La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Candide ou l'Optimisme" Le fantastique voyage au bout de la nuit d'un bâtard éclairé

Adapter un conte initiatique, écrit au mitan du XVIIIe siècle par un illustre philosophe des Lumières avide d'en découdre avec les obscurantismes de son époque, relève du pur défi. En effet, si la réflexion voltairienne sur le monde tel qu'il va (ou ne va pas), sous-tendant les aventures picaresques du héros dont le patronyme est devenu depuis nom commun, est toujours d'actualité, les personnages et leurs péripéties, eux, sont datés. Julien Duval (dé)joue cette difficulté en proposant une mise en jeu tonique et décalée, espiègle et déroutante, propre à rendre l'essence de l'œuvre en la projetant jusqu'à nous de manière décomplexée.



© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Ah qu'ils étaient beaux ces moments exquis passés en compagnie de sa belle Cunégonde, fille de M. et Mme La Baronne de Thunder-ten-tronckH, dans leur château de Westphalie à l'abri des bruits du monde. Le jeune homme, niais comme pas un, rougissait de plaisir à la vue de sa cousine qui l'entraînait dans une partie de frétillement de langues, de mouvements cadencés de hanches et dans un corps-à-corps prometteur d'extase… Sauf que, leurs ébats surpris par le papa, détenteur d'un nombre impressionnant de quartiers de noblesse, il ne pouvait être question que sa chère fille déchoie de son rang en s'acoquinant avec un bâtard né des amours de la sœur de M. Le Baron et d'un gentilhomme moins capé en parts de noblesse…

Ainsi le jeune Candide sera-t-il chassé d'emblée du minuscule paradis terrestre, disgrâce augurant du long périple émaillé des heurs et malheurs, petits bonheurs et grands désastres qui l'attendront dans l'immense monde… Cette entrée en matière, menée tambour battant en convoquant les codes de la farce mâtinée d'une musique rythmée à tout crin, donne le ton. On aurait même pu craindre un instant, au vu de cette amorce, à une forme de facilité propre à séduire à bon compte un public moins averti… Il n'en sera rien.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Maîtrisant le foisonnement des aventures et mésaventures de son antihéros magnifiquement naïf, le metteur en scène prend plaisir, au travers de ses truculentes péripéties, à ne jamais trahir le cheminement de ses pensées, l'amenant à reconsidérer l'enseignement du philosophe Pangloss, à l'aune des atrocités vues et vécues. Ainsi le précepte cardinal, "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles", va-t-il souffrir du contact avec une réalité beaucoup moins amène conduisant l'ingénu à contredire son maître es-pensée : "Eh bien mon cher Pangloss, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ?".

Les personnages hauts en couleurs - à l'exemple du baronnet en slip vert, mini-cape et bonnet verts - campés par une troupe de sept comédiens délurés, arpentant "en tous sens" le plateau, endossant avec envie une multitude de rôles, ont soif de nous extirper de notre zone de confort en démultipliant les horreurs narrées avec une bonhomie contagieuse. La leçon liminaire du très suffisant philosophe Pangloss (avatar de Leibnitz, ennemi juré de Voltaire), professeur de métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie vêtu d'un trois-pièces et chaussé de lunettes fines permettant de lui "tailler un costume" à sa mesure tant son discours sur "la raison suffisante", s'avère… insuffisante et porte dans ses plis son démenti formel : non, tout dans ce bas-monde n'est pas "nécessairement pour la meilleure fin".

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Défileront sur fond du même décor minimaliste de dunes éclairées différemment au fur et à mesure que les paysages se succèdent - Westphalie, Hollande, Lisbonne, Amérique du Sud, Venise, etc. - une foultitude d'horreurs en tous genres… Ainsi de l'enrôlement de force dans l'armée bulgare où notre héros, après avoir été soulé et roué de coups, découvre le carnage des champs de bataille. Ainsi de la Hollande où il apprend que Cunégonde est morte après avoir été violée par les Bulgares, idem du sort de La Baronne coupée en morceaux, et où il rencontre Pangloss, vérolé et vomissant. Ainsi de Lisbonne, au lendemain du funeste tremblement de terre, où les prêtres décident d'un autodafé pour que s'abstienne la terre de trembler : ils en seront les victimes expiatoires, Pangloss pendu et Candide - cela devient une habitude - sauvagement fouetté… Et ceci n'est encore qu'un début, continuons…

De rebondissements en rebondissements (Cunégonde n'était finalement pas morte…), d'horreurs en horreurs, la réflexion de Candide progresse : "Dommage que Pangloss n'ait été pendu. je lui ferais quelques objections…". Et quand Pangloss réapparaîtra (lui aussi…) pour se réjouir du sort du "nègre" de la sucrerie de Surinam - amputé certes de la main droite et de la jambe gauche, mais ayant l'insigne honneur d'être l'esclave d'un blanc, de faire la fortune de ses parents qui l'ont vendu… et de nous offrir accessoirement le sucre que nous mangeons en Europe - en clamant que les petits malheurs de tous font le bien commun -, Candide se mettra à douter plus encore de sa philosophie : "Pangloss il faudra que je renonce à ton optimisme…".

