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Lyrique

"Il Primo Omicidio" et "Les Troyens" à l'Opéra de Paris

À vingt-quatre heures d'intervalle avaient lieu les premières de deux nouvelles productions censées ouvrir avec force l'anniversaire des 350 ans de la Grande Maison (1669-2019). En un effet de contraste étonnant, l'oratorio de Scarlatti, "Il Primo Omicidio", ne trouve grâce que par le génie du metteur en scène Romeo Castellucci quand le superbe opéra de Berlioz, "Les Troyens", résiste malgré tout à l'entreprise de démolition de Dmitri Tcherniakov.



"Il Primo Omicidio" © Bernd Uhlig/OnP.
"Il Primo Omicidio" © Bernd Uhlig/OnP.
L'affiche du nouveau spectacle à Garnier du metteur en scène et plasticien italien promettait beaucoup : quel régime d'images imaginerait ce "philosophe de la scène" (1) pour un oratorio inconnu (au titre évocateur "Il Primo Omicidio" biblique de Caïn) défendu par le chef René Jacobs faisant ses débuts à l'Opéra de Paris.

Chacune des productions à l'opéra de Romeo Castellucci n'est-elle pas la garantie d'un questionnement fécond des œuvres auxquelles il prête sa vision incontestablement passionnante, parfois dérangeante, toujours inoubliable ? Quel travail plus admirable avons-nous pu voir depuis son "Moses und Aron" en 2015 donné à Bastille ? Un oratorio déjà, une œuvre puissante aux enjeux colossaux composée par Arnold Schönberg et magnifiée par un travail formel somptueux.

Problème : l'oratorio d'Alessandro Scarlatti composé en 1707 ne peut guère se targuer du même intérêt (musical et philosophique) que celui de Schönberg. Œuvre pieuse dédiée au meurtre d'Abel (et ses conséquences) relaté dans le Pentateuque, elle vise avant tout à l'édification des fidèles.

Sans intérêt dramaturgique réel, le livret voit se succéder des personnages (Adam, Ève, Abel, Caïn, Dieu vs Lucifer) qui chantent leur douleur, leurs remords et exaltent leur foi dans une leçon théologique de deux heures trente - qui paraît longue, très longue. Pour les raisons mêmes qui font que René Jacobs défend cette œuvre (son austérité, son humilité, son "rythme hypnotisant", et de bons chanteurs ici délibérément en déficit d'intensité opératique), force est de constater que l'ennui est au rendez-vous malgré quelques jolis moments.

Reste à se laisser emporter par la très belle scénographie rêvée par Castellucci, qui voit dans l'oratorio l'occasion de s'interroger sur les origines du Mal, sa force de révélation tragique pour une humanité sommée de vivre après l'irréparable. Caïn n'est-il pas cet artisan inventeur du langage, des villes, bref de la civilisation ? Cette exégèse s'illustre dans un spectacle en deux parties que sépare le meurtre d'Abel par son frère.

"Il Primo Omicidio" © Bernd Uhlig/OnP.
"Il Primo Omicidio" © Bernd Uhlig/OnP.
Dans la première, la famille originelle (et ses frères ici interchangeables) se meut dans un espace nu animé par les habituels jeux de lumières du metteur en scène derrière un voile-écran (néons, feux stroboscopiques, couleurs saturées géométriques évoquant Rothko).

Plutôt sage cette fois (avec seulement deux machines à fumée et une poche de sang pour le sacrifice du début de l'histoire), la mise en scène prend un tour spectaculaire quand un magnifique tableau du quattrocento descend à l'envers des cintres. Une "Annonciation" (2) qui menace de son poids les protagonistes sur scène.

La deuxième partie installe un univers agreste (le champ de Caïn) où des enfants doublent (silencieusement) les chanteurs placés dans la fosse avec les musiciens du B'Rock Orchestra. Le procédé se révèle bien vite inoffensif, à tout le moins bien plus "innocent" que ce à quoi nous a habitué le plasticien. Cependant, le spectacle demeure une très belle proposition nourrissant notre pulsion scopique - pour une œuvre qui ne nous a guère touchés.

"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
Tout autre est le sentiment de maints spectateurs à la sortie des "Troyens" dans la production de Dmitri Tcherniakov à Bastille. L'année de la commémoration de la mort du compositeur (en 1869) était le bon moment pour clore le triptyque berliozien engagé depuis 2015 avec cette œuvre jamais redonnée depuis qu'elle fut choisie pour l'ouverture de l'Opéra Bastille (en 1989 - encore un anniversaire).

Après une superbe "Damnation de Faust" très réussie (injustement controversée) et un "Benvenuto Cellini" un peu tape-à-l'œil, place aux "Troyens" donc ; une œuvre rare attendue par tous les amoureux du compositeur né à La Côte-Saint-André. Un rendez-vous hélas manqué à cause de l'habituel travail de sape du metteur en scène russe (hors répertoire slave).

