La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Adieu Monsieur Haffmann"… Rire et émotions mêlés dans une pièce toute en délicatesse… comme une sonate des cœurs purs

Reprise de la pièce aux quatre "Molière 2018", Théâtre Rive Gauche, Paris

La pièce est dessinée en traits purs, comme une esquisse, une encre fine qui laisse autant de place à l'imaginaire dans les espaces laissés vides que dans les tracés. Une sorte de stylisation mêlée à une extrême pudeur pour permettre à cette histoire de briller malgré la noirceur de l'époque où elle se déroule.



© Grégoire Matzneff.
© Grégoire Matzneff.
1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

© Grégoire Matzneff.
© Grégoire Matzneff.
La petite joaillerie, dont la renommée ne fait qu'augmenter grâce au talent de l'ancien employé, devient alors une sorte de frontière, de sas, entre le monde extérieur occupé par l'armée d'Hitler, et le monde clandestin où, malgré les drames du moment, la vie continue de bouillonner, de rêver et de créer un avenir. La délicatesse de l'écriture et du jeu des comédiens évite tous les pièges de l'exagération ou du scabreux, et ce sont des échanges touchants, pudiques, aux silences riches de sens qui forme l'essentielle de cette sonate des cœurs purs. Sans oublier les rires et les sourires provoqués par cette situation de ménage à trois consenti.

La mise en scène de Jean-Philippe Daguerre fonctionne sur le principe du montage cinéma : des scènes courtes, vives, avec des "cuts" aux noirs rapides et des fondus enchaînés subtils, soutenus par une bande son pertinente. Le spectacle défile ainsi sur un rythme intense. Les comédiens, tous très justes, absolument bien campés dans leurs rôles ajoutent à l'attraction que suscite cette histoire.

Alexandre Bonstein incarne un monsieur Haffmann d'une absolue grâce, à la fois effacé et combatif, Grégori Baquet construit un Pierre Vigneau sensible, attachant dans ses doutes, touchant dans son amour. Julie Cavanna dessine une femme à la fois forte et troublée par l'étrange situation où elle est plongée, elle parvient à faire naître des émotions avec des presque rien, toute en finesse. Tous les trois sont au diapason de la mise en scène : leurs jeux sont faits de touches délicates et d'esquisses suggestives.

© Grégoire Matzneff.
© Grégoire Matzneff.
On pourrait faire le reproche d'un dénouement un peu trop optimiste. Reste que les horreurs de l'Histoire ne sont pas édulcorées (grâce notamment à la belle dangerosité du couple de nazis interprété par Charlotte Matzneff, capable de rendre un rire aussi acéré que du barbelé, et Franck Desmedt au sourire si carnassier que l'on ne peut que se sentir proie face à lui).

Mais aussi à cause des références à la véritable histoire des spoliations d'œuvres d'art faites à Paul Rosenberg par les nazis. "La femme assise", tableau de Matisse qui faisait partie de sa collection, joue un rôle important dans cette histoire.

Et c'est finalement un message d'espoir en l'humain qui reste.

"Adieu Monsieur Haffmann"

Adieu Monsieur Haffmann
Auteur : Jean-Philippe Daguerre.
Mise en scène : Jean-Philippe Daguerre.
Avec : Grégori Baquet en alternance avec Charles Lelaure ou Benjamin Brenière, dans le rôle de Pierre Vigneau ; Alexandre Bonstein en alternance avec Marc Siemiatycki, dans le rôle de Joseph Haffmann ; Julie Cavanna en alternance avec Anne Plantey, dans le rôle d’Isabelle Vigneau ; Franck Desmedt en alternance avec Jean-Philippe Daguerre, dans le rôle d'Otto Abetz ; Charlotte Matzneff, en alternance avec Salomé Villiers, dans le rôle de Suzanne Abetz.
Décor : Caroline Mexme.
Musique et assistanat à la mise en scène : Hervé Haine.
Lumières : Aurélien Amsellem.
Costumes: Virginie H.
Collaboration artistique: Laurence Pollet-Villard.
Durée : 1 h 25.


