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Théâtre

Festival de La Ruche #2 Épisode 2 Immersion in situ dans les créations à venir, une invitation à un work in progress transgressif

Après les quatre premières (belles) découvertes de l'épisode 1 ("Motel", "A quel type de drogue je corresponds ?", "Pop-Corn Protocole", et "Horace"), en voici trois autres à l'originalité tout autant affirmée et qui, chacune dans leur domaine, sont porteuses d'un souffle prometteur. Ainsi ce festival de La Ruche initié par le TnBA, en présentant à leur suite trois jours de théâtre "en train de se faire", confirme-t-il ses ambitions d'immerger le public dans le chaudron de la création.



"Brisby" © Pierre Planchenault.
"Brisby" © Pierre Planchenault.
"Brisby (blasphème !)", interprétée et mise en scène par Julie Papin (impressionnante de "vitalité" dans ce rôle avec lequel elle fait corps et plus encore…), cette reine sans royaume ou si peu (écho de "Le Roi se meurt" d'Ionesco) redouble d'énergie face à l'inéluctable : la mort, qui décime ses sujets et jusqu'à ses sœurs royales, ne risque-t-elle pas de l'atteindre à son tour ? Non, parbleu ! Impossible ! Elle a la vie devant elle… du moins si elle en croit l'énorme ventre qui la précède. Et cette perspective de donner incessamment naissance à un beau bébé l'euphorise, au point de la conforter dans le déni de la fin de son monde.

Le ton est tout de suite donné, on n'est pas dans un conte pour ersatz d'adulte rangé dans les clous de rêveries à la guimauve mais dans un univers "en fin de compte" assez ordinaire. Un monde suffisamment caricaturé pour qu'il accentue, en les grossissant plaisamment mais sans aucunement en déformer la nature, les risques démentiels que nous, humains (?) du XXIe siècle, faisons délibérément courir à notre vieille planète, la Terre, surchauffée à blanc, prête à étouffer à son corps défendant les espèces vivantes ayant trouvé refuge en son sein depuis des millénaires.
Mais est-ce "vraiment" là une fable… ou une projection très terre à terre ?

"Brisby" © Pierre Planchenault.
"Brisby" © Pierre Planchenault.
Quant à la voix off qui commente la scène (les scènes de la vie d'une future accouchée sans avenir), elle se délecte de multiplier les conditionnels ("La femme enceinte serait allongée… Elle pourrait accoucher d'une souris… Le sortilège pourrait être le prologue…") comme si l'histoire à venir n'était qu'un faisceau d'hypothèses parmi d'autres… encore plus terribles ! Dès lors, évoquant avec maestria tous les personnages (le peuple pourrissant sur pied, l'émissaire annonçant une guerre imminente, l'impératrice de l'univers venue la sauver, la dernière araignée vivante écrasée, ses sœurs mortes de jalousie, le retour du fiancé éconduit, les souris cannibales, etc.), elle fonce, seule, vers une chute… sidérale ; l'enfant en son sein, son fol espoir, ayant concocté une ultime surprise peu amène mais des plus sensées…

Contre toute attente, la fin se voudra pourtant lumineuse et, de cette expérience cosmologique au bord du big-bang, on sort ravi d'avoir été pris pour… des adultes. Ouvrant alors grand les yeux devant la beauté fabuleuse d'un "compte à rebours" propre à dessiller nos paupières, nous retrouvons notre âme d'enfant enclin à rêver à une planète aimable.

"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
"Le Rouge et le Noir/Traversée", l'œuvre mythique de Stendhal est mise ici "spectaculairement" en bouche par Franck Manzoni (le narrateur, Monsieur de Rênal, Marquis de la Mole), Nicolas Martel (Julien Sorel) et Faustine Tournan (Madame de Rênal, Mathilde de la Mole), revêtant tour à tour un simple élément de costume pour donner corps aux différents personnages (le curé Chélan, l'abbé Pirard, etc.) de ce roman d'apprentissage.

Renouant avec le dispositif qui leur est cher depuis "Le Banquet fabulateur" (inspiré de "L'Espèce fabulatrice" de Nancy Huston, émaillée d'extraits de Shakespeare, Tchekhov, Ibsen, Feydeau…), Catherine Marnas et son complice Procuste Oblomov invitent les spectateurs à un banquet participatif. Là, autour d'une gigantesque table dressée, carafes de vins (excellents…) et de jus de fruits (sans doute aussi excellents…) disposées sur la blanche nappe, ils pourront goûter au plaisir ô combien sensuel de "voir" le texte prendre vie au travers des personnages sortant des pages du roman pour s'inviter à leurs côtés…

"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
Comme dans "La Rose Pourpre du Caire" de Woody Allen, Julien Sorel, Madame de Rênal et Mathilde de la Mole feront - avec un indicible bonheur - effraction dans nos vies pour venir nous confier les tourments de l'amour et de l'ambition conjugués. Nous effleurerons leur peau, trinquerons avec eux, seront bouleversés par les affres qui les parcourent et par les émois qui les traversent. Si l'on prête abusivement à Flaubert cette saillie "Madame Bovary, c'est moi", en écho on pourrait assurément dire qu'"ils" deviennent nous.

