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Théâtre

"Vernon Subutex 1"… Pièce rock d'un roman cru !

Le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier reprend le premier volet d'une trilogie romanesque de Virginie Despentes. Dans une atmosphère où la dérive sociale et le sexe sont des éléments importants de dramaturgie, la poésie de l'écrivaine en sort avec éclat dans une mise en scène qui allie le sombre des états d'âme et la vivacité de la musique avec les pulsions des personnages. Un clair-obscur heureux qui décrit le constat de notre société actuelle.



© Thomas Aurin.
© Thomas Aurin.
"Vernon Subutex 1" (2015) est un roman de Virginie Despentes, le premier d'une trilogie, qui raconte la vie d'un disquaire ayant fait faillite et qui essaie de trouver un hébergement de quelques jours chez ses amis. C'est une immixtion autant sociale que psychologique dans une marginalité nouvelle pour le principal protagoniste où les sentiments s'embrassent parfois dans des pulsions destructrices de laisser-aller, ou régénératrices dans des besoins sexuels. C'est au carrefour de cette situation que Thomas Ostermeier trempe son talent, massif et direct, pour en vêtir des éléments éloquents de l'œuvre au travers d'une scénographie et d'une mise en scène parfois sombres.

La pièce est séquencée en chansons. Elles sont accompagnées par des musiques rythmées avec un son souvent très saturé. Nous basculons dans des moments de concert, comme des échappatoires au monde, créant des ruptures entre différents tableaux où nous nous retrouvons chez les uns et les autres, dans des lieux souvent intérieurs. L'extérieur reste suspendu à des endroits où le sexe tient comptoir au travers de propos crus. Ces échappatoires musicales sont tissées dans un tempo "rock", à l'exception d'une, permettant de se retrouver dans un ailleurs, un autre espace-temps plein d'énergie et de revendication, comme pour fuir une réalité terne.

© Thomas Aurin.
© Thomas Aurin.
La scénographie découvre une scène tournante avec ses multiples télévisions de tailles plutôt petites et ses écrans beaucoup plus grands et très visibles disposés à un étage supérieur pour être mis en évidence. Nous sommes dans un autre référentiel qui est celui d'une visibilité assumée au travers d'outils "médiatiques", les écrans et télévisions faisant relais à un monde qui les entoure. Cette foultitude d'objets qui balancent des images, du texte en noyant des informations qui ne sont ni lues, ni compréhensibles, fait écho à un monde devenant une masse informe et indescriptible.

Comme ce que vit Vernon Subutex (Joachim Meyerhoff), sans repère, dépassé par une situation incompréhensible et où sa vie ne dépend plus que d'un recours à l'autre ou d'une pulsion de survie, la sienne. Il s'agit presque d'un film dans sa conception avec cette scénographie circulaire qui propose différents lieux comme un monde tournant où chacun se perd pour se retrouver. Ou l'inverse.

Dans cette atmosphère se mêlent de la tension, de la tendresse dans des rapports où les propos, d'ordre sexuel et parfois politique, ne font pas dans la dentelle. Les intérieurs de l'âme humaine et les extérieurs physiques se rencontrent. Il y a une double focale où une extériorité, qui est celle de l'apparence et de l'intime, celle d'une déchéance sociale mettant en lumière les relations des uns et des autres, sont la trame du travail de Thomas Ostermeier. Tout semble décalé avec, pour chaque personnage ou groupe de personnages, un monde différent de son protagoniste, comme un puzzle où les pièces s'emboîtent sans se réunir.

© Thomas Aurin.
© Thomas Aurin.
Un revolver lumineux est suspendu tout en haut et cache parfois, selon la place du spectateur, les surtitres. Il est toujours en l'air et change de position durant tout le spectacle. Très visible, cet objet lumineux, aux contours électriques, plane toujours au-dessus des tableaux, laissant penser à un symbolisme sexuel en rapport avec la mort.

Le texte est joué en allemand avec une scène en anglais et quelques répliques en français. De même, les chansons sont en allemand avec une en français. Dans ce mélange des langues, teinté d'humour par deux fois où le sexe, au travers de propos, tient les premiers rôles, se mêlent différents univers où chacun essaie de vivre selon son ego et ses envies.

La scénographie est de couleur sombre ainsi que les costumes. L'éclat vient des protagonistes avec leurs tranchants et leurs truculences. Tout est direct, franc et sans détours, porté par la création de Thomas Ostermeier et le texte de Virginie Despentes qui réfléchit, dans une poésie de la rue, les désirs avortés d'un personnage au contour social de grande actualité aujourd'hui.

"Vernon Subutex 1"

© Thomas Aurin.
© Thomas Aurin.
D'après le roman "Vernon Subutex 1" de Virginie Despentes.
En allemand, surtitré en français.
Adaptation : Florian Borchmeyer Bettina Ehrlich Thomas Ostermeier.
Traduction du français : Claudia Steinitz.
Mise en scène : Thomas Ostermeier.
Avec : Thomas Bading, Holger Bülow, Stephanie Eidt, Henri Maximilian Jakobs, Joachim Meyerhoff, Bastian Reiber, Ruth Rosenfeld, Julia Schubert, Hêvîn Tekin, Mano Thiravong, Axel Wandtke et Blade AliMBaye (en vidéo).
Musiciens : Henri Maximilian Jakobs, Ruth Rosenfeld, Taylor Savvy, Thomas Witte.
Scénographie et costumes : Nina Wetzel.
Vidéo : Sébastien Dupouey.
Musique : Nils Ostendorf.
Dramaturgie : Bettina Ehrlich.
Lumière : Erich Schneider.
Production la Schaubühne, Berlin.
Durée : 4 h 15 (avec un entracte).

Du 18 au 26 juin 2022.
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h.
Odéon-Théâtre de l'Europe, Paris 6e, 01 44 85 40 40.
>> theatre-odeon.eu

Safidin Alouache
Vendredi 24 Juin 2022

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La rencontre fortuite entre ces deux humains est en réalité un faux-semblant, tout comme la prétendue histoire du zoo qui ne viendra jamais, Edward Albee (1928-2016) proposant ici une réflexion sur les dérives de la société humaine qui, au fil des décennies, a construit toujours plus de barrières entre elle et le vivant, créant le terreau des détresses ordinaires et des grandes solitudes. Ce constat fait dans les années cinquante par l'auteur américain de "Qui a peur de Virginia Woolf ?" se révèle plus que jamais d'actualité avec l'évolution actuelle de notre monde dans lequel l'individualisme a pris le pas sur le collectif.

Gil Chauveau
15/09/2023