La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"Kassya" de Delibes, un opéra réinventé au Festival Radio France

Le Festival Radio France - Occitanie - Montpellier, fidèle à sa vocation défricheuse de raretés, a programmé la recréation de l'ultime opéra inachevé de Léo Delibes, "Kassya". Grâce à une distribution éblouissante et un Orchestre national Montpellier Occitanie transcendé par son génial chef Michael Schonwandt, le public a vécu un moment enchanteur.



© Festival Radio France.
© Festival Radio France.
L'histoire de "Kassya", opéra inachevé par le compositeur de "Lakmé" disparu deux ans avant sa création à l'Opéra Comique dans une version orchestrée par Massenet, est celle d'une série de rendez-vous manqués. C'est celle d'un concours effarant de circonstances défavorables ayant abouti à l'effacement d'une œuvre maudite, que le Festival Radio France contribue à faire redécouvrir au public d'aujourd'hui.

Et maudite, "Kassya" semble l'avoir été dès sa genèse. Après le triomphe international de "Lakmé" en 1883, Léo Delibes est un compositeur célèbre, très occupé, et qui ne songe qu'en 1885 à donner un autre succès à l'Opéra comique. Il récolte l'été suivant un matériau musical non négligeable au cours d'un voyage officiel effectué en Hongrie. Ces thèmes du folklore populaire d'Europe centrale ne contribueront pas peu au charme de la partition telle qu'on a pu la découvrir au Corum de Montpellier. L'incendie tragique de l'Opéra Comique le vingt-cinq mai 1887 interdit toute possibilité de la création de l'œuvre, prévue pour la saison 1887-1888. Découragés, Delibes et ses librettistes tardent à la terminer.

Malheur supplémentaire, la santé de Léo Delibes se dégrade dès 1886 et il n'achèvera la version chant-piano qu'en juin 1890. Le compositeur meurt brusquement en janvier 1891 à l'âge de cinquante quatre ans, n'ayant que partiellement orchestré son opéra comique (avec ses airs et ses dialogues parlés) mettant en scène, dans les montagnes des Carpathes, les amours contrariées de l'ambitieuse bohémienne Kassya et de Cyrille, un paysan à qui elle préfère le terrible et cruel Comte de Zévale. L'exotisme est une garantie de succès auprès du public de la Troisième République des années quatre-vingt. Mais cinq ans plus tard, tout a changé.

© Festival Radio France.
© Festival Radio France.
En mars 1893, Léon Carvalho, redevenu directeur de l'Opéra Comique, met en scène cette "Kassya" dans une version que le grand Massenet a entièrement revue. S'il se peut que Delibes ait pu orchestrer le premier et une partie du deuxième acte, Massenet a, quant à lui, transformé l'opéra comique en un drame lyrique (avec récitatifs) davantage dans l'air du temps (et donc orchestré les trois autres actes). Ce n'est pas un des moindres plaisirs offerts par cette "Kassya" que de chercher dans la partition ce qui procède de l'art charmant de l'un (Delibes) et du riche métier de l'autre (Massenet).

L'opéra en 1893, à la scénographie démodée, mal défendu par certains chanteurs, ne tiendra l'affiche que huit soirées pour disparaître dans les limbes du temps - jusqu'à son exhumation au festival. Non seulement le séisme wagnérien est passé par là mais les critiques de l‘époque n'ont pas eu de mots assez durs pour une œuvre qu'ils trouvent datée - avec ses nombreux numéros, ensembles et chœurs sans réelle fonction dramatique, son livret naïf et son pittoresque qui a vécu, selon eux. Plus d'un siècle après, donné au festival dans une version de concert réduite à quatre actes pour deux heures et demie de spectacle, l'opéra retrouve pourtant son charme et ses belles couleurs natives.

© Festival Radio France.
© Festival Radio France.
La partition se révèle ainsi souvent superbe avec ses belles mélodies, sa fraîcheur et sa grâce, et son orchestration aux effets dramatiques efficaces ou au lyrisme passionné. Les Chœurs de la Radio Lettone et de Montpellier, et l'orchestre se révèlent magnifiques sous la baguette de leur directeur musical, Michael Schonwandt. Ce dernier dessine énergiquement mais non sans subtilité duos amoureux, climats contrastés et antagonismes douloureux en de très belles pages symphoniques, qui culminent avec génie dans les musiques de ballets du quatrième acte. Et, ce faisant, nous rappelle en une extraordinaire séquence que Léo Delibes a donné ses lettres de noblesse à la musique de ballet.

