décrit les épreuves initiatiques d'un couple princier Pamina et Tamino et d'un duo d'extraction populaire, Papageno l'Oiseleur et sa chère Papagena. Ce joyau musical et conte merveilleux - avec sa fiction ancrée dans une Égypte rêvée – mêle, dans une harmonie géniale, divertissement comique et sensibilité pré-romantique au service d'un apologue imprégné de l'esprit des Lumières (et de la Franc-maçonnerie).

Donnée en 2014 au Festival d'Aix, la reprise en cette soixante-dixième édition de la production de Simon McBurney s'enrichit notablement grâce à une troupe de chanteurs formidables (dont certains étaient présents dès 2014), à l'extraordinaire talent de l'Ensemble Pygmalion à s'emparer pour la première fois d'un opéra de Mozart et dans la maturation du propos du metteur en scène anglais (par ailleurs aussi réalisateur, auteur et acteur). Les acclamations des festivaliers debout, enflammant le Grand Théâtre de Provence à l'issue du spectacle, en ont fait foi.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
De prime abord les choix de Simon McBurney surprennent et inquiètent, avouons-le. Le plateau, nu, noir et vide, ne présente qu'un immense plancher rectangulaire tenu par quatre cordes (tombant des cintres) à distance du sol - telle une gigantesque balançoire. Côté cour, la cabine de la réalisation des effets spéciaux sonores se tient en bord de scène à l'exact côté opposé (côté jardin) du bureau-écran de réalisation des effets visuels.

Originalité notable, la fosse de l'orchestre a été considérablement remontée et prolonge cette dernière en pente douce. On ne tardera pas à constater que les musiciens seront mis à contribution dans le jeu, de même que les spectateurs des premiers rangs. La vidéo filme en temps réel traces écrites ou chanteurs, les dessins à la craie, les incrustations d'images, tout cela projeté sur un écran ou en fond de plateau. Un travail sonore très sophistiqué ajoute au dispositif qui viendra donc habiller la scène ; de même que les multiples orientations du plancher suspendu évoqueront les divers lieux de la fiction.

C'est que le metteur en scène anglais a voulu retrouver la virginité du chef-d'œuvre mozartien, si joué qu'il en est surchargé (voire obscurci) de références et d'attentes. Sa vision s'inscrira donc sur une page blanche (noire en l'occurrence ici). Les théâtres de tréteaux et de machines mêlés dans le singspiel sont ramenés ici à leur plus simple expression afin de laisser toute la place au chant, au texte et à la musique (et la gloire à l'orchestre). Débarrassé de ses oripeaux habituels, l'opéra que présente Simon McBurney nous invite à repartir de zéro : son livre d'images merveilleuses et parfois prosaïques se fait l'humble et très drôle serviteur d'une des plus belles partitions qui soit. De celles dont on connaît et attend tous les "hits", et dont on savoure ici chaque moment avec gourmandise et émotion.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Toujours frappées au coin de procédés ingénieux luxueusement bricolés, quelques scènes atteignent à une absolue grâce. Citons celle où Tamino tente de pénétrer dans les temples de la Sagesse, de la Raison et de la Nature - ici figurés par des livres reliés géants en un effet bluffant (en fait une rangée de modeste bibliothèque filmée dans le coin du plateau).

Ou encore celle de l'assemblée réunissant le Prêtre Sarastro et ses fidèles autour du plancher devenu table-autel ; sans oublier les scènes finales de l'opéra - quand le chœur loue les vertus des nouveaux initiés en une fleur dessinée au sol par les corps de tous les chanteurs allongés filmés en plongée (c'est l'amour universel), également quand Tamino et Pamina traversent les épreuves d'un feu terrifiant puis d'un ouragan poétique (ils flottent alors joliment dans l'espace). La force magique et pacificatrice de la musique, la musique de l'amour, l'amour de la musique et de l'humanité, c'est de tout cela dont il est question.

