La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Coin de l’œil

L’Étrange Festival : Les tout nouveaux monstres

Le chaos en travaux du Forum des Halles est l’endroit idéal pour goûter aux merveilles venimeuses que nous propose cette année l’Étrange Festival. Une sélection de pépites qui nous emmènent explorer les recoins les plus sombres du monde contemporain. Plongez dans les entrailles de l’enfer sur terre…



"Un Jour de Chance" © DR.
"Un Jour de Chance" © DR.
Depuis dix-huit ans, l’Étrange Festival est une manifestation incontournable. Non seulement parce qu’il offre un très large panorama - plus de quatre-vingts longs métrages et une cinquantaine de courts - de ce qui se produit à travers le monde dans le domaine du fantastique, de l’horreur et de l’extrême, mais aussi parce qu’il démontre que le cinéma de genre, du fait qu’il peut pratiquement tout se permettre en termes d’imagination et de création, est, paradoxalement, le plus à même de saisir et de restituer les angoisses bien réelles des spectateurs. Comme on peut le constater dans cette édition 2012, les terreurs contemporaines sont bien éloignées des cauchemars traditionnels, et prennent leur racine dans la vie sociale, politique et économique. Petit panorama, bien sur non exhaustif, en guise d’échauffement pour le marathon d’images qui vous attend.

Redd Inc.

"Redd Inc." © DR.
"Redd Inc." © DR.
À l’heure où le spectre le plus effrayant est celui du chômage et où les employés brisés par des techniques de "management" inhumaines se suicident en rafale au bureau, il était inévitable que le cinéma d’horreur investisse le monde du travail et transforme un petit chef d’une grande multinationale en tueur en série, enchaînant ses victimes devant leur ordinateur, avant de leur distribuer des tâches abrutissantes qu’ils se doivent d’exécuter sous peine de licenciement on ne peut plus définitif.

Horaires draconiens, cadences infernales, pauses-pipi chronométrées, harcèlement permanent… Le psychopathe qui sévit dans Redd Inc., très parodique série B australienne de Daniel Krige, utilise toutes les techniques managériales modernes. À quelques détails près, mis en images explicites par le vétéran du maquillage gore Tom Savini, on se croirait vraiment chez France Telecom ou à la Poste.

Un jour de chance

"Un Jour de Chance" © DR.
"Un Jour de Chance" © DR.
Le travail est également au cœur de la nouvelle tragi-comédie d’Alex de la Iglesia, Un jour de chance, où un ex-publicitaire flambeur devenu chômeur se retrouve, après une chute dans un théâtre antique en travaux, cloué au sol par une tige de métal qui lui pénètre dans le crâne. Passant sans transition du statut d’anonyme invisible à celui d’attraction nationale, il y voit l’occasion inespérée de tirer profit de sa situation pourtant peu enviable. Dans ce petit chef d’œuvre acide qui renvoie aux meilleurs films à sketches italiens des années soixante-dix, les démons ne sont plus tapis dans l’ombre, mais nous dévorent en pleine lumière, avec notre assentiment : médias cannibales, voyeurisme, cynisme, com’ érigée en mode de pensée…

Citadel

"Citadel" de Ciaran Foy © DR.
"Citadel" de Ciaran Foy © DR.
Autre lieu fantasmatique des temps modernes, la cité et ses tours à l’abandon social fournissent aux scénaristes un décor anxiogène à souhait et un réservoir à créatures diverses. Celles qui hantent la banlieue irlandaise sordide dépeinte dans Citadel ont la forme de gnomes encapuchonnés dont on n’aperçoit que les silhouettes. Après avoir agressé et contaminé d’une infection inconnue la jeune femme enceinte du héros, les teignes s’entêtent à persécuter le malheureux père célibataire, devenu entretemps gravement agoraphobe. Installant une ambiance au-delà du déprimant, Ciaran Foy signe une œuvre placée sous le signe de la désolation, à proscrire formellement en cas de coup de cafard, même léger, sous peine d’être saisi d’une envie irrépressible de se pendre avec le tuyau du gaz en sautant du balcon.