On connaît l'histoire malheureuse de ces "Troyens" inspirés à Berlioz par son livre de chevet, "L'Énéide" de Virgile, à l'enfantement difficile (entre 1856 et 1863) et qu'il ne vit jamais en totalité de son vivant. Quelle belle œuvre réconciliant en quatre heures de musique deux esthétiques : le néoclassicisme d'un peintre à la David inspirant "La Prise de Troie" avec le romantisme des amours de Didon et Énée ("Les Troyens à Carthage") ! D'abord fresque épique et tragique puis peinture intimiste d'amours malheureuses, l'opéra marie Virgile et Shakespeare (3) dans une écriture novatrice qui fit date pour l'écriture vocale, rythmique et l'orchestration - sans oublier les vastes effectifs de chœurs.

"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
Mais toute idée de grandeur est bannie de la proposition du trublion russe. On a vu mille fois ailleurs cette dictature d'opérette, cette esthétique ringarde années cinquante (décor et costumes), ces militaires à mitraillettes. Quelle idée absurde que cette vidéo heurtée et ces sous-titres inventés (façon soap opera) suggérant que la prophétesse Cassandre a été violée par son père Priam, un infâme tyran ici. La plaine de Troie est devenue un énième centre-ville de béton bombardé évoquant une ville d'Europe de l'Est ou une ancienne république soviétique.

Énée est un traître qui donne les clés de la ville aux Grecs. Il aura ainsi bien mérité son internement au Centre médico-psychologique pour soldats traumatisés dans la deuxième partie (une "idée" partiellement reprise de la "Carmen" donnée à Aix en 2017 par Tcherniakov). En attendant les immeubles glissent sur le plateau, ouvrant une perspective sur le fond du théâtre (dans un geste ironique de forfanterie censé prouver une capacité à forger du spectaculaire, certes pas du sens), un cascadeur en feu traverse la scène, Cassandre s'asperge avec un bidon d'essence. Autant de clichés et un sérieux problème technique pour les chanteurs obligés de s'époumoner dans cet espace énorme - sauf quand ils sont réfugiés dans le petit salon du "palais".

Imprimant une pulsation dans la fosse mais soucieux d'aider ses chanteurs, le chef Philippe Jordan se voit obligé de brider l'orchestre pendant les deux premiers actes. Il ne peut lâcher la bride à sa phalange qu'à partir de l'acte trois (le centre est un endroit enfin doté de cloisons et d'un plafond). Il est enfin pleinement rendu justice à la beauté de la musique. Un régal que ces "Marche(s) Troyenne(s)", ces mélodies superbement poignantes ou lyriques des actes IV et V, ces pépites symphoniques tel l'épisode fameux de la "Chasse royale et orage".

"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
"Les Troyens" © Vincent-Pontet/OnP.
De cette représentation grotesque et laide, Berlioz triomphe tout de même et ce, malgré les coupures sauvages. Si la Cassandre de Stéphanie d'Oustrac accuse, comme tous les autres personnages, un sérieux déficit de dignité tragique dans cette mise en scène, son énergie et ses qualités d'actrice compensent un chant pas tout à fait à la hauteur des attentes pour cette "Vierge héroïque" et ses terribles prophéties. Cette Cassandre là condamne tout de même le pauvre Chorèbe de Stéphane Degout à jouer les utilités.

On se souviendra du Iopas de Cyrille Dubois toujours racé et sensible, comme du Narbal impérial du baryton-basse américain Christian Van Horn (y compris quand on le fait jouer au ping-pong). Ascagne (fils d'Enée) se détache nettement grâce au talent de la mezzo Michèle Losier, tout comme l'Anna d'Aude Extrémo émouvante en sœur de Didon. Quant à l'Énée de Brandon Jovanovich, assez fade dans la première partie à "Troie", il prend toute sa mesure ensuite - même dans l'horrible goujat qu'en fait Tcherniakov. Le ténor américain doté d'une belle ampleur sonore à l'éclat généreux parvient alors à faire surgir l'émotion dans le duo célèbre ("Nuit d'ivresse") avec sa Didon (Ekaterina Semenchuk inégale).

(1) Une expression de sa dramaturge Piersandra di Matteo.
(2) Il s'agit d'un tableau de Simone Martini et Lippo Memmi.
(3) Le duo d'amour entre Didon et Enée à l'acte IV paraphrase celui de Jessica et Lorenzo dans "Le Marchand de Venise".

"Il Primo omicidio" (1707) d'Alessandro Scarlatti.
Opéra de Paris, Palais Garnier, Paris.
Durée : 2 h 55 (avec un entracte).
Du 24 janvier au 23 février 2019 à 19 h 30.
Les 3 et 17 février 2019 à 14 h 30.


Retransmission le 17 mars 2019 à 20 h sur France Musique.

"Les Troyens" (1863) de Hector Berlioz.
Opéra Bastille, Paris.
Durée : 5 h 10 (avec deux entractes).
Du 25 janvier au 12 février 2019 à 18 h. Le 3 février 2019 à 14 h.

Retransmission sur Arte et Arte Concert (en léger différé) le 31 janvier à 22 h 45 et sur France Musique le 10 mars 2019 à 20 h.

>> operadeparis.fr

Christine Ducq
Lundi 28 Janvier 2019

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