La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Paroles & Musique

Voyage au bout de la nuit avec Rodolphe Burger

Dans le silence vespéral de la nuit des marécages de Whitefish Lake, un cerf nous regarde majestueux. Ses yeux sont troubles comme l'eau de cette maudite rivière, dans laquelle nous allons peut-être y laisser la peau. "Kid tu sais? The river wants to trap me!". Mon appareil est prêt et moi aussi. Billy surveille les alentours pâteux de la barque. Il y a sûrement des crocodiles dans cette garbure de rivière.



© DR.
© DR.
Est-ce que le cerf va rester immobile Billy ? Va-t-il laisser le flash immortaliser la crainte qui se cache dans ses yeux ? Ou va-t-il faire demi-tour et disparaître dans le noir de la forêt ? Son cœur bat si fort : tu-tum-tu-tum. Ses yeux vitreux cachent le rythme charnel des battements de son cœur. Sa peau veloutée tremble. Il hésite. Il sent notre présence dans le noir. Son hésitation scande le rythme de nos actions. Allez ! Regarde-moi animal ! Soudain un clic, une vague de lumière blanche et chack ! Billy, je l'ai !

La salle du musée est pleine. Un cerf empaillé nous regarde. Derrière lui, des images défilent. Il s'agit des images filmées par Frédéric Ramade dans le domaine de Belval. Le décor est celui animalesque et nocturne des photos de George Shiras qui étaient exposées au Musée de la chasse et de la nature jusqu'au 14 février dernier.

À côté de l'animal, une présence imposante, un homme lit des récits d'aventures peut-être laissés par quelque explorateur ou chamane qui habitait la forêt, chante les bruits de la nuit, fais résonner les gouttes de pluie sur la rivière. Le voilà Rodolphe Burger, cet être qui pourrait très bien passer pour un explorateur des prairies du nord.

© Louis Delloye.
© Louis Delloye.
Philosophe et musicien, artiste absolument polyédrique, le voilà mettre en pratique ce que Gilles Deleuze appelait la pensée-musique : la sollicitation de la musique par une pensée transversale qui nous conduit à exploiter les marges, les frontières, à explorer des nouveaux territoires, à apprendre à écouter la voix de notre pensée.

Une traversée musicale extrêmement hétérogène que celle accomplie par Rodolphe Burger qui se déplace des montagnes ouzbéques jusqu'au chasseur de têtes du Far West, imbibée par la beauté des fleurs d'amandier d'Al-Birwah, ville natale du poète Mahmoud Darwich. Cette fois-ci Rodolphe nous amène avec lui et à travers les photos de George Shiras en voyage au bout de la nuit, dans les forêts de l'Amérique du nord, où les bruits des animaux nocturnes cassent le silence brutal qui ne laisse entendre que le rythme profond de notre respiration.

La musique se fait alors spectrale, lourde, veloutée comme les ailes d'une chouette qui traverse soudain le ciel ou elle devient parfois silencieuse, distillée comme le bruit d'une plante aquatique animée par le vent. La guitare apparaît forte, virile en répandant ses décharges électriques dionysiaques qui suggèrent l'arrivée d'un péril ou d'une tempête au beau milieu des enregistrements vocaux et des bruits divers que Rodolphe le prestidigitateur musical sort de sa boîte magique.

Fête de l'Humanité 2012 © DR.
Fête de l'Humanité 2012 © DR.
C'est ainsi que Rodolphe fait revivre les ignares habitants des forêts imprimés dans les photographies de George Shiras et nous amène avec lui "dans un étrange bonheur" (1), non seulement à l'intérieur de la vie nocturne de ces animaux, mais grâce au timbre de sa voix de velours à l'intérieur de nous-mêmes, jusqu'au bout de notre nuit.

À propos de George Shiras.
Son histoire est celle singulière d'une conversion. Né en 1859 à Allegheny en Pennsylvanie et initié jeune à la pêche et à la chasse, George étudie le droit avant de se jeter dans une carrière politique. Il entreprend plusieurs expéditions dans les forêts américaines du Michigan où il peut approfondir sa connaissance du royaume animal et végétal. Passionné par ce dernier, il décide de mettre fin à sa vie de chasseur et de photographier ce monde qui le fascine tant. La photographie prend donc définitivement la place de la chasse.

L'esthétique, celle de la tuerie. Il s'engage par ailleurs dans une fervente politique écologiste et travaille ensuite comme photographe pour National Geographic. Il se sert des techniques de chasse et en particulier de celles de Indians Ojibways pour s'approcher des animaux (par exemple en traversant le marécage à l'aide d'un canoë). Il utilise également différents types de pièges photographiques offrant au public l'originalité de ses photographies instantanées.

(1) Voir "Je nage", Rodolphe Burger et Olivier Cadiot (voix de Gilles Deleuze) : cours sur Spinoza donné à Vincennes en mars 1981. CD "Hôtel Robinson" (Dernière Bande).

Nocturne - Concert de Rodolphe Burger autour de l’exposition George Shira.
A eu lieu le 3 février 2016.

Musée de la chasse et de la nature, Paris 3e.
Avec la collaboration de Dernière Bande et White Light Films.

Actualité de Rodolphe Burger

2 avril 2016 à 18 h 30.
Conférence Contre-culture autour de l’exposition "Velvet Underground".
Avec Christian Fevret & Rodolphe Burger.
Cité de la Musique, Philharmonie 2, Rue Musicale, Paris 19e.
Entrée libre. Renseignements : 01 44 84 44 84.

8 avril 2016 à 20 h 30.
"Planétarium Ouzbek" par Rodolphe Burger & Yves Dormoy.
Festival Détours de Babel, MC2, Grenoble (38)
Renseignements et réservations : 04 76 00 79 00.

9 et 10 avril 2016.
"Billy The Kid I Love You", western en film.
Dessin et musique avec Loo Hui Phang, Philippe Dupuy et Rodolphe Burger.
Ferme du Buisson, Noisiel (77), 01 64 62 77 77.

Barbara Zauli
Mercredi 17 Février 2016

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019