La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2019

•Off 2019• Mary's à minuit Les fantaisies immobiles d'une illuminée… magnifiquement "insensée"

Craquante et touchante, à rire et à pleurer dans sa robe de mariée cousue de sacs en plastique, se triturant les doigts, se tordant la bouche et levant les yeux au ciel comme le ferait une petite fille espiègle - elle qui est devenue, avec le temps passant sur ses rêves inassouvis, "sans âge" -, ce personnage lunaire inventé de toutes pièces par Serge Valletti est ni plus ni moins fabuleux.



© Frédéric Desmesure.
© Frédéric Desmesure.
En elle se cristallisent les aspirations et frustrations mises à nu de ceux et celles qui, n'ayant pu vivre dans la réalité ce à quoi ils aspirent, trouvent dans un imaginaire aux confins de la folie, "la raison" d'être au monde.

Catherine Marnas, avec la même comédienne (Martine Thinières qui semble être née pour incarner ce rôle tant elle l'endosse comme une seconde peau), remet subtilement en jeu dix-sept ans après sa création "Mary's à minuit", tragi-comédie où le goût des autres, cher à Serge Valletti, s'exprime avec un subtil humour mâtiné de cruauté douce (l'oxymore semble ici de mise).

Tout commence avec une chanson populaire de Stone & Charden s'échappant du 45 tours que Maryse a glissé avec gourmandise dans son mange-disque. Mimiques à l'appui, entourée de cinq mannequins portant des robes de mariée, projetant ses rêves de midinette sur une scène parsemée de vinyles, elle dialogue silencieusement, divaguant au gré des aventures sentimentales lovées au creux des sillons.

© Frédéric Desmesure.
© Frédéric Desmesure.
Puis, coupant le son, elle se met à nous parler droit dans les yeux : "On m'a dit que j'avais de beaux yeux, de jolies jambes ? S'il veut me sauter qu'il le dise. Quand je baise, je ferme les yeux !". Dans cette rupture soudaine de ton, le clivage de Maryse tonitrue : certes, elle rêve au prince charmant mais son langage peut se faire cru pour dire qu'au-delà de sa naïveté et de ses errances mentales, elle n'est pas dupe des conduites des hommes… et de ses siens désirs.

Son champion élu qu'elle baptise Maclaren - n'a-t-il pas une belle voiture décapotable qu'il range sous les fenêtres de l'immeuble qu'elle habite ? - a une drôle de conduite : il semble s'ingénier à rater les rendez-vous quotidiens qu'elle lui fixe dans sa tête… Ce qui n'empêche aucunement Maryse le lendemain soir de l'attendre avec la même frénésie impatiente. Une vie passée à attendre le prince charmant, une existence nourrie par l'invention de la vie des autres, ça pourrait paraître fou… mais, pourquoi pas après tout ? Franchir la ligne ténue qui sépare le réel du récit qu'on s'en donne, pour s'évader dans le monde qu'on se crée, est-ce si déraisonnable que ça ? C'est distrayant à souhait, ça suffit à remplir une vie.

Sa vie, ses vies, elle les invente comme on dit d'un trésor… Quand elle l'a rencontré, lui, tout a changé… Sur les mots de Michel Polnareff, "Je te donnerai tous les bateaux tous les oiseaux tous les soleils petite fille de ma rue", elle virevolte avec sa robe de mariée immaculée. "Il" lui faisait des caresses "suggestives", s'il avait su ce que cela lui "suggérait", il l'aurait prise pour folle… La lucidité traversant la folie pour mieux la renverser dans son contraire. L'absurde comme révélateur de la réalité. Le grand jeu… "De toute façon, le docteur, il a dit Vous avez le droit, c'est inaliénable, il a dit".

Quand les mots viennent à déraper, ils disent l'essentiel. Elle, elle se prépare pour être prête quand il viendra la chercher. Bien sûr, il a toujours quelque chose à faire, il dit qu'il passera demain. Mais au fond d'elle, elle a toujours l'espoir qu'il viendra, qu'il la prendra dans ses bras. Alors elle se tient prête chaque soir… Et puis soudain la lucidité troue la folie éveillée.

Mais la folie est une notion fragile, n'est-on pas toujours le fou de quelqu'un ? Alors L'été indien de Joe Dassin et ses mots bleus, "Tu sais je n'ai jamais été aussi heureux que ce matin-là", recolore sa vie pour faire effraction dans ses idées un peu sombres.

© Frédéric Desmesure.
© Frédéric Desmesure.
Et puis la lucidité cruelle la rattrape encore, cette fois sans échappatoire possible. Retirant sa perruque rousse, le visage ravagé, Maryse apparaît face à nous sans la protection du "dé-lire" qui la tenait jusque-là à l'abri d'elle-même. "La vie risque de passer, je n'aurais vu que du feu…". Noir. Personnage de papier, plus vrai que les copies du monde réel qui l'a inspiré, Maryse navigue à vue entre raison vacillante et folie lucide. Ce qu'elle nous dit dans sa verve qu'elle cultive comme un art de vivre et qui la fait tenir debout, nous touche au plus profond en rentrant en résonance avec des lignes de faille dissimulées sous le vernis de notre moi-peau policé avec soin.

Mais si "Mary's à minuit" est si convaincante, c'est qu'au-delà de l'humour mordant de l'écriture de Serge Valletti, elle a rencontré son double en son interprète. Quant à la mise en jeu proposée par Catherine Marnas, elle participe pleinement à la création troublante d'un univers à la fois féérique, ouvrant les portes d'une douce folie teintée de nostalgie diffusée par les chansons populaires des années soixante-dix, et porteur de vérités humaines enfouies. En effet, la logique souterraine à l'œuvre dans les épisodes de folie de l'héroïne shootée aux errances de son imaginaire débordant, a à voir avec nos existences réelles. L'absurde est bien plus sensé qu'on veut bien se le dire ordinairement.