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Mais alors le monde entier ne serait-il que malheur ? Certes Candide découvrira qu'au nom de la religion, les hérétiques sont pendus ou jetés au feu, certes il sera amené, lui l'innocent pacifiste, à occire deux hommes de religion et un autre sans religion aucune, certes il constatera que c'est ainsi que les hommes vivent en portant la mort aux autres, que les guerres sont des boucheries infâmes où l'on dépèce à qui rigole… mais il fera aussi de belles rencontres, ouvroir de promesses potentielles.

Outre le séjour mirifique en Eldorado - pays où, puisqu'il n'y a pas de religion, tous sont frères et aucun ne risque d'être brûlé vif pour des croyances qu'il n'a pas - les rencontres avec l'aimable Jacques l'anabaptiste, avec Martin, philosophe lucidement "pessimiste", conscient des atrocités sans pour autant en être aigri, et enfin avec le jardinier ravi du lopin de terre où poussent ses cédrats, tous vont contribuer à la conclusion heureuse. Au terme de ce voyage au bout de la nuit, devenu philosophe éclairé, faisant front au public, regard extatique et sourire en banane, Candide clamera en même temps que sa vérité découverte - "Il faut cultiver notre jardin !" - sa confiance en l'homme capable d'œuvrer pour son bonheur terrestre.

Menée au rythme soutenu d'une campagne homérique où les (anti)héros (Candide et Cunégonde, devenue vieille et laide mais toujours sensuelle) triomphent in fine des turpitudes des institutions guerrières et religieuses porteuses d'un obscurantisme mortel, cette mise en jeu ludique et lumineuse des attendus du conte réalise une aporie : nous "divertir" (sourires et rires) sans nous "divertir" de l'essentiel, tant les correspondances entre le siècle de Voltaire et le nôtre sont - hélas, trois fois hélas - criantes de vérité terrienne… à ne pas taire.

Vu le jour de la première, mardi 9 novembre à 20 h 30 au TnBA Bordeaux.

"Candide ou l'Optimisme"

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Création production 2021 TnBA.
D'après le conte de Voltaire.
Adaptation théâtrale, Julien Duval et Carlos Martins.
Mise en scène : Julien Duval, artiste compagnon.
Assistanat à la mise en scène: Julia Roger (stagiaire).
Avec : Zoé Gauchet, Vanessa Koutseff, Félix Lefebvre, Odille Lauria, Franck Manzoni, Carlos Martins et Thierry Otin.
Composition musicale : Kat May.
Scénographie : Olivier Thomas.
Lumière : Anna Tubiana.
Costumes : Aude Désigaux, assistée de Laëtitia Bidault, Kam Derbali et Céleste Fournier.
Son : Madame Miniature.
Régie générale : Denis Vernet.
Travail corporel : Elsa Moulineau.
Régie son : Samuel Poumeyrol.
Régie plateau : Margot Vincent.
Régie lumière : François Lamoliatte.
Construction décors : Marc Valladon et Raphaël Quillart.
Compagnie Le Syndicat d'Initiative.
Durée 2 h.

Tournée
Du 11 au 12 janvier 2022 : L'Odyssée - Scène conventionnée, Périgueux (24).
Du 26 au 27 janvier 2022 : Théâtre Ducourneau - Scène conventionnée, Agen (47).
Du 2 au 4 février 2022 : Le Bateau Feu - Scène nationale, Dunkerque (59).
Du 8 au 9 février 2022 : L'Empreinte - Scène nationale de Brive-Tulle, Brive-la-Gaillarde (19).
Du 12 au 14 avril 2022 : La Coupe d'Or - Scène conventionnée, Rochefort (17).

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.

Yves Kafka
Jeudi 18 Novembre 2021

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021




    Aucun événement à cette date.
Partenariat



À découvrir

Succès mérité pour CIRCa, le cirque dans tous ses états !

Premier week-end à chapiteaux pleins à Auch sous le soleil occitan pour la 34e édition du festival du cirque actuel. Dans une ambiance éminemment festive, le public avait investi les différents espaces du festival, tant le Dôme de Gascogne et la salle Bernard Turin que les toiles édifiées à proximité ou sur d'autres lieux de la commune gersoise, pour découvrir des propositions artistiques riches et variées, d'une grande diversité de formes et de styles.

On pouvait ainsi apprécier, lors de ces deux premières journées, l'espiègle énergie et la bonne humeur des jeunes acrobates australiens de la Cie Gravity and Others Myths, "PANDAX", le cirque narratif de Cirque La Compagnie, la Cie H.M.G. avec son onirique et carrément magique "080" ou encore "Les hauts plateaux", la création 2019 de Mathurin Bolze/Cie MPTA (Compagnie les Mains les Pieds et la Tête Aussi).

