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Avignon 2021

•In 2021• La Cerisaie Que reste-t-il de nos amours ? Une Cour d'honneur faisant s'écrouler le (quatrième) mur…

Ce soir-là, il pleuvait à seaux sur la Cour d'Honneur, retardant d'une bonne heure le début de la représentation… Comme si, de l'Olympe, le dieu des arts et de la musique, Apollon, s'était allié à Dionysos, dieu de la folie et de la démesure, pour laver l'affront des critiques de la veille. À onze heures, Tiago Rodrigues était là, géant serein tenant la barre, pour annoncer en bord de scène que la représentation aurait bien lieu… Applaudissements nourris des spectateurs encapuchonnés saluant l'engagement collectif d'une troupe pour qui jouer relève d'une nécessité occultant tout obstacle.



© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Lopakhine, l'ancien moujik, costume trois pièces impeccable, un livre à la main (il n'y comprend rien, dit-il), occupe en maître - avant l'arrivée de Lioubov, propriétaire de La Cerisaie - l'espace de la Cour mythique. Une foultitude de chaises, alignées face aux gradins, signe une autre promesse, celle d'une adresse directe aux spectateurs. Quant au décor minimaliste dans ce lieu grandiose, décor avec lequel les personnages joueront pour déplacer symboliquement les cloisons ou abattre les murs de cette propriété (s'é)croulant sous les dettes, il dévoile les intentions d'une mise en jeu s'affranchissant du cadre réaliste dédié ordinairement au théâtre de Tchekhov.

Le décor planté, les rapports de forces dévoilés en filigrane, le dispositif incluant le public esquissé, la tragi-comédie va pouvoir se dérouler… L'arrivée en musique et fanfare de Lioubov, entourée de ses filles aimantes, est à prendre comme une annonce à rebours des heures difficiles qui se profilent dans l'ombre, un répit lumineux avant la tempête mettant à mal la pérennité du domaine. La Cerisaie est en effet plus qu'une propriété, c'est un objet d'amour cristallisant les récits familiaux, leur cortège de désirs et blessures à jamais béantes.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Aussi n'est-il nullement surprenant qu'Isabelle Huppert (alias Lioubov) prenne son air de petite fille émerveillée en ouvrant la chambre des enfants, la porte ouvrant sur un passé heureux… Après l'enthousiasme poussé à son incandescence dans les embrassades chorégraphiées des retrouvailles - on est dans l'univers de la comédie musicale euphorisante, la météo aidant, on se mettrait presque à chantonner "Singin' in the Rain" -, la dramaturgie fera alterner les pauses musicales régénérantes et les solos porteurs de menaces diffuses.

Deux mondes se dessinent, pour ne parler que du premier cercle de "la familia". Celui de Lioubov, généreuse invétérée s'attachant mordicus au rêve personnel (et aristocratique…), si fou soit-il, intriquant son existence et celle de La Cerisaie dans la même entité. Celui de Gaev, son frère, jurant son attachement au domaine… avant de devenir plus prosaïque, gagné au fond de lui-même par les arguments déployés par l'ancien moujik devenu marchand ; consentir à louer les terres de La Cerisaie pour y construire des datchas destinées aux riches estivants pourrait sauver des dettes…

Au-delà de ces points de vue dénotant une vision du monde marquée par des horizons d'attentes opposées, d'autres personnages mêleront leur problématique aux enjeux en cours. Chacun, prioritairement en position frontale, les développera avec sa personnalité propre. De l'éternel étudiant philosophe aux idées généreuses au propriétaire lourdement terrien intéressé, de la bonne au cœur d'artichaut à la fille adoptive amoureuse, du jeune homme imbu de sa valeur à la gouvernante électron libre pétillante de créativité, c'est toute une galerie de portraits sortis des cartons de Tchekhov qui se mettent à vivre pour nous parler directement, yeux dans les yeux.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Alors, comment ne pas être troublé par les visions de sa mère vivante ou de son petit garçon mort noyé s'imposant à Lioubov, quand celle-ci est incarnée par une actrice tout aussi solaire quand elle parle ou lorsqu'elle se tait, le visage illuminé par la joie ou la souffrance ? Comment ne pas être saisi d'émotion par l'interprétation de Firs, vieillard confondu aux murs, et prononçant ces mots à allure définitive "la vie, elle a passé, on a comme pas vécu" ?