"Marys' à minuit"

© Frédéric Desmesure.
© Frédéric Desmesure.
Texte : Serge Valletti.
Mise en scène : Catherine Marnas.
Avec : Martine Thinières.
Scénographie et lumière : Carlos Calvo assisté de Clarisse Bernez-Cambot Laberta.
Son : Catherine Marnas assistée de Jean-Christophe Chiron.
Régie générale : François Borne.
Construction décor : Nicolas Brun, Maxime Vasselin, Cyril Bablin.
Costumes : Édith Traverso assistée de Kam Derbali.
Texte publié aux Éditions L'Atalante.
Durée : 1 h 05.
À partir de 14 ans.

•Avignon Off 2019•
Du 5 au 28 juillet 2019.
Tous les jours à 11 h, relâche le mardi.
Théâtre des Halles, Salle Chapiteau
4, rue Noël Biret.
Réservations : 04 32 76 24 51.
>> theatredeshalles.com

Yves Kafka
Dimanche 7 Juillet 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.







À découvrir

Bernard Adamus "C'qui nous reste du Texas"… Blues et beau

Pour son quatrième album, Bernard Adamus, avec son style blues très marqué, fricote avec le rock pour nous mener vers le grand nord sur des chansons qui se nourrissent de différents tempos aux paroles truculentes.

Bernard Adamus
Bernard Adamus, d'origine polonaise, a débarqué à ses trois ans au Québec. Depuis maintenant plus de dix ans, il trace une ligne artistique saluée par la critique avec ses albums "Brun" (2009), "No2" (2012) et "Sorel soviet so what" (2015). Du premier jusqu'au dernier LP, "C'qui nous reste du Texas", la qualité est toujours chevillée aux accords.

Avec ses dix titres, cet opus a une allure toujours foncièrement blues aux relents parfois rock. L'artiste a laissé très majoritairement son harmonica dans son étui. Sa voix, caractéristique, traînante, presque criarde, est utilisée comme effet multiplicateur de ses émotions.

Les chœurs sont discrets bien que parfois appuyés comme pour "Chipotle". Certaines compositions telle que "L'erreur" excelle dans un blues avec la contrebasse de Simon Pagé très présente, accompagnée de quelques notes de piano pour rendre un son plus clair quand celui-ci est, à dessein, légèrement étouffé par des percussions. La voix monte haut perchée au refrain où claironne un saxophone donnant un tournis musical, tel le reflet d'un état d'âme où la tristesse se berce d'incompréhension. C'est dans ces cassures de rythme que se mêlent d'autres éléments musicaux et vocaux donnant une tessiture aboutie. Le début d'une chanson peut ainsi être décharné à dessein comme celui d'un désert, d'un seul à seul avec l'artiste.

Safidin Alouache
05/05/2020
Spectacle à la Une

"I Fratelli Lehman" par la Cie Tom Corradini Teatro de Turin

Captation intégrale Ce spectacle sans paroles (ou très peu) - mais pas sans bruitages ! - devait être présenté au Théâtre Ambigu durant le festival Off d'Avignon cet été. Du fait de l'annulation, la compagnie italienne Tom Corradini Teatro de Turin vous invite à visionner cette pièce burlesque sur l'argent, la cupidité et l'amour raconté avec le langage du clown, sans interaction verbale, adapté à un public de tous âges et de toutes nationalités.

Comédie visuelle et physique interprété par deux talentueux clowns turinois (Tom Corradini et Michele Di Dedda), "I Fratelli Lehman" (The Lehman Brothers) raconte l'histoire d'un couple de banquiers et de financiers dont les capacités et les compétences les ont rendus célèbres et respectés dans tout le monde.

Apparemment, ils ont tout, des voitures rapides, de beaux secrétaires, des bureaux luxueux, un style de vie somptueux. Cependant, un jour leur fortune est anéantie en quelques minutes après un plongeon désastreux du marché boursier. Des richesses à la misère, ils doivent maintenant transformer leur échec en opportunité et gravir de nouveau la montagne du succès.

Gil Chauveau
21/04/2020
Sortie à la Une

Soigne le monde "Heal The World" de Michael Jackson par les Franglaises

Les Franglaises vous souhaitent encore et toujours un joyeux confinement en vous offrant une reprise franglisée de "Heal The World" de Michael Jackson ou "Soigne Le Monde" de Michel Fils de Jacques. Bonne écoute !

Soigne le monde
"Même confinés, les Franglaises récidivent en traduisant littéralement le très à-propos "Heal the World" de Michael Jackson : "Soigne le Monde". Enregistré et réalisé 100 % en confinement, les trente-cinq membres de la troupe donnent de la voix pour "faire de ce monde une meilleure place". "Enjoy… Euh, appréciez !"

Les Franglaises… le spectacle
Comédie musicale à la façon d'un "opéra pop" à l'américaine, le spectacle propose de traduire les plus grands succès du répertoire anglophone… histoire de vérifier, à travers un "test-aveugle", la pertinence de ces grands tubes mondiaux, des Scarabées à Reine, en passant par Michel Fils-de-Jacques et les Filles Épices… et bien plus encore…
Se prenant les pieds dans les incohérences des traductions littérales au premier degré à la manière de "google-trad", et emportés par la fiction de ces pièces musicales, les interprètes offrent une tournure explosive au spectacle qui vire au cabaret fou version Monty Python !
Durée : 1 h 45

Gil Chauveau
31/03/2020