Proposition forte au programme de ce week-end introductif, "Les hauts plateaux" offraient une scénographie originale, mystérieuse et très technique faite de trampolines, de plateaux volants et d'agrès en suspension. Dans une vision aux couleurs d'apocalypse, sur fonds de ruines passées, présentes ou imaginaires, ces hauts plateaux se dessinent comme autant d'îles défiant les lois de la gravité… où des êtres, silhouettes parfois irréelles, artistes de l'aérien, de la légèreté, embrassent d'éphémères, mais sans cesse renouvelés, moments acrobatiques, entre deux équilibres, portés, guidés par les rebonds d'efficaces trampolines.

Gil Chauveau
26/10/2021
Spectacle à la Une

Un large déploiement de créations pour la 29e édition du Festival Marmaille

Pour la vingt-neuvième fois, l'association Lillico organise, dans Rennes, la métropole rennaise et l'Ille-et-Vilaine, le Festival Marmaille, événement consacré à la jeunesse, à l'enfance et à la prime-enfance, mais aussi aux spectacles "tout public" qui se déroulent durant deux semaines. Un festival pluridisciplinaire puisqu'il accueille théâtre, danse, chant, films, etc., dans différents lieux partenaires. Cette diversité permet aux enfants comme aux adultes de tous y trouver leur compte, d'autant que l'axe de programmation vise non seulement l'éclectisme, mais le sens, l'importance du propos autant que le plaisir de l'instant.

L'édition 2021 de Marmaille révèle vingt-deux propositions artistiques destinées à toutes les tranches d'âge puisque certains spectacles s'adressent à des bébés (comme le spectacle "Chuchoterie" pour un public accepté dès la naissance ou "Touche" à partir de 18 mois dont nous reparlerons plus bas). Elle rayonne dans une galaxie de lieux dans Rennes et dans les alentours. Et elle est riche de quatorze créations.

Des créations que Lillico connaît bien pour beaucoup d'entre elles puisqu'une des missions de l'association est d'accompagner tout au long de l'année des compagnies tournées vers le jeune public. Ceci depuis trente-deux. C'est certainement la raison pour laquelle ce festival révèle des propositions d'une très grande originalité et d'une grande valeur artistique. Accompagnés par l'association Lillico et révélés lors de cette quinzaine, ces spectacles continuent leur chemin sur tout le territoire pour des tournées importantes. Vous pourrez certainement en voir programmés près de chez vous.

Peut-être aurez-vous ainsi l'occasion de découvrir "Vendredi", une pièce inspirée de "Robinson Crusoé" de Daniel Defoe, qui s'attache à mettre en images l'évolution de la relation entre Robinson, l'homme civilisé et Vendredi, le sauvage. Dans un décor construit comme une île en miniature, les deux comédiennes qui interprètent les rôles racontent sans un mot le mimétisme dont Vendredi fait preuve face à Robinson, abandonnant ainsi une partie de sa personnalité. Toute cette histoire nous parvient ainsi par le mime, avec une lenteur voulue, comme un rituel moitié absurde, moitié ludique.

Bruno Fougniès
29/10/2021
Spectacle à la Une

"Olympe et moi" Redécouvrir les écrits d'Olympe de Gouges pour mieux envisager les combats restant à mener

Olympe de Gouges, courtisane, royaliste, puis républicaine, insoumise et revendicatrice, connut son heure de gloire avant de mourir sous la lame meurtrière de la Terreur en 1793 et de tomber dans l'oubli. Elle a réapparu à juste titre aux côtés des grandes féministes contemporaines, il y a quelques décennies. Véronique Ataly et Patrick Mons nous proposent une rencontre attachante, généreuse, avec celle-ci où est associée avec intelligence l'actualité de la Femme telle qu'elle est aujourd'hui.

© Philippe Delacroix.
En fond sonore, bruits confus d'une foule probablement en mouvement, séquence révolutionnaire suggérée. Et cette phrase jetée comme une réplique provocatrice aux événements que l'on imagine en cours : "Femmes, quels bénéfices avez-vous tirés de la révolution ?"… telle est l'adresse d'Olympe à la foule… Et le début du singulier spectacle imaginé par Véronique Ataly où une comédienne, Florence, doit interpréter l'Occitane émancipée et insoumise qui cultiva une révolte permanente contre l'injustice et surtout l'hypocrisie.

L'interprète ainsi désignée de la féministe révolutionnaire donne tout de suite la temporalité du récit envisagé : 1793, la montée vers la guillotine d'Olympe de Gouges. Mais si, ici, cette dernière y perdit la tête, pour Florence, c'est de perte de mémoire dont il s'agit, un énorme trou, l'oubli total de son texte sans souffleur pour la secourir, le métier n'existant plus depuis longtemps.

Perte de mémoire contre perte de tête, le procédé pourrait sembler "facile", cousu de fil blanc - j'avoue que telle fut ma première impression -, mais Véronique Ataly, usant avec subtilité et humour de la trame conçue par Patrick Mons à l'aide notamment des différents écrits d'Olympe, va découdre cette facilité avec beaucoup de talent.

Gil Chauveau
15/11/2021