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Théâtre

"L'Occupation" L'hydre insatiable de la jalousie : une histoire commune…

Les Québécois ont une expression fort imagée pour dire ce que présage toute relation amoureuse : "Tomber en amour"… c'est s'exposer à "entrer en jalousie", un peu comme on entre dans les ordres, soumis à un appel irrésistible déjouant toute raison. Annie Ernaux, faisant matière littéraire des heurs et malheurs de son existence, a commis à l'aube des années 2000 un petit livre contant par le menu son expérience d'une jalousie "sans nom" ayant occupé son corps et son âme en les colonisant. Seule l'écriture a pu l'en libérer.



© Marion Stalens.
© Marion Stalens.
Au théâtre, mettre en jeu un récit littéraire, si vivant soit-il, n'est pas sinécure. Pierre Pradinas s'y attelle, non sans une certaine jubilation intérieure, trouvant dans Romane Bohringer, comédienne experte de ce qu'aimer veut dire (cf. "L'amour Flou" réalisé avec son ex-compagnon Philippe Rebbot), la complice rêvée possédant l'art de donner vie sur scène, avec force et naturel, aux affres d'une femme habitée par la jalousie.

Sur l'estrade de la Halle des Chartrons de Bordeaux, devant un parterre de spectateurs assis sur des bancs, l'actrice de l'âge de "la rivale" va parcourir sans fléchir cette descente aux enfers émaillée de saillies dérisoires. Sentiments violents, "in-sensés", dont l'outrance n'a pour égale que la violence fouraillant la chair de l'écrivaine, auteure de cette partition résonnant en chacun(e) comme la résurgence d'un cri primal refoulé.

Roland Barthes, dans ses "Fragments d'un discours amoureux", avouait : "comme jaloux je souffre quatre fois : d'être exclu, d'être agressif, d'être fou et d'être commun". Étapes d'un chemin de croix mortifère que l'héroïne va parcourir en boucle, reproduisant à l'envi les états et comportements propres aux amoureux damnés, évidés par l'idée même de la perte.

© Marion Stalens.
© Marion Stalens.
Car même si c'est elle qui avait quitté W, lorsque son ex-amant lui annonce qu'il va vivre avec une autre femme, cela suffit pour déclencher illico un raz-de-marée qu'aucune digue ne sera apte à contenir. Dès lors, n'ayant de cesse de vouloir connaître l'identité de cette rivale qui lui ravit - "après-coup" - la place que naguère elle occupait auprès de cet homme, elle focalise son existence autour de la recherche obsessionnelle de l'inconnue, double insaisissable d'elle-même. Comme si l'amant éconduit reprenait à ses yeux les couleurs du désir et qu'elle ne pouvait supporter qu'il échappe au passé qui les lie.

Blessure narcissique rendue béante par l'idée fantasmée que l'amant puisse trouver calme et volupté dans les bras d'une autre, l'excluant ipso facto de la place d'élue. Situation d'exclusion vécue comme intolérable et la conduisant à la dérive, aux limites de la folie furieuse. Prête à tout pour déloger le monstre jaloux qui la met à mal en la consumant de l'intérieur, elle se livre à des manœuvres désolantes ajoutant à sa détresse la disgrâce de déchoir… Comment pourrait-elle supporter qu'une inconnue puisse, au petit matin, tenir dans sa main le sexe dressé de l'homme auquel elle s'agrippait comme à une planche de salut ?

© Marion Stalens.
© Marion Stalens.
Une plongée dans les arcanes de la jalousie, matière hautement combustible dont se saisit à bras le corps l'actrice pour brûler les planches, avec aplomb et fragilité mêlées. Tantôt suspendue au micro promu au rang de confident pour mieux faire entendre les crépitements de ses émotions internes, tantôt s'adonnant à d'affreuses grimaces dignes d'une sorcière vengeresse, ou encore virevoltante par pur défit avec son vêtement en main (dépouille exhibée de la rivale ?), son corps apparaît traversé par les éclats de la maladie à l'œuvre.

Redoublant les errements d'un corps mis à mal, les paroles qui s'échappent comme un flux intarissable se prennent à charrier des insanités se voulant libératrices. En vain. La purgation des passions n'a que faire des couplets de carabins en rut. Le mal est plus profond. Seul le temps de l'écriture pourra l'en exonérer.

Parcours d'une femme singulière dont la descente aux enfers trouve écho universel en l'humaine condition… En effet, si le théâtre ne peut nous purger de nos souffrances chevillées au corps - et la jalousie est de celles-là -, il a l'immense vertu de nous les "re-présenter" : mises à distance et portées par une femme-actrice accompagnée en live par une harpe aux sons enivrants, elles s'en trouvent soudain déminées, privées - pour un temps - de leur charge implosive.

Spectacle représenté le mardi 6 octobre 2020, lors du Marché de la Poésie, Halle des Chartrons, Bordeaux (33).

"L'Occupation"

© Marion Stalens.
© Marion Stalens.
Texte : Annie Ernaux, publié aux Éditions Gallimard.
Mise en scène, Pierre Pradinas.
Assistants(es) à la mise en scène : Aurélien Chaussade et Marie Duliscouët.
Avec : Romane Bohringer et le musicien Christophe "Disco" Minck.
Musique originale : Christophe "Disco" Minck.
Scénographie : Orazio Trotta/Simon Pradinas.
Lumières : Orazio Trotta.
Images : Simon Pradinas.
Son : Frédéric Bures.
Maquillage/coiffure : Catherine Saint-Sever.

Tournée
3 octobre 2020 : Théâtre des Halles, Avignon (84).
6 octobre 2020 : Marché de la poésie Halle des Chartrons, Bordeaux (33).
8, 9, 12, 13 et 15 octobre 2020 : Théâtre de l'Union - Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (87).
18 octobre 2020 : Les Arts d'Azur, Le Broc (06).
1er et 2 décembre 2020 : Les Scènes du Jura - Scène Nationale, Lons le Saunier (39).

Yves Kafka
Lundi 12 Octobre 2020

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"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

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Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

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Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

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Gil Chauveau
17/09/2020
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"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020