Comment en effet ne pas éprouver pour Julien Sorel la fascination qu'est la sienne devant ce monde qui s'offre miraculeusement à lui ? Lui le fils maudit d'un charpentier lui ayant refusé toute considération tant ses penchants naturels pour le latin et la littérature étaient étrangers à son milieu ? Lui qui rêvait de gloire napoléonienne, alors que ses origines le destinaient à s'échiner dans la scierie du père ? Le voilà ici présent, fort de ses études au séminaire, admis chez les bourgeois et petits nobles, constatant, éberlué, que leur femme ou leur fille n'ont d'yeux que pour lui… Revanche de classe et plaisir des sens mêlés, parfum enivrant des transgressions qui, mêlé au bon vin servi généreusement, ne peut que nous faire perdre délicieusement la tête… Et lorsque celle de Julien apostrophera les jurés aristocrates avant de rouler dans la sciure, il n'est pas impossible que son courroux puisse être aussi le nôtre… Promesse d'un fabuleux banquet…

"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
"Les frères Sagot", de Luis et Jules Sagot, unis fraternellement sur scène comme ils le sont dans la vie depuis que leurs parents ont adopté, Luis, l'enfant venu naguère du Mexique. L'un, Jules, est comédien, l'autre pas, mais c'est pourtant Luis qui a demandé à son frère de créer un spectacle pour eux deux. Et les voilà ce soir côte à côte, face à face, devisant "naturellement" devant nous, témoins émus plus que spectateurs de leur histoire partagée.

D'emblée, Jules Sagot (du Collectif "Les Bâtards dorés", bel hommage à tous les bâtards du monde…), à la demande de Luis et pour éviter tout malentendu, précise un point essentiel : le H quand il sera évoqué sur le plateau sera la première lettre d'… Hélicoptère ! Car ce qui sera "au cœur" de leurs échanges n'a rien à faire avec les étiquettes normalisées qui rangent dans une case préfabriquée, une case réductrice de la complexité du vivant. Changer le regard sur chacun, libérer le singulier des "pré-jugés" normatifs, c'est d'abord désujettir le sujet de tout ce qui l'assujettit.

Alors Jules ne s'attardera pas sur l'enfance compliquée de son frère, l'itinéraire d'un enfant mexicain, mal aimé, abandonné, maltraité dans des institutions religieuses, confié à la DASS à son arrivée en France, avant d'être adopté par la famille Sagot. Il transformera tout au contraire cet épisode en matière poétique, évoquant une piñata mexicaine brisée par le bâton de Luis, bâton libérant une nuée de sauterelles apocalyptiques l'affranchissant de la pièce où il fut séquestré par la mauvaise mère. Belle métaphore d'une résilience réussie.

"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
Ce qui lie les deux frères, c'est la vie devant soi. Alors Jules demandera tout naturellement à Luis de parler de ses compétences, et il en a à revendre ! D'abord sa mémoire prodigieuse… si vous lui confiez votre date de naissance, il peut vous en donner le jour, son cerveau étant cadastré selon le plan d'une ville postcoloniale, les quartiers anarchiques en périphérie. Puis son don d'interprétation… de la chanson de Joe Dassin au refrain éloquent "Et si tu n'existais pas/Je me sentirais perdu/J'aurais besoin de toi" ; une déclaration d'amour en live entre les deux frères, empruntant pudiquement les mots du chanteur populaire pour se le dire.

Ensuite, son amour de la cuisine "dont le mot partage quatre lettres avec la musique"… acté par la recette du jaune d'œuf cuit devant nous par coagulation sur des allumettes géantes, le tout relevé d'un morceau de piano de Chopin (on pense inévitablement à Nicolas, le cuisinier fabuleux de Colin dans "L'Écume des jours" de Boris Vian et le goût de ses recettes surréalistes nous revient à la bouche). Enfin, son don de la lenteur, un talent très fragile dans ce monde énervé.

L'amour, l'humour… et la gravité aussi lorsque Jules, lumières éteintes, dans un halo détachant ses mots, évoque dans un silence retentissant la solitude de l'Homme-Hélicoptère exposé au regard imbécile des gens comme il faut, échos de ceux dépeints naguère par le grand Jacques ("Faut vous dire, Monsieur/Que chez ces gens-là…"). Rarement un manifeste pour le droit au respect inconditionnel de chacun, contre la bêtise crasse des gens dits normaux, n'a résonné avec autant de force. Une force décuplée par la sincérité palpable de son auteur épris d'amour pour celui pour lequel il éprouve une confiance inaliénable…

Et quand sur l'air et les paroles de "L'été Indien" de son idole, Luis invite à danser une jeune femme du premier rang, on se met nous aussi à rêver… ravi de cette parenthèse artistique "extra-ordinaire" où l'art de la scène se conjugue avec vérité humaine. Chapeau bas, Messieurs Sagot.

"Brisby" © Pierre Planchenault.
"Brisby" © Pierre Planchenault.
Festival de La Ruche #2
A eu lieu du 19 au 21 mai 2022.

Trois jours de théâtre : étapes de travail, performances, banquet participatif, conférence…
TnBA, place Renaudel, Bordeaux.
>> tnba.org

"Brisby (blasphème !)"
Théâtre.
Texte : Théophile Dubus.
Mise en scène : Julie Papin et Lucas Chemel.
Avec : Julie Papin.
Création sonore : Hervé Rigaud.
Compagnie Le chant de la louve.
Durée : 45 minutes.

"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
"Le Rouge et Le Noir" © Pierre Planchenault.
"Le Rouge et le Noir/Traversée"
Théâtre.
Texte : Stendhal.
Adaptation et mise en scène : Catherine Marnas.
Dramaturgie : Procuste Oblomov.
Avec : Franck Manzoni (artiste compagnon), Nicolas Martel, Faustine Tournan.
Création sonore : Madame Miniature.
Durée : 1 h.

"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
"Les Frères Sagot" © Pierre Planchenault.
"Les frères Sagot"
Théâtre.
Texte : Luis Sagot et Jules Sagot.
Mise en scène : Alba Gaïa Bellugi, Jules Sagot, Luis Sagot et Manuel Severi.
Avec : Jules Sagot et Luis Sagot.
Durée : 45 minutes.

Yves Kafka
Mercredi 1 Juin 2022

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À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
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"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022