Tower Block

"Tower Block" de James Nunn & Ronnie Thompson © DR.
"Tower Block" de James Nunn & Ronnie Thompson © DR.
En revanche, le monstre qui éradique un à un les derniers habitants de la tour qui constitue le décor unique du britannique Tower Block n’a, lui, rien de surnaturel. Sorte de justicier aberrant qui entreprend de dégommer au fusil à lunette des banlieusards terrifiés et lâches - le film s’ouvre sur le lynchage, par deux zonards cagoulés, d’un jeune homme qui cherche en vain refuge dans l’un ou l’autre des appartements, dont les occupants appliquent la règle d’or : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire -, il sort tout droit d’une réalité bien tangible. Sec comme les coups de feu qui ponctuent l’hécatombe, sans esbroufe ni fioritures, peuplé de personnages loin d’être tous sympathiques, le film de James Nunn et Ronnie Thompson cueille au foie à la manière des meilleurs thrillers d’angoisse et transforme une tour promise à la démolition en piège à rats affolés.

Swastika et turban

Et puis, politiquement, il y a les valeurs sûres. Dans Iron Sky, improbable coproduction austro-germano-finlandaise signée Timo Vuorensola, une armée de nazis, sournoisement planquée depuis des décennies derrière la face cachée de la Lune, attaque une mission d’astronautes américains et prend la direction de la Terre, pour réinstaurer l’inévitable Reich de mille ans. Dans Ozombie, comédie d’horreur américaine de John Lude, c’est Ben Laden qui revient d’entre les morts pour de nouveau menacer le monde à la tête d’une armée de kamikazes morts-vivants…

La Secunda muerte

"The Second Death" de Santiago Fernandez Calvete © DR.
"The Second Death" de Santiago Fernandez Calvete © DR.
Mais les grandes figures de l’islam intégristes ne sont pas les seuls fous de dieu à être mis à contribution pour nous flanquer la trouille, comme en témoigne l’envoutant thriller fantastique argentin La Secunda Muerte (la deuxième mort). Ici, c’est sous l’apparence de la Sainte vierge qu’un fantôme vengeur décime un à un tous les membres d’une même famille dans un trou de la pampa, tandis que la chef de la police locale, athée farouche, essaye de résoudre l’énigme avec l’aide d’un gamin plus ou moins devin victime d’un père abusif. Les monstres, dans le film de Santiago Fernandez Calvete, ce sont les gardiens des valeurs d’une société sud-américaine qui semble incapable de se dépêtrer d’un passé lourd de secrets : le clergé, la famille, la police…

Insensibles

"Insensibles" de Juan Carlos Medina © Distrib Films.
"Insensibles" de Juan Carlos Medina © Distrib Films.
Les fantômes du passé - ceux de la guerre civile espagnole et de la dictature franquiste - constituent aussi l’essence d’Insensibles. Ils prennent ici la forme d’enfants inexplicablement insensibles à la douleur, enfermés dans un asile-prison pour y être étudiés, mais que les événements transformeront en instrument de terreur politique dont les répercussions se font ressentir encore aujourd’hui. Avec toute la subtilité qui caractérise la nouvelle vague du cinéma fantastique espagnol, Juan Carlos Medina nous entraîne dans un perturbant voyage fait d’allers-retours entre le passé et le présent - en l’occurrence celui d’un neurochirurgien à la recherche de ses parents biologiques pour les besoins d’une greffe dont sa vie dépend -, dans une Espagne sombre et mélancolique bien loin des clichés touristiques aguichants.

