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Lyrique

Une "Carmen" très éventée à Orange

C'est le chef-d'œuvre de Bizet qui a ouvert le 8 juillet les fameuses Chorégies avec une affiche des plus prometteuses et la certitude d'une soirée magique dans le si beau théâtre antique d'Orange. Et ce fut une petite déception qui nous attendait - et un mistral d'anthologie.



© Philippe Gromelle Orange.
© Philippe Gromelle Orange.
Déception pour cette première "Carmen" en ouverture de la saison des Chorégies d'Orange, qui suscitait pourtant tant d'excitation et d'attentes. Pensez donc : le plus aimé des ténors actuels, Jonas Kaufmann, reprenant son rôle de Don José dans l'œuvre la plus populaire du répertoire : la "Carmen" de Bizet ! Le Philharmonique de Radio-France sous la direction de son nouveau chef Mikko Franck et pas moins de quatre chœurs en renfort pour garantir un spectacle de qualité qu'on ne serait pas près d'oublier avec une troupe de jeunes chanteurs (pour la plupart) très réputés - dont notre Florian Laconi national en Remendado.

Et puis ce mercredi 8 juillet, il apparaît bientôt à tous que c'est pure folie de chanter avec un mistral à décorner un troupeau de buffles du Mékong. Pure folie à ajouter à l'habituelle déraison qui consiste pour les chanteurs à affronter plus de huit mille six cents spectateurs dans un théâtre d'été - à la belle acoustique ordinairement, c'est vrai - devant la statue d'Auguste et ce, entre deux jets et trois récitals (pour les têtes d'affiche). Vous me direz que c'est plus raisonnable que les arènes de Vérone et vous aurez raison.

© Philippe Gromelle Orange.
© Philippe Gromelle Orange.
Pourtant, dès l'ouverture, il est clair que le Philharmonique de Radio-France ne va pas faire d'étincelles sous la baguette de Mikko Franck, constamment taraudé par la peur de recouvrir les chanteurs (en plus du mistral qu'il faut gérer) ou bizarrement peu affecté par ce qui se passe. La mise en scène (copieusement huée à la fin) est d'un inintérêt total à l'image de la production tout entière - excepté le Don José de Kaufmann. Ce jeu géant des cartes du destin, c'est laid et ça manque plusieurs fois de blesser les chanteurs qui s'y prennent les pieds (Kate Aldrich a bel et bien chuté au quatrième acte).

La scène plongée dans le noir presque en permanence et les costumes, qui évoquent au choix la Corse de "Colomba" (de ce même Mérimée inspirateur du livret) ou l'Espagne franquiste, génèrent un ennui mortel - qui ne risque pas de se dissiper étant donné les consignes d'immobilisme données à tous. On chante assis, à genoux, comme englués dans le sol - chœurs et chanteurs - en complète contradiction avec une des partitions les plus dynamiques du monde. Louis Désiré n'a pas grand chose à dire sur l'œuvre et n'a guère pensé qu'à la débarrasser de ses castagnettes et autres franfreluches. C'est un peu court.

© Bruno Abadie-Cyril Reveret.
© Bruno Abadie-Cyril Reveret.
La Carmen de Kate Aldrich ne convainc pas plus qu'à Lyon cette saison dans la production de Olivier Py. Plus habillée à Orange (en pensionnaire, en robe de veuve sexy puis en cape de toréador), elle est toujours une grande actrice, elle a le physique du personnage mais, même si son mezzo est beau, il manque de charisme vocal. Cette Carmen devrait être une tornade et elle n'est ici qu'un souffle. Le public a offert une ovation finale à la Micaëla de la soprano Inva Mula. Certes les capacités et l'engagement sont là mais ses aigus durs comme un silex du Néanderthal sont à mille lieues de la candeur d'un personnage qui se doit d'être touchant - à défaut d'être complètement démodé voire énervant (un coucou à mes lectrices/lecteurs féministes...). Les seconds rôles font ce qu'ils peuvent pour déjouer un vent déchaîné et on attend avec impatience samedi pour les apprécier à leur juste valeur.

Outre les excellents chœurs, on retiendra la performance du ténor allemand Jonas Kauffmann dans l'uniforme du brigadier Don José qui lui va si bien. Malgré ce mistral des enfers, il a retrouvé tout le charme vocal, l'habileté technique et le romantisme noir qui ont fait son immense succès. Son Don José est maintenant plus mûr, plus fatigué, plus résigné. Mais en l'admirant mettre le feu sur scène à la moindre apparition - nous extirpant brutalement de notre abîme -, on ne peut s'empêcher de se dire que sa personnalité n'est vraiment pas faite pour ce genre de lieu. En même temps on aurait tué père et mère pour le voir... Le public ne s'y est pas trompé qui lui a fait un véritable triomphe - plus que mérité.

© Philippe Gromelle Orange.
© Philippe Gromelle Orange.
Espérons que, pour la deuxième soirée retransmise sur France 3 en direct samedi 11 juillet, le mistral ait disparu pour nous laisser quand même goûter au mieux les charmes de Carmen et de son amant maudit.

Prochains spectacles :
Samedi 11 juillet 2015 à 21 h 45 (en direct sur France 3).
Mardi 14 juillet 2015 à 21 h 45.


Les Chorégies d'Orange 2015.
Théâtre antique. Orange (84).
Tél. : 04 90 34 24 24.
>> choregies.fr

"Carmen" (1875).
Opéra comique en 4 actes.
Musique : Georges Bizet (1838-1875).
Livret : Meilhac et Halévy.
Durée : 3 h 30 avec entracte.

© Bruno Abadie-Cyril Reveret.
© Bruno Abadie-Cyril Reveret.
Mikko Franck, direction musicale.
Louis Désiré, Mise en scène, scénographie et costumes.
Patrick Méeus, éclairages.

Kate Aldrich, Carmen.
Jonas Kaufmann, Don José.
Inva Mula, Micaëla.
Marie Karall, Mercédès.
Kyle Ketelsen, Escamillo.
Jean Teitgen, Zuniga.
Armando Noguera, Moralès.
Olivier Grand, Le Dancaïre.
Le Remendado, Florian Laconi.

Orchestre Philharmonique de Radio-France.
Chœurs d'Angers-Nantes Opéra.
Chœurs de l'Opéra Grand-Avignon.
Chœur de l'Opéra de Nice.
Maîtrise des Bouches-du-Rhône, pôle d'art vocal.
Emmanuel Trenque, coordination des chœurs.

Christine Ducq
Jeudi 9 Juillet 2015

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Gil Chauveau
09/09/2020
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Gil Chauveau
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En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

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