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Théâtre

"Adieu Monsieur Haffmann", un joyau théâtral original, taillé au cordeau, aux facettes tant historiques que romanesques

"Adieu Monsieur Haffmann", Petit Montparnasse, Paris

Paris, 1942, occupation allemande. Le port de l’étoile jaune pour les Juifs est décrété en mai et rendu obligatoire dès le 7 juin. Joseph Haffmann, bijoutier et désigné involontaire au port de l'indigne insigne, propose à son ouvrier orfèvre de lui confier sa bijouterie s’il accepte de le dissimuler aux rafles à la finalité meurtrière. Pierre prendra-t-il le risque de cacher secrètement son patron dans les murs de la "Haffmann et Fils" ? Si oui, à quelle condition ? La condition envisagée et exigée par l'employé est loin d'être banale…



© Evelyne Desaux.
© Evelyne Desaux.
Dans une capitale sous le joug de la Wehrmacht, Monsieur Haffmann (Alexandre Bonstein) n'a pas d'autre solution pour survivre à la barbarie nazie que de confier sa bijouterie à son employé Pierre Vigneau (Greg Baquet). Ce dernier en discute avec sa femme (Julie Cavanna), pèse le pour et le contre. Puis voit dans ce marché insolite, émanation du désespoir d'un peuple traqué, la possibilité de la résolution d'un problème intime.

Les Vigneau ont un désir d'enfant mais lui est stérile. L'idée germe donc de demander au bijoutier juif, pour règlement de cet hébergement clandestin dans la cave de sa propre boutique, "d'ensemencer" Isabelle Vigneau… "Monsieur Haffmann… J'aimerais que vous ayez des rapports sexuels avec ma femme le temps qu'elle tombe enceinte…" Rapports vite faits bien faits, exempt de sentiments, purement technique… Cela est-il possible ? Pas sûr !

Le deal se met en place. Malgré la difficulté de réaliser le premier coït, monsieur Haffmann et l'épouse de Vigneau poursuivent les tentatives d'enfantement. Ainsi une forme saugrenue de ménage à trois se met en place, entre le sous-sol à l'avenir restreint et l'appartement au confort bourgeois. Pierre Vigneau, en plus du bénéfice non négligeable de la gestion d'une bijouterie, se crée une nouvelle notoriété en imaginant de nouveaux modèles de bijoux.

© Evelyne Desaux.
© Evelyne Desaux.
Renommée à l'excellence artisanale qui attire rapidement la gente gradée germanique ainsi que diplomatique comme le bon miel les ours (bruns !). Officiers comme ambassadeur apprécient la table nourricière et bijoutière de l'arriviste "moitié collabo moitié résistant involontaire". La fin, à découvrir dans l'antre accueillant du Petit Montparnasse, se commet en une grande tablée, succulente pour son grand numéro œnologique, comme inconfortable parfois pour les rappels historiques dérangeants ; ou comique par des situations burlesques mais à la violence sous-jacente.

Mise en scène au cordeau, précise, à la cadence soutenue. Jean-Philippe Daguerre (tant dans l'écriture que dans la mise en scène) a opéré un découpage en séquences flash à la rythmique cinématographique, se succédant dans des fondus enchaînés brefs, dans une fluidité parfaitement maîtrisée. Mais nous ne sommes pas au cinéma... Ici pas de pathos excédentaire, ni de bienveillance émotionnelle excessive, voire injustifiée. La parole est forte, puissante, profonde et c'est l'histoire qui prime.

Le jeu des comédiens est là-dessus remarquable : sobre, juste et rigoureux. Portant le récit avec humanité et clarté, ils évitent, dans leurs interprétations, les pièges de la tragique noirceur inhérente à cette époque, et savent mettre en avant (et donner aux spectateurs) les subtilités de cette aventure romanesque, qui aurait pu paraître licencieuse ou équivoque mais qui est au final une expérience humaine non dénuée de fraternité, d'une certaine densité morale et de quelques fragments d'humour parfois piquant.

"Adieu Monsieur Haffmann"

© Evelyne Desaux.
© Evelyne Desaux.
Texte : Jean-Philippe Daguerre.
Mise en scène : Jean-Philippe Daguerre.
Avec : Grégori Baquet ou Charles Lelaure, Julie Cavanna, Alexandre Bonstein, Franck Desmedt ou Jean-Philippe Daguerre, Charlotte Matzneff ou Salomé Villiers.
Décor : Caroline Mexme.
Musique et assistanat à la mise en scène: Hervé Haine.
Lumières : Aurélien Amsellem.
Costumes: Virginie H.
Collaboration artistique: Laurence Pollet-Villard.
Durée : 1 h 25.

Du 13 janvier au 18 mars 2018.
Mardi au samedi à 21 h, dimanche à 15 h.
Petit Montparnasse, Paris 14e, 01 43 22 77 74.
>> theatremontparnasse.com

Gil Chauveau
Mercredi 24 Janvier 2018


1.Posté par jean le 24/01/2018 15:17
Dans la ville où je suis né qui était sur la ligne de démarcation un propriétaire de magasin de chaussures a été déporté. A la fin de la guerre ses employés lui ont remis les clefs et l'inventaire à jour, bien évidemment sans demande de contrepartie.Et la vie a repris.C'est ma mère qui m'a rapporté l'histoire.

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1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

Bruno Fougniès
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