The Thompsons

"The Thompsons" © DR.
"The Thompsons" © DR.
Bien sûr, les monstres classiques peuvent rester à l’affiche - on ne les déloge pas si facilement -, mais le plus souvent dans des relectures décalées. La famille de vampires américains qui, dans The Thompsons, des biens nommés Butcher Brothers (de leur vrai nom Mittchell Altieri et Phil Flores), replonge aux sources dans un très traditionnel village d’Angleterre, sont des suceurs de sang pervertis - dans tous les sens du terme puisque, hormis une belle paire de canines proéminentes, ils ne répondent à aucun "code" du vampirisme : ils se baladent en plein soleil, se foutent de l’ail et des crucifix et, blessés par balle, peuvent même mourir.

Grabbers

"Grabbers" de Jon Wright © DR.
"Grabbers" de Jon Wright © DR.
Même chose pour les extraterrestres aux allures de poulpes échappés de Tchernobyl qui, dans le réjouissant Grabbers de Jon Wright, viennent troubler la quiétude imbibée d’une petite île au large de l’Irlande : comme ils sont allergiques à l’alcool, ils fournissent un système de défense tout trouvé à des habitants qui, barricadés dans le pub local, joignent l’utile - survivre - à l’agréable - prendre une cuite carabinée…

Carte blanche à Jan Kounen

L’Étrange Festival : Les tout nouveaux monstres
L’Étrange festival ne perd pas non plus ses bonnes habitudes de manifestation propice aux débordements artistiques avec une carte blanche au grand déjanté qu’est Jan Kounen (le court Vibroboy, Dobermann, sans oublier le trip hallucinogène Blueberry : l’expérience secrète). Les films qu’il a choisi de présenter et projeter sont d’ailleurs représentatifs de sa personnalité pour le moins excessive : Les 3 supermen turcs aux Jeux olympiques, démarquage moustachu des Santo y Blue Demon mexicains - déjà passablement nanardesques - ; Blood Freaks, navet seventies d’anthologie, arborant un ravissant homme à tête de poulet dégénéré ; Mort sur le grill, la folie cartoonesque de Sam Raimi ; Koyaanisqatsi, de l’ex-moine Godfrey Reggio, inventeur - et seul utilisateur - du "cinéma non-verbal"…

On notera également deux nuits à ne manquer sous aucun prétexte. D’abord une "Nuit Zombie" où l’on pourra admirer, outre le déjà cité Ozombie, un Zombie Ass japonais dont le titre fait saliver d’avance, et une "Nuit New British Generation", consacrée à la nouvelle vague anglaise enragée.

Et, pour faire couler tout ça, on s’adonnera aux plaisirs multi-sensoriels du programme de la section "L’Étrange musique" où l’on reverra par exemple ce chef-d’œuvre glaçant qu’est le Dead of Night de Bob Clark - Le Mort-vivant chez nous -, au son post-grunge du groupe 7 Weeks.

Du 6 au 16 septembre 2012.
L’Étrange festival - 18e édition.
Forum des images, Forum des Halles, Paris 1er.
Programmation complète, horaires et soirées spéciales sur www.etrangefestival.com
Renseignements et réservations au 01 44 76 63 00.
Vente en ligne des billets sur www.forumdesimages.fr

Gérard Biard
Vendredi 31 Août 2012

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.







À découvrir

Nice Classic Live - Académie internationale d'Été de Nice

Du 30 juillet au 15 août 2020, la troisième édition du Nice Classic Live consacrée aux répertoires classique et jazz sous la direction artistique de Marie-Josèphe Jude se tiendra dans le Jardin des Arènes de Cimiez.

Nice Classic Live - Académie internationale d'Été de Nice
Le concert d'ouverture du 30 juillet "Métamorphoses", en écho à l'exposition au musée Matisse, propose un concert de pianos avec les "Métamorphosis" de Philippe Glass, puis la transcription pour deux pianos et huit mains des neuf symphonies de Beethoven. On y applaudira Claire Désert, Valentina Igoshina, Marie-Josèphe Jude, Michel Béroff, Florent Boffard. À 21 h 30 un concert de jazz sera donné par Pierre Bertrand et la Caja Negra Sextet.

