La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Enchanteresse "Alcione" à l'Opéra Comique

Pour la réouverture de la Salle Favart, le vieux rêve de Jordi Savall se réalise avec cette nouvelle version scénique de l'opéra de Marin Marais, jamais redonné à Paris depuis 1771. Dans une production originale de Louise Moaty, qui fait la part belle aux arts du cirque, une troupe de jeunes chanteurs formidables et Le Concert des Nations dirigés par le Maître revivifient ce chef-d'œuvre du baroque français.



© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Dès l'ouverture, "Alcione", tragédie lyrique de Marin Marais en un Prologue et cinq actes, déploie la magnificence de sa texture Grand Siècle et ravive les prestiges de l'opéra baroque dans la mise en scène pleine de fougue et de jeunesse de Louise Moaty. Ce spectacle, si éloigné pouvait-on craindre a priori de notre goût (à tort), revit de surcroît dans le nouvel écrin d'un Opéra Comique rénové, petit bijou fastueux d'or et de pourpre.

À la pure élévation suscitée par le chant de belles âmes emportées par les passions avec le souci du naturel annonçant le grand opéra du XVIIIe siècle, ce chef-d'œuvre créé en 1706 témoigne encore de l'héroïsme mythologique en vogue dans ceux de Lully : un héroïsme fait de sentiments pourtant touchants dans cette intrigue pleine de magiciennes, de faunes, de bergers, de dieux et de nymphes entourées de dryades.

Pour le public du "plus grand roi de l'univers" (Louis XIV, l'Apollon du Prologue), Marin Marais a brodé une partition toute de grandeur, de tendresse et de raffinement, entre allégresse des danses, déchaînement des éléments (avec une Tempête restée fameuse) et mélancolie des plaintes amoureuses - dont les préludes entre les actes se font aussi l'écho.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Tombé amoureux du violiste et compositeur dès 1965, Jordi Savall rêvait de redonner vie à sa tragédie sur scène, lui qui en avait enregistré les suites instrumentales au disque. C'est chose faite dans une collaboration fructueuse avec Louise Moaty, qui a elle-même fait appel à la chorégraphe et circassienne Raphaëlle Boitel pour une quasi recréation d'"Alcione".

Le résultats se savoure dans cette production contemporaine et pourtant subtilement irriguée par les allégories baroques picturales qu'on peut admirer à Versailles ou à Marly. On pense ici à cette joute initiale entre Pan et Apollon, aux luthistes aux manches nuageuses du Temple de Junon ou à l'apparition du Sommeil tout droit descendu des cintres et de l'"Atys" de Lully.

Avec une troupe de danseurs et de circassiens qui réinterprète pour notre époque (un Cirque du Soleil façon Illustre Théâtre) avec énergie et grâce les ballets de la tragédie lyrique, les trouvailles et tableaux marquants ne manquent pas sur une scène nue envahie par les cordes et filins rappelant ceux du théâtre à machines et le bateau sur lequel doit embarquer le roi des Trachines et amant d'Alcione, Ceix. Amours contrariées, intrigues malfaisantes, interventions divines et déplorations des amants acquièrent aussi une nouvelle jeunesse grâce à une distribution d'une incroyable fraîcheur.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
La mezzo Léa Desandre, à seulement vingt-trois ans, déploie dans le rôle-titre un talent de tragédienne inné. Son chant noble coule comme une eau pure auquel nul ne peut résister. Ni son amoureux sur scène, Cyril Auvity, Ceix élégant et raffiné, ni le Pélée du baryton Marc Mauillon, dont le charisme et la voix d'une séduction exceptionnelle sauvent le personnage convenu de rival malheureux.

Le chœur et les seconds rôles cueillent sans peine nos faveurs tels Hanna Bayodi-Hirt en Prêtresse de Junon, Sebastian Monti (Apollon - Le Sommeil) et Gabriel Jublin (Phosphore) - pour ne citer qu'eux - tandis que le Concert des Nations impose de la fosse sa science musicienne et l'invention mélodique idoine sous la baguette de son mythique chef, Jordi Savall.

Spectacle vu le 28 avril 2017.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Prochaines dates : jeudi 4, samedi 6 mai à 20 h. Dimanche 7 mai à 15 h.

Diffusion en direct sur Culture Box et Mezzo Live HD le 6 mai 2017.
Diffusion sur France Musique le 21 mai 2017.

Opéra Comique - Salle Favart.
1, place Boieldieu Paris 2e.
Tél. : 0 825 01 01 23.
>> opera-comique.com

"Alcione" (1706).
Tragédie lyrique en cinq actes.
Musique de Marin Marais (1656-1728).
Livret d'Antoine Houdar de la Motte d'après Ovide.
En langue française surtitrée en français.
Durée : 3 h avec un entracte.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Jordi Savall, direction musicale.
Louise Moaty, mise en scène et décors.
Tristan Baudoin, décors.
Raphaëlle Boitel, chorégraphie.
Alain Blanchot, costumes.
Armand Lavisse, lumières.

Léa Desandre, Alcione.
Cyril Auvity, Ceix.
Marc Mauillon, Pélée.
Lisandro Abadie, Pan, Phorbas.
Antonio Abete, Tmole, Grand-Prêtre, Neptune.
Hasna Bennani, Ismène, Première Matelote.
Hanna Bayodi-Hirt, Bergère, Deuxième Matelote, Prêtresse.

Chœur et Orchestre : Le Concert des Nations.

À l'Opéra Royal de Versailles du 8 au 11 juin 2017.

Christine Ducq
Jeudi 4 Mai 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019