La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Une cavale aux allures de désarroi dans une France ressemblant aux USA des années 50

"Seasonal Affective Disorder/Trouble Affectif Saisonnier", en tournée

C'est une histoire au présent qui se joue là. Deux trajectoires qui se percutent et finissent par filer dans la même direction. Un homme, la cinquantaine, une femme, jeune. On ne sait pas trop d'où ils viennent. On devine qu'il s'agit d'existants actuels. De nos contemporains. On pense qu'ils cherchent quelque chose tout en fuyant autre chose. Et pourtant, par un charme sûr de sa force, on les comprend. Et on palpite dans cette cavale entre réel et fantasme.



© Victor Tonnelli.
© Victor Tonnelli.
D'abord, rien de politiquement correct, et déjà on respire. Une histoire d'amour entre un mec âgé et une adolescente de 14 ans rencontrée dans un bar pendant qu'une de ses copines de classe pisse le sang dans les toilettes, blessure à la tête… Il y a de la fuite dans l'air. Une suspicion de culpabilité. De la fascination réciproque aussi. Et une manière de vouloir aspirer un oxygène plus vaste que celui proposé par une vie sans éclat prévue dans l'agenda.

Elle, c'est Dolly, lui c'est Vlad. Deux noms qui fouettent comme des inventions tellement ils sont kitsch ces noms. Et pourtant, ces deux-là paraissent plus vrais que nature. Même s'ils sont mâtinés d'influence américaine, digérée, redigérée. Un couple comme ceux qui flottent dans l'imaginaire collectif sorti des bobines d'Hollywood dans les années cinquante. C'est ainsi que les dialogues du texte paraissent : moitié contemporains, moitié souvenirs mythologiques urbains… du cinéma.

© Victor Tonnelli.
© Victor Tonnelli.
Pourtant leur histoire suit une trajectoire parfaitement hexagonale : départ en bagnole de Bagnolet pour un trip vers les décors hivernaux de Côte d'Azur, rivières, camping et mobile home compris. Comme s'il avait fallu attendre soixante ans pour que les accessoires américains débarquent dans le paysage. Et c'est en cela l'étonnement : deux êtres en errance volontaire, deux amoureux qui s'inventent une vie sans barrières, deux braves qui filent à toutes pompes vers le grand départ, ou le mur, plutôt que la vie médiocre dont ils ne veulent pas, comme si les sans-espoirs des années cinquante renaissaient en 2018.

De ces deux héros suinte un désir de vivre né de toutes les désillusions. Lui, fatigué de ces cinquante années de zone, de job, d'artiste raté ; elle, écœurée par un avenir sans horizon. Une jeunesse et une maturité qui se rejoignent pour en finir comme des étoiles filantes.

Le texte de Lola Molina, totalement imprégné d'Amérique, est d'une belle poésie, sobre, efficace. Elle donne l'occasion à Anne-Lise Heimburger de créer une adolescente vive, sensuelle, captivante et à Laurent Sauvage de faire vivre un personnage moitié charme, moitié ombre. Tous deux sont en contrepoint, inséparables, mais inconciliables. C'est une jolie évocation, touchante, finement agencée, d'un amour qui viole les lois de la morale, de la justice. Et, au fond, un foisonnement romantique.

La mise en scène de Lélio Plotton mise tout sur l'univers sonore et l'instinct de jeu des deux interprètes qui jonglent avec art entre narration et dialogue. Ces deux-là sont comme des glissements d'ombres qui nous murmurent des histoires à l'oreille. Un peu comme des diseurs de blues, des conteurs nostalgiques.

"Seasonal Affective Disorder/Trouble Affectif Saisonnier"

© Victor Tonnelli.
© Victor Tonnelli.
Texte : Lola Molina.
Mise en scène : Lélio Plotton.
Avec : Anne-Lise Heimburger (Dolly) et Laurent Sauvage (Vlad).
Création Sonore : Bastien Varigault.
Création Vidéo : Jonathan Michel.
Création Lumières : Françoise Michel.
Durée : 1 h 30.
Texte édité aux Éditions Théâtrales.