S'il est vrai que certaines scènes se révèlent plus faibles, sans enjeu réellement dramaturgique (à l'acte deux), la plupart déroulent avec brio le double conflit d'une héroïne qui évoque parfois Carmen - sans doute grâce à Henri Meilhac, l'un des deux librettistes. Femme fatale et manipulatrice, elle est incarnée par Véronique Gens, dont la tessiture de soprano falcon (entre soprano et mezzo) va comme un gant à cette ingrate qui préfère les bijoux et le titre de comtesse à l'amour sincère d'un paysan. Elle est une Kassya de grande classe - malgré un manque de rondeur dans les aigus.

© Festival Radio France.
© Festival Radio France.
Les deux personnages masculins qui se disputent ses faveurs sont défendus par deux de nos meilleurs chanteurs actuels. Cyrille Dubois est un Cyrille (le paysan) qui nous enchante à son habitude. L'art du récit, la délicatesse des sonorités au spectre large, l'élégance du phrasé et sa vocalité sensuelle font de chacune de ses interventions une fête qui suspend le temps et nous soustrait à nos tourments.

Dans le rôle du terrible Comte de Zévale, Alexandre Duhamel est son exact opposé mais non moins délectable. Le baryton sait donner une intensité effrayante à son personnage. Son timbre de bronze et la versatilité parfaite de son intonation en font un méchant d'anthologie. Grâce à lui, on se souvient que le livret est lointainement inspiré d'un roman de Sacher-Masoch.

Le reste de la distribution montre une belle homogénéité. Citons Anne-Catherine Gillet, une idéale jeune première, et la mezzo Nora Gubisch qui marque durablement la soirée avec sa bohémienne pittoresque. Elle est une diseuse d'aventures provocante au chant corsé, qui vole la vedette à une excellente troupe - malgré la brièveté de son rôle. On regrette vraiment que son personnage ne réapparaisse pas après l'entracte. Les seconds rôles masculins nous rappellent aussi qu'aucun opéra ne saurait être réussi sans le concours de leur talent.

© Festival Radio France.
© Festival Radio France.
Spectacle donné le 21 juillet 2018.
Disponible à l'écoute pendant plusieurs mois sur le site de France Musique.

"Kassya" (1893).
Opéra posthume en quatre actes achevé par Jules Massenet.
Musique de Léo Delibes (1836-1891).
Livret d'H. Meilhac et de P. Gille.
Version de concert.
Durée : 2 h 30 avec un entracte.

Véronique Gens, Kassya.
Cyrille Dubois, Cyrille.
Anne-Catherine Gillet, Sonia.
Nora Gubisch, Une Bohémienne.
Alexandre Duhamel, Le Comte de Zévale.
Renaud Delaigue, Kostska.
Jean-Gabriel Saint-Martin, Kolenati.
Rémy Mathieu, Mochkou.
Anas Seguin, Un sergent recruteur.
Luc Bertin-Hugault, Un Buveur, Un Vieillard, Premier Seigneur.

Chœur Opéra Montpellier Occitanie.
Noëlle Gény, cheffe de chœur.

Chœur de la Radio Lettone.
Sigvards Klava, chef de chœur.

Orchestre national Montpellier Occitanie.
Michael Schonwandt, direction.

Christine Ducq
Jeudi 26 Juillet 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique








À découvrir

Le festival Nice Classic Live poursuit sa mue

Un nouveau festival à Nice ? Depuis 2018, le Nice Classic Live a repris l'héritage des Concerts du Cloître et le fait fructifier. Pour l'édition 2019, le festival s'étoffe en offrant une belle programmation estivale dans divers lieux patrimoniaux de la ville et en créant une Session d'Automne pour les cent ans des Studios de la Victorine.

Le festival Nice Classic Live poursuit sa mue
Depuis 1958, les Concerts du Cloître embellissaient les étés des adeptes de la perle de la Méditerranée (habitants et touristes). Désormais sous la direction artistique et la présidence de l'enfant du pays, la pianiste Marie-Josèphe Jude, le festival devient un rendez-vous classique majeur des Niçois et plus largement de la Région Provence-Côte d'Azur. Le festival investit ainsi de nouveaux lieux tels que le Musée Matisse ou le Palais Lascaris, un chef-d'œuvre baroque en plus du superbe Cloître du XVIe siècle - jouxtant avec son jardin et sa roseraie le Monastère de Cimiez fondé au IXe siècle par des Bénédictins.