Nonobstant le Monostatos en panne de projection de Bengt-Ola Morgny, le cast se révèle merveilleux. La basse russe Dimitry Ivashchenko est un noble et charismatique Sarastro face à l'inquiétante Reine de la Nuit interprétée par Kathryn Lewek. La soprano américaine cisèle les quatre contre-fa de ses vocalises staccato comme autant de poignards acérés - avec une aisance et une impulsion remarquables. On frémit d'aise en l'admirant dans ce fameux air de la vengeance.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
La soprano norvégienne Mari Eriksmoen est une Pamina frémissante et subtile ; son beau chant s'accorde parfaitement avec celui de Stanislas de Barbeyrac, un Tamino idéal. Le ténor français a l'habitude de briller dans chacune de ses apparitions. Mais qui aujourd'hui peut offrir un tel sens princier de la ligne, une respiration si naturelle et des couleurs si chatoyantes dans ce rôle ? Il offre un régal pour les oreilles, sculptant artistement piani et forte dans l'air ravissant du portrait au premier acte comme dans les airs suivants (tel celui de l'éveil "Zum ziele führt dich diese Bahn").

Le Papageno du baryton néerlandais Thomas Oliemans se révèle irrésistible de drôlerie, de verve et d'engagement scénique ; il mérite mille fois de rencontrer l'amour (et la noblesse du cœur). Citons encore le bel Orateur du baryton Christian Immler, le chœur superlatif formé par les chanteurs de Pygmalion et les trois jeunes enfants grimés en spectres du Knabenchor der Chorakademie de Dortmund.

L'un des sommets de la soirée, c'est aussi l'orchestre de l'Ensemble Pygmalion dirigé par son fondateur Raphaël Pichon. Dès l'ouverture, les accents lourds et répétés, l'allegro fugué impressionnent par leur juste expressivité et la puissance sacrée de la partition s'impose.

Mobile et subtil, l'orchestre modèle tous les climats et colore tous les registres : du comique de certaines situations à la solennité la plus majestueuse (avec de belles trompettes en fanfare lors de la procession). Les nuances les plus nobles côtoient la joie la plus débridée. Avec notamment la flûte de Georgia Browne et le glockenspiel d'Arnaud de Pasquale, les pupitres de l'Ensemble Pygmalion nous ont fait vivre la plus bouleversante des soirées.

Du 6 au 24 juillet 2018 à 19 h 30.
Retransmission en direct sur France Musique le 9 juillet à 19 h 30.

Grand Théâtre de Provence.
Tél. : 08 20 922 923.
>> festival-aix.com

"Die Zauberflöte" (1891).
Singspiel en deux actes.
Musique de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791).
Livret d'Emmanuel Schikaneder.
En allemand surtitré en français et en anglais.
Durée : 3 h 30 environ (avec un entracte).

Christine Ducq
Lundi 9 Juillet 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Ma B.O. en couleurs" Silvano Jo… J'ai la mémoire qui chante…

"Et si pour toi, là bas c'est l'paradis Dis-toi qu'dans leur p'tite tête l'paradis C'est ici hum! C'est ici" Jean-Louis Aubert.
Le paradis c'est, un dimanche, rejoindre quelques amis.

© Laurence Guenoun.
Le paradis, c'est passer quelques instants, masqués, oui ! (Monsieur le président !) À échanger des mots avec quelques invités triés sur le volet. Non pas par prétention, mais par précaution puisque le virus circule et qu'il est, paraît-il, plus virulent, en petit comité.
Le paradis c'est, un dimanche pluvieux, se retrouver pour soutenir un artiste talentueux qui, l'espace d'un instant, transforme son loft en café-théâtre pour partager un spectacle bien vivant.

L'artiste s'appelle Sylvain mais son nom de scène est "Silvano". Et il nous offre, sur une heure, un show truffé de bons mots, de chansons d'aujourd'hui et d'avant, puis de costumes délirants.

Quel plaisir d'assister, presque clandestinement, au bonheur d'un comédien désireux de jouer, de se montrer, et de partager ; le tout accompagné par un musicien charmant et classieux.

Le paradis, pour lui, pour les deux, serait de se retrouver dans un théâtre. Vous savez, le théâtre, ce lieu où des individus de tous les horizons, le soir ou la matinée venus, se rejoignent pour entendre, écouter, savourer des textes d'auteurs, morts ou vivants ? Ces lieux dont on ne sait peu de choses en ce moment, excepté les grands… et encore… on se demande parfois qui ils intéressent vraiment ?

