La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"La Finta Giardiniera" à la MC93 : Un jardin de délices pour une pépinière de talents

Pendant toute une semaine, les très jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique de l’Opéra National de Paris vous donnent l’aubade dans un opéra charmant de Mozart, "La Finta Giardiniera", composé à l’âge de dix-sept ans. Créé sur une scène munichoise en 1775, il met en scène la marquise Violante Onesti, déguisée en jardinière, qui cherche à retrouver son amant le comte Belfiore, en fuite depuis qu’il l’a poignardée et laissée pour morte, dans un accès de jalousie.



Marianne Crebassa, Cyrille Dubois, Andreea Soare et Ilona Krzywicka © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Marianne Crebassa, Cyrille Dubois, Andreea Soare et Ilona Krzywicka © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Malgré ces prémisses sanglantes - qui précèdent l’Ouverture - c’est le sourire aux lèvres et l’émotion au cœur que l’on suit cette délicieuse production à la Maison de la Culture de Bobigny. Grâce en soit rendue à Mozart, dont la musique savante et populaire à la fois, donne la certitude que le bonheur, la joie, la vitalité - et aussi une discrète et incurable mélancolie - sont au cœur de la vie.

"La Finta Giardiniera", c’est donc l’histoire - diaboliquement inventée par son abbé de librettiste ! - des amours contrariées de trois couples en un imbroglio étourdissant : celles de cette "feinte jardinière" Sandrina/Violante à la recherche de son amant-bourreau, celles d’Armida et du mal aimé gentilhomme Ramiro (un rôle travesti) et celles des domestiques cruels Nardo et Serpetta. Maîtres et valets s’aiment, se trahissent, se violentent dans un marivaudage sérieux, une tragédie burlesque. C’est le dramma giocoso dans toute sa splendeur, forme classique que le jeune Mozart annexe et éclate ici, entre opéra bouffe (comique) et opéra seria (sérieux). Déjà le génie mozartien à l’état pur.

Ilona Krzywicka et Andreea Soare © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Ilona Krzywicka et Andreea Soare © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
La violence de l’amour, la guerre précieuse des sexes, la gaieté morbide des pulsions - obsessions mozartiennes en plein Siècle des Lumières - traversent ce jardin-là, tantôt domestiqué chez le Podestat abritant tout ce beau monde, tantôt nature sauvage, dans la forêt du 2e acte. Le metteur en scène Stephen Taylor, secondé par le scénographe Laurent Peduzzi, offre une lecture intelligente et élégante de l’œuvre. L’espace clair au 1er acte, qui s’obscurcit au 2e, n’est qu’un prolongement de la psyché des personnages : objets charmants (les plantes, les meubles) coexistent avec les armes des amants jaloux (couteaux, badine, corde !).

La guerre, puis la paix revenue au 3e acte : comme toute bonne comédie, l’opéra se conclut par trois mariages - et pas un seul enterrement. Sauf peut-être celui des illusions. Tout finit par des chansons comme nous l’apprendra plus tard "Cosi fan tutte", en attendant la grande Terreur.

Zoé Nicolaidou et Florian Sempey © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Zoé Nicolaidou et Florian Sempey © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Cette adorable jardinière, c’est la jeune soprano roumaine Andreea Soare, entrée depuis peu dans cette pépinière de jeunes artistes que l’Atelier Lyrique se donne pour vocation de faire grandir. Nous lui prédisons une très belle carrière car elle a littéralement dominé cette soirée et ce rôle, grâce à une voix à la fois cristalline, colorature et dramatique, une musicalité sans défaut. Mentions aussi à la mezzo-soprano Marianne Crebassa (Ramiro) et à l’Arminda de la soprano polonaise Ilona Krzywicka.

À l’Atelier Lyrique, on sait aussi recruter les chanteurs de demain : nous avons été charmés par le jeune ténor Cyrille Dubois gracieux en Belfiore et par le baryton Florian Sempey, plein de verve et de maestria dans le rôle du valet. L’Orchestre-Atelier Ostinato, dont les juvéniles musiciens sont pris en charge par le Centre de Formation des Musiciens d’Orchestre, a brillé à vrai dire par l’enthousiasme, mais guère par la précision. Effet un peu brouillon d’une direction d’orchestre qui devrait s’améliorer au fil des représentations. Une belle soirée brillamment enlevée. Merci Wolfgang Amadeus toujours magique !

"La Finta Giardiniera"

Ilona Krzywicka et Marianne Crebassa © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Ilona Krzywicka et Marianne Crebassa © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Dramma giocoso en trois actes (1775).
Musique de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791).
Livret de Giuseppe Petrosellini.
En italien, surtitré en français.
Durée : 2 h 40 (avec entracte).

Les Solistes de l'Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris.
Orchestre-Atelier OstinatO.
Direction musicale : Guillaume Tourniaire (les 23 et 25 juin), Iñaki Encina Oyón (les 27 et 29 juin).
Mise en scène Stephen Taylor.
Assistant à la mise en scène : Jean-Claude Montheil.
Avec : Kévin Amiel ; Andreea Soare ou Chenxing Yuan (en alternance) ; João Pedro Cabral ou Cyrille Dubois (en alternance) ; Ilona Krzywicka ou Élodie Hache (en alternance) ; Marianne Crebassa ou Anna Pennisi (en alternance) ; Zoé Nicolaidou ou Maria-Virginia Savastano (en alternance) ; Florian Sempey ou Michal Partyka (en alternance).
Scénographie : Laurent Peduzzi.
Costumes : Nathalie Prats.
Lumières : Christian Pinaud.
Pianistes Chefs de chant : Françoise Ferrand, Jorge Giménez, Philip Richardson, Alissa Zoubritski.

Zoé Nicolaidou et Florian Sempey © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Zoé Nicolaidou et Florian Sempey © Opéra national de Paris/Mirco Magliocca.
Du 23 au 29 juin 2012.
Samedi 23, lundi 25, mercredi 27 et vendredi 29 à 20 h.
Théâtre MC 93, Bobigny, Seine-Saint-Denis, 01 41 60 72 72.
>> mc93.com

Christine Ducq
Lundi 25 Juin 2012

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022