La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

La beauté d'un théâtre oscillant entre réalisme et idéalisation

"Les Soldats" et "Lenz", Théâtre 71, Malakoff, puis en tournée

Anne-Laure Liégeois monte les textes de deux auteurs, deux poètes incompris de leur temps, qui, à cinquante ans d'intervalle, paraissent des jumeaux en art. Jakob Lenz* avec "Les Soldats" et Georg Büchner, dans un texte sobrement intitulé "Lenz", se font écho et la metteure en scène assemble les deux œuvres en un véritable diptyque. De la belle ouvrage qui met en valeur une authentique réflexion sur l'Art, sur la "mimesis", le réalisme et le rôle du poète.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Dans "Les Soldats" de Jakob Lenz (1775), les parents rigides font le malheur de leurs enfants dont le destin est tragique. Ainsi Marie est une fille bonne à marier qui commet l'erreur fatale de transgresser l'ordre social établi en croyant aux sentiments et ne trouve que la marque de l'infamie. Elle écoute déjà trop les fredaines des jeunes et bouillants et oisifs soldats auxquels son père commerçant fait trop crédit.

Marie devient une fille à soldats. Marie, la putain, finit mal. Coupable. Chassée. Abandonnée. Sacrifiée. À l'inverse de ses contemporaines françaises, elle n'est pas transfigurée par la réciprocité des sentiments amoureux ou ne peut devenir sadienne et dominante.

Dans Marie, il y a tous les ingrédients futurs d'une Lulu et d'une Lola dont Anne Laure Liégeois exploite, dans une forme de mise en abyme, avec une grande justesse dramaturgique et scénique, tous les aspects.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Elle émonde le texte original de toutes les sensibleries et dialogues moralistes portés par certains des personnages. Elle durcit les lignes d'opposition, garde la trajectoire funeste de l'œuvre et approfondit, ce faisant, sa dimension documentaire sur un monde qui ne connaît pas la raison des sentiments, qui ne connaît ni autrui, ni tact, ni courtoisie, ni caresse. Une société figée dans un ordre social intangible et rigide qui sépare et classifie. Une société de castes dans laquelle se déchirent tous les êtres sensibles. Sans merci.

Du point de vue scénographique, l'espace de représentation interroge les règles de la représentation. Le lointain est fermé par les loges et le premier balcon d'une petite salle de théâtre. Il se présente ainsi en mimétique de la vraie salle. Les comédiens et leurs personnages, par des changements à vue, agissent soit comme acteurs, soit comme spectateurs de leur propre jeu. Ils conquièrent l'espace de la scène et produisent un objet esthétique et dramatique en forme contemporaine dans laquelle s'insèrent des saynètes cabarets citant un dix-huitième siècle licencieux à la manière de Karl Valentin. Cela est à la fois esthétique et plein de vivacité.

Avec ce traitement, la pièce prend une résonance contemporaine très étonnante. Dans ce qui est montré, ce qui est caché.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
De manière inverse, la seconde pièce, dans une forme en rupture, contrainte et minimaliste, sonne comme un manifeste pour la liberté de l'Art. Par récits alternés de cour à jardin et de jardin à cour, les deux comédiens, qui ont joué le capitaine - qui a été si faible - et la mère - qui a été si dure - dans "Les Soldats", refusent tout réalisme et tout expressionnisme. Ils évoluent à l'antique, en quelque sorte, exprimant avec une sobriété intense les excès de sensibilité en bordure de folie qui affectèrent Lenz lors d'une cure à la montagne.

Entre descriptions des paysages et hallucinations, rencontres avec des villageois de misère en quête de chamanisme, crise mystique, tentation du suicide et sentiment du néant, le jeu époustouflant d'Agnès Sourdillon et de d'Olivier Dutilloy redonne une chance d'humanité aux personnages qu'ils ont joué dans la première pièce. Comme une proposition de rédemption, un regain d'âme.

À l'issue du spectacle le spectateur applaudit très fort cette beauté d'un théâtre oscillant entre réalisme et idéalisation, exigence esthétique et sensible.

* Un des fondateurs du premier romantisme allemand, le "Sturm und Drang"

Vu à la Maison de la Culture d'Amiens.

"Les Soldats" et "Lenz"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
"Les Soldats" d'après Lenz.
Suivi de "Lenz" d'après Buchner.
Traduction et adaptation "Les Soldats" : Anne-Laure Liégeois, en collaboration avec Jean Lacoste.
Traduction "Lenz" : Henri-Alexis Baatsch.
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois.
Assistanat à la mise en scène : Camille Kolski.
Avec (pour "Les Soldats") : Luca Besse, James Borniche, Elsa Canovas, Laure Catherin, Camille de Leu, Simon Delgrange, Anthony Devaux, Olivier Dutilloy, Victor Fradet, Isabelle Gardien, Paul Pascot, Alexandre Prusse, Achille Sauloup, Didier Sauvegrain, Agnès Sourdillon, Veronika Varga.
Avec (pour "Lenz") : Olivier Dutilloy, Agnès Sourdillon.
Collaboration à la scénographie : François Corbal.
Lumières : Dominique Borrini.
Costumes : Séverine Thiébault.
Chorégraphie : Sylvain Groud.
Musique "Les Soldats" : Bernard Cavanna.
Création sonore "Lenz" : François Leymarie.
Décor construit à l’Atelier du Grand T - Théâtre de Loire-Atlantique.
Durée estimée : Les Soldats, 2 h ; Pause, 15 min ; Lenz, 55 min.

