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Théâtre

Scapin par Podalydès, une belle énergie déployée, générant des salves de rire, mais en léger manque de finesse

"Les Fourberies de Scapin", Comédie-Française, Paris

Dans "Les fourberies de Scapin" de Molière, les amoureux peuvent se marier contre la volonté de leurs pères respectifs grâce aux intrigues et aux mensonges d’un valet. Les coups de bâton tombent comme grêle, la vengeance est brutale, la mise à sac pas forcément métaphorique, et les coups de théâtre sont invraisemblables.



© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
Le héros éponyme est un gredin, un faquin, un fourbe, un valet tout juste bon à être pendu, qu’on devrait écharper avant qu’il ne s’échappe. Mais son excellence en fourberies est telle que sa présence est indispensable à la résolution des problèmes de chacun. Et comme le valet ne résiste pas au plaisir de montrer tout son talent… Scapin joue gros et n’hésite pas à se venger méchamment de toutes les humiliations qu’il a subies. Quitte à n’échapper à la mort que par un miraculeux subterfuge de théâtre.

Dans la salle Richelieu, Denis Podalydès présente une nouvelle version des "Fourberies de Scapin" et le manteau d’Arlequin est noir. Tout un symbole. La Comédie-Française arbore les couleurs de Tiberio Fiorilli dit Scaramouche, l’ami et compagnon de scène de Molière. Ces deux-là partageaient, dans le respect mutuel, la même salle, en alternance. Ce qui n’allait pas toujours de soi mais stimulait une saine émulation.

Ainsi, en1671, Molière improvise-t-il, dans le bric-à-brac d’une salle de théâtre en plein travaux, une farce à l’italienne. Collage de textes anciens (notamment ceux de Térence et de Cyrano de Bergerac). Trouvailles plus ou moins spontanées de plateau . Molière dans sa capacité à emboîter les différents registres et les niveaux de réalité montre tout son savoir-faire et transcende le genre.

En soulignant les invraisemblances de son texte, en recourant aux possibilités de la machinerie théâtrale ou des adresses au public, il montre au-delà de ses qualités d’ensemblier, tout son génie, tout son art.

Dans les "Fourberies de Scapin", l’improvisation créative, virtuose, alimente les lazzi, les intermèdes et… le rire. C’est un véritable work in progress. Sous la cape noire de Scaramouche, Molière traite des rapports entre les pères et les fils, de l’amour et du mariage entre filles et garçons, et de la violence physique, de la violence des rapports sociaux.

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
Dans une mise en abyme vertigineuse, le valet du roi qu’est Jean-Baptiste Poquelin joue lui-même le rôle du valet Scapin et tutoie le danger en soulevant des questions dérangeantes. Les détails valent allusion.

Ainsi la scène de la galère qui est devenue la marque de fabrique des "Fourberies" renvoie-t-elle de manière subliminale à la personne de Cyrano de Bergerac poète, opposant politique, pamphlétaire, mort d’un coup sur la tête des plus suspects. Blessure qu’arbore Scapin comme par hasard (?) à la fin de la pièce.

La très célèbre épanalepse "que diable allait-il faire en cette galère ?" si drôle en devient inquiétante.

"Les Fourberies de Scapin", porteuse de toute la conscience de son auteur (de sa valeur et de toute sa colère accumulée), est une pièce particulièrement retorse et ambiguë.

Face à une œuvre qui porte les traces d’un génie de l’improvisation, soumis à une forme écrite historique, plongé dans une tradition, Denis Podalydès se méfie de toute improvisation excessive et implicitement adopte un esprit d’humilité. Il a pour ambition de rappeler l’essence populaire du théâtre moliéresque et choisit d’inscrire ce travail dans une mémoire collective. De faire "Signe", de faire "mémoire" en une forme de diorama vivant dans lequel les couleurs des costumes de Christian Lacroix sont savamment passées : comme vues à travers un vernis qui aurait un peu jauni. Comme pour marquer la distance.

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française.
L’espace scénique est contraint, évoque un lieu à l’écart refermé sur lui-même. Il est de cette partie oubliée des ports, entre grève et bassin qui sont soumis aux marées, où chacun peut se retrouver à l’abri des regards. Mais dans ce repliement, la machine de théâtre est très active.

Le jeu d’ensemble comme pour contrebattre le dispositif est plein d’énergie, dynamique, tonique, et s’autorise des danses déchaînées et des moments de guitare apaisés. Les comédiens surgissent des cintres et la trappe à apparition est ostensible bien que peu utilisée. Les répliques, les paroles et les postures sont appuyées, affirmées, amplifiées. Les pères tempêtent ou pleurent de rage ou s’effondrent de peur, Scapin manigance, les amoureux sont frivoles et craintifs, les retrouvailles inopinées. La scène du sac et des coups de bâtons est ainsi spectaculaire et stimule le public qui réagit comme à spectacle de marionnettes.

Cette forme de théâtralité produit toutefois au démarrage de l’excès et des aplats.

L’on souhaite dans le jeu un réglage plus fin, plus modulé, moins saturé. Avec la même énergie déployée, avec plus de malice et de finesse complices, la puissance du spectacle serait augmentée. On gagnerait en "gueule", avec moins de vociférations.

Cela étant, ce Scapin-là apporte, déjà, ses salves de rire.

"Les Fourberies de Scapin"

Texte : Molière.
Mise en scène : Denis Podalydès.
Scénographie : Éric Ruf.
Avec : Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d'Hermy, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Pauline Clément ou Claire de la Rüe du Can (en alternance), Julien Frison, Gaël Kamilindi, Maïka Louakairim, Aude Rouanet.
Costumes : Christian Lacroix.
Lumières : Stéphanie Daniel.
Son : Bernard Valléry.
Maquillages : Véronique Soulier-Nguyen.
Collaboration artistique et chorégraphique : Leslie Menu.
Assistanat à la mise en scène : Alison Hornus.
Assistanat à la scénographie : Dominique Schmitt.
Durée : 1 h 45 sans entracte.

Du 20 septembre 2017 au 11 février 2018.
Voir les jours et les horaires sur le site de la Comédie-Française.
Comédie-Française, salle Richelieu, Paris 1er, 01 44 58 15 15.
>> comedie-francaise.fr

Jean Grapin
Mercredi 4 Octobre 2017

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