La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

De la lutte des classes, qui existe encore, une belle démonstration collective avec "7 minutes (Comité d'usine)" et ses quinze interprètes

Une usine textile en France, Picard & Roche. L'arrivée de nouveaux investisseurs provoque une réunion entre la direction et les employées. Celles-ci, les deux cents ouvrières et les employées des bureaux, ont élu onze représentantes qui, à leur tour, ont désigné une porte-parole enfermée depuis des heures dans les locaux de la direction. Il s'agit de négociations au sujet des changements que cette nouvelle direction va décider dans l'organisation du travail. Et l'ambiance est tendue. Le climat du textile en France et en Europe est détestable depuis des années maintenant, et les fermetures d'usines, et les délocalisations foisonnent. Toutes craignent pour leur emploi.



© Alexandre Tourte.
© Alexandre Tourte.
Elles sont dix à attendre, dans la fébrilité et l'impatience, car la réunion avec les patrons n'en finit pas. Huit ouvrières et deux employées de tous âges. Certaines viennent d'être embauchées depuis peu, d'autres sont là depuis des dizaines d'années, de mère en fille, comme cela se passe dans certaines villes où l'usine locale est le principal employeur. La porte-parole aux prises avec les patrons, c'est la plus âgée du groupe, on pourrait dire l'aînée tant cette ambiance d'atelier ressemble à une famille. Une famille avec ses histoires jamais closes, ses dissensions, ses jalousies et malgré tout l'indéfectible besoin de rester ensemble, solidaire, qui revient toujours comme pour un groupe embarqué dans la même galère.

C'est dans une salle de l'entrepôt de stockage où s'empilent des murs de cartons que va se dérouler "7 minutes (comité d'usine)" où les élues sont réunies dans l'attente de ce qui va leur tomber sur la tête. Fébrilité et angoisse palpables jusqu'à ce qu'enfin revienne la porte-parole. Fébrilité accrue lorsqu'elle prend le temps de raconter la manière dont s'est déroulé son entretien avec la demi-douzaine d'hommes en costard-cravate, elle, simple ouvrière seule face à eux, financiers, décideurs ou technocrates qui ont l'avenir de toutes entre leurs mains.

© Alexandre Tourte.
© Alexandre Tourte.
Passé l'explosion de joie quand elle leur annonce qu'aucune ouvrière ne serait virée et que l'usine ne serait pas délocalisée, passé l'explosion de rires lorsqu'un détail, un léger changement dans leurs habitudes, a été annoncé à la toute dernière minute de la réunion, un petit quelque chose qui, suite aux craintes d'un licenciement massif, paraît une broutille, une blague, rien, juste une question de 7 minutes ! Qu'est-ce que 7 minutes dans une journée ? Peanuts !

Là est donc tout l'enjeu du vote que ces onze déléguées doivent faire au nom des deux cents ouvrières de l'usine : 7 minutes par jour qui seront supprimées de la pause de 15 minutes à laquelle elles avaient droit jusqu'à ce jour.

La pièce de De Stefano Massini part de cette minuscule concession faite au profit des dirigeants pour explorer les incidences dangereuses que ce petit grain de sable peut engendrer et des répercussions que cela peut avoir sur la suite des décisions patronales. Avec un sens très aigu de la mise en scène, le débat entre les onze déléguées avance arguments après arguments, confidences après confidences, oppositions après conflits, en maintenant un suspens permanent qui tient le spectateur en haleine. Mis à part l'intelligent déroulement de l'action (dont le thème a été inspiré par des reprises et des fermetures réelles d'usines comme celle de Lejaby en 2010), le spectacle repose sur le jeu réaliste des comédiennes et la mise en scène précise et harmonieuse d'Olivier Mellor.

© Alexandre Tourte.
© Alexandre Tourte.
Chacune des onze comédiennes réussit avec talent à planter leurs personnages dans le sol rugueux du monde ouvrier, créant ainsi des personnages attachants, drôles, tragiques qui sont d'une impressionnante présence pendant les presque deux heures où elles restent toutes en scène. Palme spéciale pour l'interprétation de Blanche, la porte-parole, par Karine Dedeurwaerder qui, dès son entrée, s'impose pour réussir un contrepoids suffisant à ses dix camarades de jeu.

Derrière le mur de carton qui clôt le fond de scène, un jazz-band de quatre musiciens donne du rythme et une dimension presque cinématographique à certains passages plus émouvants que d'autres. Un orchestre de musiciens qui joue à l'abri des regards pour laisser tout l'espace de jeu à l'univers féminin, volonté du metteur en scène de laisser pleinement la parole à ces femmes de combat qui parviennent à faire valoir la nécessité de garder les acquis sociaux (conquis souvent de haute lutte dans le passé) sous peine de voir les droits de chacun lentement grignotés par l'appétit de la finance et du patronat pour qu'à la fin, il n'en reste que des miettes et un retour à la jungle esclavagiste du travail d'il y a deux siècles.

Le thème peut paraître assez ardu, mais le texte, la mise en scène et le jeu des articles dynamisent totalement la pièce en renouvelant sans cesse l'attention et l'intérêt pour ce qui se déroule sur scène dans une ambiance fourmillante et colorée.
◙ Bruno Fougniès

Vu au Centre Culturel Jacques Tati d'Amiens le 29 janvier 2026.

"7 minutes (Comité d'usine)"

© Alexandre Tourte.
© Alexandre Tourte.
Texte : Stefano Massini.
Traduit de l'italien par Pietro Pizzuti (Éditions l'Arche).
Mise en scène : Olivier Mellor.
Avec : Marie Laure Boggio, Delphine Chatelin, Marie-Béatrice Dardenne, Valérie Decobert, Karine Dedeurwaerder, Aurélie Longuein, Valentine Loquet, Sophie Matel, Elsie Mencaraglia, Emmanuelle Monteil, Fanny Soler.
Musique originale : Séverin Toskano Jeanniard.
Musiciens : François Decayeux (guitare), Séverin Toskano Jeanniard (basse, machines), Olivier Mellor (kaossilator, machines), Louis Noble (guitare, sax ténor).
Lumière : Olivier Mellor.
Son : Séverin Toskano Jeanniard.
Scénographie : Olivier Mellor, François Decayeux, Séverin Toskano Jeanniard, Louis Noble.
Photos, vidéo-documentaire : Alexandre Tourte.
Tout public à partir de 14 ans.
Durée : 1 h 35.

Du 11 juin au 28 juin 2026.
Du jeudi au samedi à 21 h, dimanche à 16 h 30.
Théâtre de L'Épée De Bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, Paris 12ᵉ.
Téléphone : 01 48 08 39 74.
>> Billetterie en ligne
>> epeedebois.com

Tournée
(en cours d'élaboration)
Espace culturel Saint-André, Abbeville (80) ; L'Éden – Scènes transfrontalières, Hirson (02) ;
Théâtre de la Verrière, Lille (59) ; Théâtre de Beauvaisis – Scène nationale, Beauvais (60) ; la Virgule - Centre transfrontalier de création théâtrale, Roubaix (59) ; Centre culturel Antoine Vitez, Moreuil (80) ; Théâtre An Dour Meur, Plestin-les-Grèves (22).

Bruno Fougniès
Vendredi 22 Mai 2026

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter | Avignon 2025 | Avignon 2026





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.