Quant au parti pris d'une scénographie minimaliste réduite essentiellement à des chaises alignées qui, au gré des heures comptées du domaine, s'entassent ou se disloquent, écho métaphorique d'un mode qui s'écroule, son itération compulsive pourrait la ranger au rang d'accessoire "un peu lourd", encombrant paradoxalement un plateau devenant lumineux… lorsque, entièrement nu, il transcende la présence de Lioubov, seule en scène, silhouette fragile perdue au milieu d'une immensité de ruines et faisant des adieux émouvants, à sa jeunesse, à son bonheur, définitivement seule (avant de se ressaisir, appelée par ses filles).

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Tiago Rodrigues, s'il n'a peut-être pas réussi ici l'intégralité du coup de maître auquel il a eu sans doute le tort de nous habituer, a atteint pleinement l'essentiel… Mettre en jeu, au travers de cette tragi-comédie aussi grinçante qu'enjouée, un questionnement adressé directement à chacun… S'attacher aux héritages, fût-ce pour de touchantes raisons affectives, n'est-ce pas vouloir perpétuer un monde fait d'inégalités consubstantielles… Peut-être le destin du moujik esclave devenu marchand, si avide apparaît-il, est-il l'annonce d'une société où les richesses héritées auront moins de valeurs que celles acquises… À moins que, là encore, ce ne soit que la perpétuation du même, la répétition inversée du même scandale.

"La Cerisaie", spectacle créé le 5 juillet 2021 dans le cadre du Festival d'Avignon, vu le 6 juillet à 23 h (il était prévu 22 h…) dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes.

"La Cerisaie"

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Texte : Anton Tchekhov.
Traduction : André Markowicz, Françoise Morvan.
Mise en scène : Tiago Rodrigues.
Assistante à la mise en scène : Ilyas Mettioui.
Avec : Isabelle Huppert, Isabel Abreu, Tom Adjibi, Nadim Ahmed, Suzanne Aubert, Marcel Bozonnet, Océane Caïraty, Alex Descas, Adama Diop, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alison Valence.
Musiciens : Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves.
Collaboration artistique : Magda Bizarro.
Scénographie : Fernando Ribeiro.
Lumière : Nuno Meira.
Costumes : José António Tenente.
Maquillage, coiffure : Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo.
Musique : Hélder Gonçalves (composition), Tiago Rodrigues (paroles).
Son : Pedro Costa.
Durée : 2 h 30.

•Avignon In 2021•
Du 5 au 17 juillet 2021.
Tous les jours à 22 h, relâche les 7 et 13 juillet.
Cour d'Honneur du Palais des Papes, Avignon.
>> festival-avignon.com
Réservations : 04 90 14 14 14 .

Tournée
23 au 25 juillet 2021 : Teatro Stabile di Napolilien, Naples.
9 au 19 décembre 2021 : Teatro Nacional Dona Maria II, Lisbonne.
7 janvier au 20 février 2022 : Odéon-Théâtre de l'Europe, Paris.
26 au 27 février 2022 : Théâtre de Liège, Liège.
10 au 19 mars 2022 : Comédie de Genève, Genève.
26 au 29 mai 2022 : Wiener Festwochen, Vienne (Autriche).
3 au 5 juin 2022 : La Comédie de Clermont-Ferrand, Clermont-Ferrand.
10 au 12 juin 2022 : Holland Festival, Amsterdam.
3 au 16 septembre 2022 : Théâtre National Populaire (TNP), Villeurbanne.
23 au 25 septembre 2022 : La Coursive, La Rochelle.

Yves Kafka
Jeudi 8 Juillet 2021

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À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
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•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
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•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

Si l'art de générer des productions enthousiastes et inventives est incontestablement dans l'ADN de la compagnie L'Éternel Été, l'engagement citoyen fait aussi partie de la démarche créative de ses membres. La présente proposition ne déroge pas à la règle. Ainsi, Emmanuel Besnault et Benoît Gruel nous offrent une version décoiffante, vive, presque juvénile, mais diablement ancrée dans les problématiques actuelles, du "Chapeau de paille d'Italie"… pièce d'Eugène Labiche, véritable référence du vaudeville.

© Philippe Hanula.
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N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

Gil Chauveau
26/03/2024