Tournée

23 janvier au 2 février 2018 : Théâtre 71 - Scène nationale, Malakoff (92).
Du 6 au 10 février 2018 : Le Grand T - Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes (44).
Les 13 et 14 février 2018 : Le Volcan - Scène nationale, Le Havre (76).
Le 20 février 2018 : Mars - Mons Arts de la Scène, Mons (Belgique).
Le 3 mars 2018 : Les 3T - Scène conventionnée, Châtellerault (86).
Les 7 et 8 mars 2018 : Le Cratère - Scène nationale, Alès (30).
Du 20 au 22 mars 2018 : Théâtre de l’Union - CDN du Limousin, Limoges (87).
Du 27 au 29 mars 2018 : Théâtre Dijon Bourgogne - CDN, Dijon (21).

Jean Grapin
Mardi 23 Janvier 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Barbara amoureuse"… Ah qu'il est doux le temps des amours

Caroline Montier chante "Barbara amoureuse", Essaïon Théâtre, Paris

Chanter l'amour comme une femme, chanter l'amour de toutes les femmes, et interpréter celle qui sut tant aimer les hommes ainsi que son public. Dans une belle et élégante simplicité, Caroline Montier nous offre quelques joyaux mélodiques et poétiques de la grande Barbara, éternelle amoureuse.

Parti-pris judicieux, Caroline Montier a puisé dans le répertoire de jeunesse de la dame en noir, époque L’Écluse, Bobino (en première partie de Félix Marten en 61 et de Brassens en 64, puis en vedette en 65), et des premiers Olympia… Période Barbara jeune, tendre, passionnée ou orageuse amante. Une femme qui, à ses débuts, fut tout aussi timide et réservée que mutine et fougueuse, aimant tant l'amour que les hommes qui souvent l'ont comblée.

De titres connus ("Dis, quand reviendras-tu", 1ère version 1962 ou "La Solitude", 1965) à ceux qui le sont moins ("Pierre", 1964 ou "Gare de Lyon", 1964), Caroline Montier a construit un récital sur ces aventures qui ont jalonné sa vie, mais ici avec un choix de chansons enregistrées par Barbara entre 1962 et 1968, avec une prédilection pour des compositions de 64 ("Toi l'homme", "Je ne sais pas dire", "Septembre"…) ou de 68 ("Du bout des lèvres", "Amoureuse", "Le Testament", "Tu sais"…).

Dans cette exploration originale, Caroline Montier fait le choix d'aller croquer un rayon de soleil dans les amours de Barbara, apportant, avec subtilité et talent, une touche de grâce à l'ensemble.

Gil Chauveau
12/12/2018
Spectacle à la Une

"Adieu Monsieur Haffmann"… Rire et émotions mêlés dans une pièce toute en délicatesse… comme une sonate des cœurs purs

Reprise de la pièce aux quatre "Molière 2018", Théâtre Rive Gauche, Paris

La pièce est dessinée en traits purs, comme une esquisse, une encre fine qui laisse autant de place à l'imaginaire dans les espaces laissés vides que dans les tracés. Une sorte de stylisation mêlée à une extrême pudeur pour permettre à cette histoire de briller malgré la noirceur de l'époque où elle se déroule.

1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

Bruno Fougniès
09/10/2018
Sortie à la Une

"Crocodiles"… Comme l'histoire d'un d'Ulysse, épuisé, recueilli par Nausicaa

"Crocodiles", en tournée 2018/2019

C'était, il y a, une fois. Un petit garçon qui aimait les étoiles et les arbres fruitiers. Enaiat est son nom. Sa mère, parce qu'elle l'aimait, l'a confié au destin, en l'abandonnant au-delà de la frontière alors qu'il approchait de ses dix ans.

C'est qu'à dix ans, là-bas en Afghanistan, on devient un homme et qu'un homme, quand il est hazāra, quand il appartient à une ethnie persécutée, ne va pas à l'école. Il est esclave. Pendant cinq ans, peut-être, il va avancer vers l'Ouest, de nuit. Se cachant, travaillant le jour, amassant un pécule, des rencontres et des chances.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, jusqu'à cette Italie joyeuse et merveilleuse qui l'accueille et recueille son récit.

Cendre Chassane dans "Crocodiles" condense le récit du véritable Enaiat (publié en 2011 chez Liana Levi), et en fait un conte à deux voix dans lequel un écrivain journaliste plein d'empathie interviewe le réfugié.

Sa pièce est un concentré de théâtre. Sa simplicité narrative, l'économie de ses accessoires (un bout de ficelle, un cerf-volant, un ballon, un t-shirt, un livre illustré, un gâteau, un lé de tissu métallisé, des images d'infini de sable ou de ciel) suffisent à capter l'imaginaire et rendent l'histoire lisible et sensible.

Jean Grapin
23/04/2018