La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

L'Orchestre de Paris de A(brahamsen) à B(erlioz) !

L'Orchestre de Paris sous la direction de son chef Daniel Harding a donné la création française de "Let's me tell you" de Hans Abrahamsen et la belle deuxième symphonie de Berlioz, "Harold en Italie".



Daniel Harding et l'Orchestre de Paris © DR.
Daniel Harding et l'Orchestre de Paris © DR.
Composé en 2013 pour la soprano Barbara Hannigan et le Philharmonique de Berlin, et créé la même année dans la capitale allemande, le cycle de chants "Let's me tell you" (et la première œuvre vocale) de Hans Abrahamsen, né en 1952, a été largement inspiré par le roman éponyme de Paul Griffiths ; un roman qui donne la parole à Ophélie - l'héroïne shakespearienne évidemment - pour faire le récit de son histoire. Avec le défi pour le romancier comme pour le "librettiste" malgré lui du cycle de n'utiliser que les quatre-cent quatre-vingts mots que lui assigne le dramaturge élisabéthain dans son "Hamlet". Trois parties et sept chansons pour tester les limites de la tessiture de la soprano canadienne (dédicataire de l'œuvre), sa maestria à varier les modes de chant et sa capacité impressionnante d'incarnation.

Précédé d'une flatteuse réputation et couronné de prix prestigieux, le cycle dans la performance de l'Orchestre de Paris donne à entendre à la Philharmonie de Paris pour sa création française une œuvre séduisante mais qui ne brille guère par son originalité dans le paysage de la création de la génération des compositeurs nés dans les années cinquante.

Barbara Hannigan © Ede Haas.
Barbara Hannigan © Ede Haas.
On y reconnaît cette écriture caractéristique d'une époque avec son extrême difficulté vocale pour une chanteuse parfois sommée de parcourir des intervalles acrobatiques, son orchestration mettant à l'honneur des mariages de timbres raffinés en écho aux lignes de chant ou les explosions bruitistes, ses événements musicaux confiés à différents pupitres en de labyrinthiques chemins - ceux d'une conscience éclatée menacée par la folie. Les rapprochements et tutti se feront plus nombreux dans les parties deux et trois pour une texture fine (dans les aigus en de longues phrases suspendues) roulant en vague jusqu'aux rechutes dans les graves. Une dramaturgie qui fait la part belle à la suavité et à l'acidité évoquant parfois l'héritage d'un Benjamin Britten.

Les solistes de l'Orchestre de Paris sont admirables comme la soprano canadienne (pour ses débuts avec l'orchestre) : sa subtilité ne fait pas défaut dans les jeux prosodiques comme dans la mélancolie habitée du personnage. L'émotion très intériorisée - que ne méprise pas le compositeur dans ses effets, c'est sa force - point de loin en loin dans un climat à la lisière du fantastique. Climat et personnage mélancolique sont sans doute un des points de rencontre avec la deuxième symphonie de Berlioz donnée après l'entracte, outre l'alliage de timbres inédits (au XIXe siècle) faisant naître d'originales possibilités acoustiques.

Cet opus 16, conçu en 1834 par un compositeur alors trentenaire, pour alto solo et orchestre, est une commande de Paganini que l'interprète vedette ne créa pas (déçu de la place laissée à l'instrument) mais auquel il finit par rendre hommage. Berlioz compose, nous dira-t-il, "une suite de scènes auxquelles l'alto solo se trouve mêlé comme un personnage (…) mélancolique dans le genre de Childe Harold de Byron". L'instrument se voit ainsi confier une "idée fixe" (un thème cyclique) qui parcourt la symphonie au sein d'un orchestre développant son propre discours. Avec ses quatre parties aux titres évocateurs l'œuvre exige du soliste un solide talent, celui de faire exister son romantique personnage au sein de l'ensemble. L'altiste Antoine Tamestit y est passé maître.

Apparaissant et disparaissant sur la scène en une dramaturgie étudiée, l'altiste expose d'abord le thème d'Harold dans le climat mystérieux que le chef Daniel Harding sait installer avec une belle conviction dans l'adagio initial ("Harold aux montagnes"). Les "scènes de bonheur et de joie" qui suivent montrent une belle maîtrise des contrastes. Les effets d'approche puis d'éloignement de la "Marche des Pélerins" ravissent tandis que l'altiste impressionne avec l'émouvante reprise de son thème.

Antoine Tamestit © Julien Mignot.
Antoine Tamestit © Julien Mignot.
Dans la troisième partie, le "Mahler" riche de sonorité d'Antoine Tamestit (un Stradivarius de 1672) se fond dans une Sérénade enjouée. On aurait aimé plus de clarté dans les plans sonores que dessine le chef anglais, mais ce dernier tire les plus beaux effets des pupitres - comme celui des bois rappelant un motif populaire italien.

Pour "l'Orgie" finale, l'altiste solo en formation de quatuor ira se placer en haut des gradins (côté cour) mais sa mélodie devra céder le pas à un orchestre déchaîné (qui aurait peut-être pu rugir avec plus de sauvagerie, quoique tranchant) jusqu'à une conclusion explosive dont l'entrain laissera en joie le cœur de l'auditoire. Rivalisant de couleurs, l'Orchestre de Paris et l'altiste n'auront pas économisé leurs efforts dans ce beau concert - un des plus intéressants de la saison.

Concert entendu le 28 février 2019.

Orchestre de Paris.
Philharmonie de Paris.
Avenue Jean Jaurès Paris (19e).
>> orchestredeparis.com

Christine Ducq
Mercredi 6 Mars 2019

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.









À découvrir

"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

De la guerre, de la fuite, de l'exil peut naître la folie. Lorsque l'on a vu sa famille, tous ceux que l'on aime se faire tuer, quand on a tout perdu, perdre la raison peut devenir un refuge, un acte de survie, une tentative désespérée de renaissance en s'inventant une nouvelle histoire…

Guerre, mort, fuite inéluctable pour un espoir de survie, triviale association caractérisant chaque jour toujours plus notre monde… Bateau, exil, nouvelle contrée inconnue, centre d'hébergement, accueil pour vieil homme et petite fille. Pays nouveau, pays sans odeur, sans les odeurs colorées et épicées de son Asie natale, peut-être le Vietnam ou le Cambodge.

Tout commença un matin où son fils, sa belle-fille et sa petite fille s'étaient rendus dans les rizières. Cette année-là, la guerre faisait rage. Ils sont tués durant leur travail. Tao Linh récupère sa petite fille, Sang diû (Matin doux) 10 mois - elle a les yeux de son père (son fils), dit-il - et entreprend une épuisante traversée, à l'horizon une terre occidentale. Apprivoiser ce nouveau pays, ces gens inconnus, cette promiscuité dans ce centre d'accueil pour émigrés. Puis, au bout d'un moment, se résoudre, se décider à sortir pour découvrir cette ville qui l'accueille.

Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020