Isabelle Lauriou
05/02/2021
Spectacle à la Une

"Hamlet", encore et toujours dans une "mise en je" de Gérard Watkins

L'ombre fantomatique du vieux Roi légendaire n'est pas prête à laisser en paix les générations qui se suivent, tant les interrogations posées par William Shakespeare sont d'une historicité atemporelle. Désirs de pouvoir et de sexe intimement reliés l'un à l'autre pour les rendre consanguins, trahison et fidélité à un moi idéal déposé en soi par les vœux des pères, guerres des sexes et guerres intestines ou intracommunautaires se recouvrant à l'envi, ce magma incandescent parle en nous comme une matière en fusion à jamais constitutive de l'humain.

© Alexandre Pupkins.
L'auteur et metteur en scène d'"Ysteria", présentée naguère sur ce même plateau du TnBA, s'attaque avec une frénésie palpable à ce monument de littérature. Après avoir minutieusement traduit le texte original pour, tout en en préservant l'authenticité, y injecter dans les plis du discours ses propres motifs, Gérard Watkins propose trois heures et plus d'effervescence permanente. Endossant lui-même le rôle du fratricide et régicide Claudius, il donne le tempo de sa scansion décalée présidant à sa manière si particulière de faire "entendre" le vers shakespearien retraduit.

Collant sinon à la lettre du moins à l'esprit de son illustre prédécesseur, il s'affranchit de la loi des genres pour proposer indistinctement à des femmes les rôles d'hommes et vice-versa. Ainsi le rôle-titre est-il confié non sans un certain bonheur à la tragédienne née qu'est Anne Alvaro, usant avec subtilité des gammes de sa sensibilité à fleur de peau, à la fois hardie et fragile, pour réifier les affres vengeresses du jeune Hamlet. À ceci près cependant que la grande différence d'âge qui la sépare de son personnage peut rendre moins crédible le statut d'Hamlet dont le jeune âge n'est pas étranger à sa problématique au lien paternel et maternel.

Yves Kafka
15/01/2021
Sortie à la Une

J'ai peur de ne pas renouveler mes droits… Eux en ont la certitude

Je suis intermittente du spectacle. Ce n'est pas mon métier, mon métier, c'est comédienne. Intermittente, c'est juste mon régime d'indemnisation du chômage. C'est aussi une pratique d'emploi : je travaille à la mission, souvent avec des contrats très courts, pour différents employeurs. D'où un régime d'indemnisation adapté.

© DR.
J'exerce bien évidemment au théâtre, parfois au cinéma, à la TV ou pour la pub, souvent dans l'événementiel. Je travaille aussi régulièrement dans un lieu culturel important qui n'est pas un lieu de spectacle. Pas mal de mes collègues artistes travaillent aussi dans les parcs d'attractions et de loisir.

Pourquoi ce constat ? Parce que quel que soit le secteur où j'exerce, je travaille régulièrement avec des collègues "extras" de la restauration et de l'événementiel, des professionnels du "catering", des agents d'accueil, de sécurité, et des salariés du tourisme, embauchés à la mission, en CDDU, exactement comme moi. Comme pour moi, leurs secteurs d'activité sont à l'arrêt total. Or, eux, n'ont pas de régime spécifique. Ou plutôt, n'en ont plus (1).

Avec la crise que nous vivons, j'ai bénéficié d'une mesure de maintien de mes droits. Elle est ce qu'elle est, elle est imparfaite, mais l'"année blanche" me garde la tête hors de l'eau jusqu'en août 2021.

Eux, comptent les jours sans travail, pas simplement pour "refaire leurs heures", mais parce que chaque jour qui passe est un capital (2) qui s'effrite - quand ils n'ont pas déjà eu la malchance de perdre leurs indemnités avant la crise, suite à la réforme monstrueuse de 2019 (3). Leur indemnité chômage s'épuise sans se recharger depuis 10 mois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est déjà le RSA.

Rébecca Dereims, Comédienne
19/02/2021