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Avignon 2019

•Off 2019• Le Rouge éternel des coquelicots Main basse sur les quartiers nord, Chronique d'une disparition annoncée

Les quartiers nord, territoire plus près du New York populaire que des zones huppées de Marseille. Un snack posé là au milieu d'un immense chantier de "revalorisation urbaine", seuls des coquelicots sauvages y survivent. Vestige de tout un passé et culture en voie de disparition, le snack de Latifa Tir fait face au théâtre du Merlan de François Cervantes. Entre eux une complicité d'un an. Au bout de ces rencontres, une performance humaine où Catherine Germain "incorpore" la vie de l'habitante des lieux.



© DR.
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François Cervantes nourrit une addiction pour l'humain. On se souvient de manière émue de "Prison possession" où, à partir de quelques lettres d'un prisonnier, il avait créé une autofiction saisissante de vérité. Ici, il "instruit la réalité" des longs moments passés en la compagnie de cette femme ordinaire sans pareille (sic), né de parents maghrébins immigrés dans les années cinquante.

Catherine Germain accueille en elle l'histoire de Latifa qu'elle fait sienne au point de coiffer une perruque brune pour mieux, sous l'injonction de cette dernière, intégrer son corps. D'origine Chaouïa, Latifa Tir est née ici, y a toujours vécu, n'a jamais voyagé, et c'est au travers de ce récit réifié, porté par une actrice-femme "raccord" en tout point avec son modèle, que désormais son histoire "fictionnalisée" nous parvient pour voyager en nous.
Adossée à une petite table du snack, elle raconte, se raconte… Ce rideau de fer, ce geste qu'elle répétait immuablement chaque matin et chaque soir, elle ne le ferait plus…

Désormais, des cauchemars nocturnes, des hurlements se perdant dans le vide, et personne pour y répondre… Des ombres qui passent, des oiseaux qui survolent, des mauvaises herbes poussées anarchiquement parmi lesquelles de vivaces coquelicots rouges…

Le " je" qui égrène la parole - mais pouvait-on en douter ? - est bien celui de la propriétaire bailleuse du snack, sortie tout droit de la vraie vie (processus du renversement dans son contraire de "La Rose pourpre du Caire" de Woody Allen où c'était l'acteur qui sortait de l'écran pour rejoindre une vraie femme… elle-même héroïne du film) pour intégrer la voix de l'actrice. "Je m'appelle Latifa Tir. Je suis dans mon lit dans les quartiers nord. Je suis dans le corps de la comédienne".

© DR.
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Expérience sensible de la violence sociopolitique faite à celle qui ayant vécu plus de quarante années dans ce lieu se voit contrainte à le quitter en vingt-quatre heures. Tout ça au nom de la sacro-sainte "réhabilitation des quartiers", dût-elle, elle et son commerce, être déshabilités. Toute son existence est inscrite dans ses murs… Les souvenirs, comme des lambeaux de la tapisserie promise à disparaître sous les mâchoires des monstrueux engins au bruit infernal, se détachent d'elle…

Son père, propriétaire avant elle de ce snack, homme apprécié et respecté au bled. Bien sûr il avait parfois la main un peu leste… Une ombre fugitive, imperceptible, couvre son visage… Berbère, Kabyle, il avait noué ce héros de père un lien d'amitié improbable avec une châtelaine qui l'avait adopté, lui l'épicier de la colline. C'est là qu'elle est née, au château. La dernière d'une famille de quatorze enfants. Tous les Chaouis étaient venus les rejoindre. Du bidonville au château, un sacré grand écart ! Un rêve enterré avec la mort de la châtelaine.

Alors, ce snack, elle le défendra bec et ongles jusqu'à ce que le nouveau local soit terminé. Lieu refuge des jeunes du quartier en mal de famille, lieu emblématique inscrit dans le tissu d'une solidarité de proximité, la mobilisation générale est décrétée. Le chef de chantier chargé de la démolition en aura le nez cassé. Les "Indiens de la Colline" veillent…

Avec l'authenticité de l'artiste qui, pour la première fois, joue le rôle d'une femme réelle, Catherine Germain, complice de Latifa Tir et de François Cervantes, le metteur en mots, délivre un moment d'une grande vérité humaine. Ainsi, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, "La dame du snack", porteuse d'une culture que les engins des travaux publics ne pourront jamais détruire, devient sous l'effet de l'écriture et de l'interprétation théâtrales un mythique personnage entrant de plain-pied dans les "légendes cervantes". Quant aux quartiers nord de Marseille, ils s'en trouvent à juste "conte"... "réhabilités".

"Le rouge éternel des coquelicots"

Création 2019.
Texte : François Cervantes, à partir de conversations avec Latifa Tir.
Mise en scène : François Cervantes
Avec : Catherine Germain
Son : Xavier Brousse
Lumière : Dominique Borrini.
L'Entreprise - Cie François Cervantes.
Durée : 1 h.
À partir de 12 ans.

•Avignon Off 2019•
Du 5 au 26 juillet 2019.
Tous les jours à 22 h 15, relâche le mercredi.
11 • Gilgamesh Belleville, Salle 3
11, boulevard Raspail.
Réservations : 04 90 89 82 63.
>> 11avignon.com

Yves Kafka
Vendredi 12 Juillet 2019

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"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

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Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
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"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020