Quatre personnages au milieu de l'univers suffisent, dans cette première partie "≈ [Presque égal à]", pour incarner l'humanité. Une humanité harcelée par le pouvoir de l'argent. De la réussite. Une humanité en lutte pour rester humaine, vivante et pour parvenir à se façonner encore quelques rêves. Rien de triste dans ce chaos des âmes si bien organisé, rien qu'un constat où l'amertume s'adoucit parfois au sucré de la beauté profonde des personnages, une beauté pathétique comme la vue de poissons se débattant dans une flaque à quelques mètres de la rive océanique.
Le dispositif bi-frontal, qui oblige le public à voir son double de l'autre côté de la scène, permet au metteur en scène Christophe Rauck de mettre, au milieu des spectateurs, les comédiens, les personnages, les histoires imaginées par Jonas Hassen Khemiri. Des scènes à hauteur d'homme, comme si elles se passaient dans la rue d'à côté, dans son immeuble. Car les héros de ces histoires ont des vies ordinaires : des vies dont les courbes ont été, au fil des ans, de plus en plus infléchies et détournées par ce besoin d'argent que l'existence sociale nécessite.
Le dispositif bi-frontal, qui oblige le public à voir son double de l'autre côté de la scène, permet au metteur en scène Christophe Rauck de mettre, au milieu des spectateurs, les comédiens, les personnages, les histoires imaginées par Jonas Hassen Khemiri. Des scènes à hauteur d'homme, comme si elles se passaient dans la rue d'à côté, dans son immeuble. Car les héros de ces histoires ont des vies ordinaires : des vies dont les courbes ont été, au fil des ans, de plus en plus infléchies et détournées par ce besoin d'argent que l'existence sociale nécessite.
Les myriades d'étoiles couvrant la salle, du sol au plafond, et le globe terrestre féérique suspendu en son centre disparaissent vite pour laisser place à ces personnages, pieds enfoncés dans le bitume des villes. Microcosme qui se croise quotidiennement, le SDF hâbleur et inventif, le jeune diplômé en recherche d'un premier emploi, la buraliste sur-qualifiée et sous-payée, la femme licenciée injustement, l'assistant suppléant en histoire économique qui, un peu à l'image de cette planète et de ce globe, situe dès l'ouverture le centre du spectacle dans l'univers des problèmes économiques et de la rentabilité. La rentabilité comme seul critère de choix pour toutes les activités de la vie : voilà le programme que cette société impose. Rentabilité du travail, mais aussi rentabilité de tout le reste du temps : loisirs, éducation des enfants, spectacles.
Construite en strates disposées les unes après les autres sans ordre chronologique, mais plutôt par la ressemblance de l'état de lassitude des personnages, "≈ [Presque égal à]" suit la lutte de ces vies qui tentent d'accepter la longue usure de leurs espoirs, une lutte qui transforme l'autre, celui que l'on côtoie pourtant chaque jour, non pas en camarade, mais au contraire en rival ou en miroir humiliant, car il n'y a pas d'égalité possible dans cette compétitivité pour la rentabilité. Une fascinante chute des destins qui les mène vers le désir de briser les règles. De s'en affranchir. Quitte à se mettre en marge de cette société aux faux airs d'honnêteté.
Construite en strates disposées les unes après les autres sans ordre chronologique, mais plutôt par la ressemblance de l'état de lassitude des personnages, "≈ [Presque égal à]" suit la lutte de ces vies qui tentent d'accepter la longue usure de leurs espoirs, une lutte qui transforme l'autre, celui que l'on côtoie pourtant chaque jour, non pas en camarade, mais au contraire en rival ou en miroir humiliant, car il n'y a pas d'égalité possible dans cette compétitivité pour la rentabilité. Une fascinante chute des destins qui les mène vers le désir de briser les règles. De s'en affranchir. Quitte à se mettre en marge de cette société aux faux airs d'honnêteté.