À partir du 9 octobre 2018.
Jusqu'au 20 janvier 2019.
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 17 h 30.
À partir du 22 janvier 2019.
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 15 h, samedi 23 mars à 15 h.
Théâtre Rive Gauche, Paris 14e, 01 43 35 32 31.
>> theatre-rive-gauche.com

Bruno Fougniès
Mardi 9 Octobre 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


Publicité



À découvrir

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !

"Cabaret Louise", Théâtre Le Funambule Montmartre, Paris

Reprise Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et sa compagne Louise Michel sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur un cinquantenaire soixante-huitard bienfaisant, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !
En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
22/01/2019
Spectacle à la Une

"Cassandra", cruauté et infinie tendresse pour conter le métier de comédienne

La chronique d'Isa-belle L

"Cassandra", C majuscule s'il vous plaît. Pas uniquement parce que c'est un prénom qui, aussi, introduit une phrase ou parce que c'est le titre du spectacle, mais parce que Cassandra, qu'elle soit moderne ici, mythique là-bas, mérite en capitale (C) cette jolie troisième lettre de l'alphabet à chaque recoin de mon papier. La lettre "C" comme Cassandra et comme le nom de famille de l'auteur. Rodolphe Corrion.

Deux C valent pour un troisième : Coïncidence. L'auteur, masculin, très habile répondant au nom de "Corrion" a écrit pour une comédienne à multiples facettes ce seul(e) en scène. Nous voilà à 3 C et trois bonnes raisons d'aller découvrir et applaudir ce spectacle mené de main de maîtresse par la comédienne Dorothée Girot. Jolie blonde explosive, sincère et talentueuse.

Inspiré du mythe de Cassandre, Rodolphe Corrion nous propose aujourd'hui, dans son texte à l'humour finement brodé, un personnage - Théodora -, comédienne enchaînant les castings avec peine, se retrouvant d'ailleurs en intro de spectacle, face à une conseillère Pôle Emploi. Excellent moment et monologue réjouissant. Théodora sent que quelque chose va se produire dans la vie de cette conseillère, quelque chose de… bah ! Oui. Il va se passer quelque chose… elle l'avait sentie, on ne l'a pas écoutée puis… la conseillère, elle ne l'a plus jamais revue.

Isabelle Lauriou
27/03/2019
Sortie à la Une

"Trissotin…" Union du corps et de l'esprit par l'amour, le désir et l'humour

"Trissotin ou Les Femmes Savantes", Théâtre La Criée, Marseille

Reprise ! Pour Henriette et Armande, c'est l'heure de l'émancipation. Ces deux jeunes femmes ont reçu une très bonne éducation, s'expriment avec précision et même élégance, jouissent d'une évidente aisance matérielle au sein d'une famille solide et traditionnelle. La mère tient en effet la culotte en son ménage et le père est gentil quoique un peu faible…

Elles ont trouvé l'oiseau rare. Clitandre. Un jeune homme beau comme un comédien, certes un peu pauvre mais qui a la tête bien faite et de grandes espérances car il est poussé à la cour…

L'ainée a approfondi Descartes, le dualisme ainsi que les stoïciens, et conteste l'institution du mariage. La cadette à l'évidence, dans sa capacité à conjuguer plaisir et amour dans une perspective de mariage heureux, a compris Lucrèce et son "de natura rerum".

Leur mère Philaminte et leur tante Belise se sont piquées des dernières connaissances scientifiques logiques et poétiques. Leur apprentissage encore naïf pèse sur l'ordonnancement de la maison. Voulant être savantes pour se montrer savantes, elles se sont entichées d'un Tartuffe au petit pied, un Trissotin pédant et à la pointe de la mode qui en veut à leur richesse. L'histoire frise la catastrophe.

Jean Grapin
04/04/2019