Du 14 février au 31 mars 2018.
Du mardi au samedi à 21 h.
Relâche exceptionnelle le 27 mars 2018.
Le Lucernaire, Paris 6e, 01 45 44 57 34.
>> lucernaire.fr

18 décembre 2018 : Espace Athic, Obernai (67).
20 décembre 2018 : Théâtre du Garde-Chasse, Les Lilas (93).

Bruno Fougniès
Mardi 6 Mars 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Barbara amoureuse"… Ah qu'il est doux le temps des amours

Caroline Montier chante "Barbara amoureuse", Essaïon Théâtre, Paris

Chanter l'amour comme une femme, chanter l'amour de toutes les femmes, et interpréter celle qui sut tant aimer les hommes ainsi que son public. Dans une belle et élégante simplicité, Caroline Montier nous offre quelques joyaux mélodiques et poétiques de la grande Barbara, éternelle amoureuse.

Parti-pris judicieux, Caroline Montier a puisé dans le répertoire de jeunesse de la dame en noir, époque L’Écluse, Bobino (en première partie de Félix Marten en 61 et de Brassens en 64, puis en vedette en 65), et des premiers Olympia… Période Barbara jeune, tendre, passionnée ou orageuse amante. Une femme qui, à ses débuts, fut tout aussi timide et réservée que mutine et fougueuse, aimant tant l'amour que les hommes qui souvent l'ont comblée.

De titres connus ("Dis, quand reviendras-tu", 1ère version 1962 ou "La Solitude", 1965) à ceux qui le sont moins ("Pierre", 1964 ou "Gare de Lyon", 1964), Caroline Montier a construit un récital sur ces aventures qui ont jalonné sa vie, mais ici avec un choix de chansons enregistrées par Barbara entre 1962 et 1968, avec une prédilection pour des compositions de 64 ("Toi l'homme", "Je ne sais pas dire", "Septembre"…) ou de 68 ("Du bout des lèvres", "Amoureuse", "Le Testament", "Tu sais"…).

Dans cette exploration originale, Caroline Montier fait le choix d'aller croquer un rayon de soleil dans les amours de Barbara, apportant, avec subtilité et talent, une touche de grâce à l'ensemble.

Gil Chauveau
12/12/2018
Spectacle à la Une

"Adieu Monsieur Haffmann"… Rire et émotions mêlés dans une pièce toute en délicatesse… comme une sonate des cœurs purs

Reprise de la pièce aux quatre "Molière 2018", Théâtre Rive Gauche, Paris

La pièce est dessinée en traits purs, comme une esquisse, une encre fine qui laisse autant de place à l'imaginaire dans les espaces laissés vides que dans les tracés. Une sorte de stylisation mêlée à une extrême pudeur pour permettre à cette histoire de briller malgré la noirceur de l'époque où elle se déroule.

1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

Bruno Fougniès
09/10/2018
Sortie à la Une

"Crocodiles"… Comme l'histoire d'un d'Ulysse, épuisé, recueilli par Nausicaa

"Crocodiles", en tournée 2018/2019

C'était, il y a, une fois. Un petit garçon qui aimait les étoiles et les arbres fruitiers. Enaiat est son nom. Sa mère, parce qu'elle l'aimait, l'a confié au destin, en l'abandonnant au-delà de la frontière alors qu'il approchait de ses dix ans.

C'est qu'à dix ans, là-bas en Afghanistan, on devient un homme et qu'un homme, quand il est hazāra, quand il appartient à une ethnie persécutée, ne va pas à l'école. Il est esclave. Pendant cinq ans, peut-être, il va avancer vers l'Ouest, de nuit. Se cachant, travaillant le jour, amassant un pécule, des rencontres et des chances.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, jusqu'à cette Italie joyeuse et merveilleuse qui l'accueille et recueille son récit.

Cendre Chassane dans "Crocodiles" condense le récit du véritable Enaiat (publié en 2011 chez Liana Levi), et en fait un conte à deux voix dans lequel un écrivain journaliste plein d'empathie interviewe le réfugié.

Sa pièce est un concentré de théâtre. Sa simplicité narrative, l'économie de ses accessoires (un bout de ficelle, un cerf-volant, un ballon, un t-shirt, un livre illustré, un gâteau, un lé de tissu métallisé, des images d'infini de sable ou de ciel) suffisent à capter l'imaginaire et rendent l'histoire lisible et sensible.

Jean Grapin
23/04/2018