Car les soi-disantes règles économiques qui veulent tendre à l'universel (que le suppléant universitaire déchu de sa titularisation explique, prenant exemple de théories de rentabilité qui remontent à monsieur Van Houten, l'inventeur du chocolat du même nom au XIXᵉ siècle), ces règles sont, dans la réalité, vérolées, perverties en permanence. Pour la buraliste, jeune mère, payée au noir, après des études universitaires, pour le jeune diplômé, qui porte un nom aux assonances arabes et se voit refuser tous les postes, pour la femme licenciée à cause de son âge, pour le SDF que l'on ne croit jamais même lorsqu'il dit la vérité…
Pourtant, à la fin de ce constat qui leur promet un avenir de misère, un avenir dévalorisé, l'auteur Jonas Hassen Khemiri ose une lueur d'espoir, de révolte, une révolte euphorique, passagère qui mène inévitablement vers le pire, vers la trahison de ses convictions, vers la condamnation et la perte du peu de droits qui restent.
Dans la deuxième partie du spectacle se joue la pièce dont le titre original est "J'appelle mes frères". La scénographie transforme la scène centrale en rue enneigée avec, à l'une de ses extrémités, une voiture blanche. Tout est immaculé, même les deux immenses murs latéraux qui se transformeront en écran géant, zoomant sur certaines scènes.
Pourtant, à la fin de ce constat qui leur promet un avenir de misère, un avenir dévalorisé, l'auteur Jonas Hassen Khemiri ose une lueur d'espoir, de révolte, une révolte euphorique, passagère qui mène inévitablement vers le pire, vers la trahison de ses convictions, vers la condamnation et la perte du peu de droits qui restent.
Dans la deuxième partie du spectacle se joue la pièce dont le titre original est "J'appelle mes frères". La scénographie transforme la scène centrale en rue enneigée avec, à l'une de ses extrémités, une voiture blanche. Tout est immaculé, même les deux immenses murs latéraux qui se transformeront en écran géant, zoomant sur certaines scènes.
"J'appelle mes frères" est une cavale, une cabale, une immersion dans la peur, celle du personnage principal, Amor, un soir, ou plutôt au petit matin où il sort de boîte, étourdi, où il apprend qu'une explosion a eu lieu dans la nuit, une voiture a explosé dans la ville, une déflagration terrible qui va jusqu'à secouer son esprit et laisser place à une avalanche de paranoïa aiguë. Pourquoi cette paranoïa ? À cause de son apparence ? À cause de son nom ? À cause de son origine ? De l'endroit où il habite ? De sa communauté ? Peut-être parce que presque inconsciemment cette communauté est montrée du doigt dès qu'il s'agit de délinquance, de vol, de crime ?
Le texte de Jonas Hassen Khemiri ne s'attarde pas à donner des raisons à cette peur, il suit plutôt l'évolution de celle-ci dans l'âme d'Amor devenu fuyard malgré lui au travers des rues de la ville, entraînant avec lui ses rencontres, ses amis, sa famille. J'appelle mes frères pour les mettre en garde : "Planquez-vous !", "Fondez-vous dans la masse !" La peur que ce temps de la terreur à visage découvert ne soit arrivé. On ne peut s'empêcher de penser, bien qu'aucun rapport n'existe à la création du texte, aux traques menées par l'ICE qui ont lieu en ce moment à Minneapolis et ailleurs aux USA. Penser à ce jour où la majorité se jettera comme des loups sur les minorités.
Le texte de Jonas Hassen Khemiri ne s'attarde pas à donner des raisons à cette peur, il suit plutôt l'évolution de celle-ci dans l'âme d'Amor devenu fuyard malgré lui au travers des rues de la ville, entraînant avec lui ses rencontres, ses amis, sa famille. J'appelle mes frères pour les mettre en garde : "Planquez-vous !", "Fondez-vous dans la masse !" La peur que ce temps de la terreur à visage découvert ne soit arrivé. On ne peut s'empêcher de penser, bien qu'aucun rapport n'existe à la création du texte, aux traques menées par l'ICE qui ont lieu en ce moment à Minneapolis et ailleurs aux USA. Penser à ce jour où la majorité se jettera comme des loups sur les minorités.
De rues en rues, de rencontres en appels, d'apparitions en hallucinations, on suit la course affolée d'Amor et de ses sœurs, de ses frères, de sa famille, et lentement s'insinue dans nos pensées la présence obsédante de cette voiture qui, autonome, se déplace d'elle-même, et la crainte qu'elle devienne, elle aussi, explosion, accident, alors qu'elle est, dans la mise en scène de Christophe Rauck, l'abri temporaire de ceux qui n'ont pas d'autres endroits pour un peu d'intimité.