Le jour suivant, Beethoven sera encore à l'honneur avec Olivier Charlier et Marc Coppey ainsi que les pianos de Michel Béroff et Emmanuel Strosser et, à 21 h 30, Jean-Philippe Collard et Patrick Pouvre d'Arvor offriront un concert lecture "L'âme de Chopin". Beaucoup d'autres compositeurs encore, jusqu'au 15 août. Citons Poulenc Tchaikovsky, Barber, Stravinsky, Éric Satie Mozart, Purcell, Ravel, Gershwin et beaucoup d'autres pour le plaisir de réentendre de la musique vivante en live avec les meilleurs artistes du moment.

Christine Ducq
18/07/2020
Spectacle à la Une

Les Échappées Cirque remplacent, durant cet été de déconfinement, le festival "Parade(s)" à Nanterre

Le festival "Parade(s)", qui devait avoir lieu la première semaine de juin, a dû être annulé suite à la crise sanitaire… Mais la ville, l'équipe du festival "Parade(s)" et Les Noctambules - école de cirque et lieu de fabrique des Arènes de Nanterre - ont décidé de programmer en juillet et en août des propositions circassiennes dans les quartiers.

Les Échappées Cirque remplacent, durant cet été de déconfinement, le festival
Ainsi, durant tout l’été, 10 échappées seront accueillies dans le cadre des Terrasses d'été imaginées par la ville de Nanterre dans chaque quartier. Une programmation des arts du cirque et de la rue qui mêle spectacles de danse, numéros de cirque (tissu, trapèze, mât chinois, etc.), impromptus spectaculaires et poétiques, ateliers de jonglage et de sérigraphie… mais aussi espace détente avec transats, jeux d'eau et animations.

Les artistes invités, (en alternance) :
Léonardo Montresor, Christopher Lopresti et Lou Carnicelli, Thomas Trichet, Hervé Dez Martinez et Boris Lafitte (Cie FFF), Iorhanne Da Cunha et Anahi de las Cuevas (Cie l'un Passe), Rocco Le Flem (Cie Iziago), Déborah Mantione (Cie Trat), Laura Terrancle (Cie Femme Canon), Yumi Rigout (Cie Furinkaï), Antoine Helou, Ilaria De Novellis, Atelier de la Banane…
Coordination artistique : Satchie Noro.

Gratuit et ouvert à tous.
De 15 h à 19 h, en continu.

Gil Chauveau
06/07/2020
Sortie à la Une

"Nos films" Faire vibrer le cinéma, même absent, au cœur de nos rêves

Cendre Chassanne, femme de théâtre amoureuse de cinéma, rend hommage au 7e art. À sa manière. En mettant en scène "Nos films" sur un plateau de théâtre quasi vide. Le spectateur est face à un acteur seul sur le plateau éclairé chichement. Un micro et, au lointain, quelques légendes filmiques peu visibles.

Il n'y a pas de ces images animées en contrepoint du jeu. De celles qui fascinent et dispersent l'attention. Ce qui est rare de nos jours… L'acteur se trouve dans la situation commune du spectateur qui, à la sortie de la séance de cinéma, conserve la vivacité de son émotion, son plaisir. Comme un trop-plein de sensations à transmettre.

Sur scène, l'acteur se trouve au point focal, au point neutre, face au public, mis en position de raconter. Sommé en quelque sorte de raconter. La représentation proposée par Cendre Chassanne est celle de la prise de parole. Après coup, après la représentation. Comme si celle-ci devait être réitérée pour mieux exister. Des fragments, des bribes, comme extraites de la projection.

Le projet de Cendre Chassanne prévoit neuf films portés par neuf comédiens en trois trilogies successives qui seront achevées en 2020. La première porte sur la "nouvelle vague" - François Truffaut, Jacques Doillon, Agnès Varda. Trois monologues distincts. Trois témoignages. Trois comédiens différents. Trois pépites théâtrales.

Jean Grapin
21/07/2020