Pour cette deuxième édition sous le nouvel intitulé de Nice Classic Live, Marie-Josèphe Jude a imaginé une programmation placée sous le signe de la filiation entre les compositeurs, les artistes invités (la crème des interprètes français) ; réunissant également une famille d'artistes dans le cadre de l'Académie internationale d'Été qui donne sa chance aux jeunes talents depuis soixante ans. Petite sélection des concerts à ne pas rater si vous avez la chance de passer quelques jours le long de la Baie des Anges.

Christine Ducq
28/06/2019
Spectacle à la Une

39e édition du Festival de la Vézère

Du 9 juillet au 22 août 2019, la 39e édition du Festival de la Vézère propose une vingtaine de concerts très variés et deux beaux opéras de chambre avec la compagnie Diva Opera dans quatorze lieux du riche patrimoine de Corrèze.

39e édition du Festival de la Vézère
Créé en 1981, le Festival de la Vézère a toujours eu à cœur de proposer une série de rendez-vous musicaux d'une très grande qualité en Corrèze. Deux orchestres, une compagnie d'opéra, des chanteurs et des instrumentistes d'envergure internationale mais aussi de jeunes talents (que le festival a toujours su repérer avant l'envol de leur carrière) se succèderont jusqu'à la fin de l‘été. À suivre, quelques rendez-vous choisis dans une programmation qui cultive l'éclectisme.

Des deux orchestres invités, l'Orchestre d'Auvergne toujours fidèle au festival vient d'obtenir le label "Orchestre national" cette année. Il sera dirigé par son chef depuis 2012, Roberto Forès Veses. Dans le Domaine de Sédières, on l'entendra dans un beau programme d'airs de Mozart à Broschi accompagner la soprano russe qui monte, Julia Lezhneva (14 août). Le second est l'Orchestre de Chambre Nouvelle-Aquitaine dirigé par Jean-François Heisser qui donnera à entendre une de ses commandes (entre autres pépites telle la 41e symphonie "Jupiter" de Mozart) pour sa première venue en Corrèze, "Le Rêve de Maya" de Samuel Strouk - un double concerto pour accordéon et violoncelle, que joueront ses créateurs Vincent Peirani et François Salque (16 juillet).


Christine Ducq
26/06/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le marathon "hors pair" de William Mesguich… Entretien à paroles déliées

William Mesguich, monstre de travail scénique et maître ès arts dramatiques, doté d'une soif inextinguible pour tout ce qui le fait vibrer, s'apprête à affronter un Festival d'Avignon tout particulièrement chaud cet été… Et ce n'est pas là que question de canicule ! Qu'on en juge par le programme pantagruélique qu'il a dévoilé en "avant-première" à La Revue du Spectacle.

•Off 2019• Le marathon
Yves Kafka - William Mesguich, votre appétit pour le théâtre n'est plus à prouver, mais pour cette édition d'Avignon 2019, on pourrait parler de boulimie… On vous verra quatre fois en tant que comédien et pas moins de cinq en tant que metteur en scène. Alors, comme le personnage de "Liberté !" que vous mettez en jeu, êtes-vous atteint "d'une curieuse maladie, celle de ne pas arriver à faire des choix" ? Brûler les planches serait-ce votre manière à vous de soigner cette addiction dont vous avez hérité ?

William Mesguich - Les chiens ne font pas des chats… L'exemple donné par mon père m'a "imprégné" durablement. Sa faconde, son enthousiasme, sa générosité… J'aime infiniment le théâtre. Il ne s'agit pas de courir après l'exploit, d'établir des records, mais de faire vivre cet amour du théâtre. Je suis profondément heureux sur les planches…

J'aime la vie, ma famille, mes amis… mais il est vrai que je suis tout particulièrement heureux sur la scène, quand je dis des textes et ai le bonheur de les partager. C'est là ma raison de vivre. Depuis 23 ans, c'est le désir de la quête qui me porte. Après quoi je cours ? Une recherche de reconnaissance ? Ou peut-être, simplement, ma manière à moi d'exister…

Yves Kafka
25/06/2019