Ces deux pièces données ensemble donnent un panorama terrible de l'univers. L'univers social totalement dominé par les impératifs de l'argent, l'univers social où la liberté que le système ne cesse de clamer comme sa devise, où la liberté est anéantie constamment : discrimination, racisme, élitisme par la richesse. Avec ces deux textes de Jonas Hassen Khemiri, Christophe Rauck dresse un bilan glacial des injustices sociales des sociétés européennes où l'égalité des chances ne parle qu'à ceux qui n'ont justement pas besoin de la chance pour réussir leurs rêves.
Toute sa mise en scène, associée à une scénographie qui enveloppe le public (Simon Restino) et une lumière d'une précision chirurgicale (Olivier Oudiou), prend sa force dans les performances des comédiennes et des comédiens qui interprètent tous plusieurs rôles avec une intensité, une crédibilité qui rend tangible chaque mot de ce texte qui oscille sans cesse entre le présent et la narration. Une forme littéraire qui donne dans le même temps l'action et l'intention, la parole et la pensée, et qui permet d'être sans une seconde de répit dans une fébrilité fascinante.
◙ Bruno Fougniès
Ces deux pièces données ensemble donnent un panorama terrible de l'univers. L'univers social totalement dominé par les impératifs de l'argent, l'univers social où la liberté que le système ne cesse de clamer comme sa devise, où la liberté est anéantie constamment : discrimination, racisme, élitisme par la richesse. Avec ces deux textes de Jonas Hassen Khemiri, Christophe Rauck dresse un bilan glacial des injustices sociales des sociétés européennes où l'égalité des chances ne parle qu'à ceux qui n'ont justement pas besoin de la chance pour réussir leurs rêves.
Toute sa mise en scène, associée à une scénographie qui enveloppe le public (Simon Restino) et une lumière d'une précision chirurgicale (Olivier Oudiou), prend sa force dans les performances des comédiennes et des comédiens qui interprètent tous plusieurs rôles avec une intensité, une crédibilité qui rend tangible chaque mot de ce texte qui oscille sans cesse entre le présent et la narration. Une forme littéraire qui donne dans le même temps l'action et l'intention, la parole et la pensée, et qui permet d'être sans une seconde de répit dans une fébrilité fascinante.
◙ Bruno Fougniès
"Presque égal, presque frères"
Textes : Jonas Hassen Khemiri.
Traduction du suédois : Marianne Ségol.
Mise en scène : Christophe Rauck.
Assistant à la mise en scène : Achille Morin.
Avec : Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani et Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance).
Dramaturgie, collaboration artistique : Marianne Ségol.
Scénographie Simon Restino.
Musique : Sylvain Jacques.
Lumière : Olivier Oudiou.
Costumes : Coralie Sanvoisin.
Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar.
Vidéo : Arnaud Pottier.
Durée estimée : 3 h 30 (1 h 45, entracte de 30 minutes, 1 h 15).
À partir de 15 ans.
Du 28 janvier au 21 février 2026.
Mercredi au vendredi à 19 h 30, samedi à 18 h et dimanche à 15 h.
Mardi 17 février à 19 h 30.
Théâtre Nanterre-Amandiers - CDN, 7, avenue Pablo-Picasso, Nanterre (92).
>> Billetterie en ligne
>> nanterre-amandiers.com
Traduction du suédois : Marianne Ségol.
Mise en scène : Christophe Rauck.
Assistant à la mise en scène : Achille Morin.
Avec : Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani et Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance).
Dramaturgie, collaboration artistique : Marianne Ségol.
Scénographie Simon Restino.
Musique : Sylvain Jacques.
Lumière : Olivier Oudiou.
Costumes : Coralie Sanvoisin.
Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar.
Vidéo : Arnaud Pottier.
Durée estimée : 3 h 30 (1 h 45, entracte de 30 minutes, 1 h 15).
À partir de 15 ans.
Du 28 janvier au 21 février 2026.
Mercredi au vendredi à 19 h 30, samedi à 18 h et dimanche à 15 h.
Mardi 17 février à 19 h 30.
Théâtre Nanterre-Amandiers - CDN, 7, avenue Pablo-Picasso, Nanterre (92).
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