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Théâtre

Une facétie burlesque teintée de féminisme et de désirs de justice, comme un succédané espiègle de l'actualité

"Mais n'te promène donc pas toute nue !", Comédie de Picardie, Amiens

Dans la famille des pièces en un acte de Georges Feydeau, je voudrais l'épouse la plus rebelle, la plus vigoureuse et la plus mutine sur la voie de l'émancipation féminine… J'ai nommé Clarisse ! Dans "Mais n'te promène donc pas toute nue !", Feydeau laisse la part belle aux revendications d'indépendance (de pensée et d'action), de justice de la femme. Et Charly Marty, pour notre plus grand bonheur, s'en empare à bras-le-corps.



© Ludo Leleu.
© Ludo Leleu.
Pour rappel, la pièce met en scène les Ventroux. Le mari, ambitieux, député à l'envie de ministère, reçoit un industriel important, réputé adversaire pour l'hôte. Afin de préserver la bienséance et les codes sociaux en cours, l'époux demande à sa femme Clarisse de cesser de se promener en tenue légère dans leur appartement. Celle-ci, éprise de liberté et d'égalité sexiste ne s'en laisse pas conter et préfère l'affrontement à la soumission.

Les échanges se font acides et virulents. Les situations tournent au "gaguesque", à l'incongru avec une pointe savamment épicée… Bref le féroce vaudeville se met en place… Mais c'est du Feydeau avec l'imparable mécanique de ses farces limite bouffonnes, avec ses entrées et ses sorties, ses clichés et ses facilités, son rythme endiablé et ses effets cadencés… Entre comédie burlesque et théâtre de l'absurde.

Mais, dans ses pièces en un acte à la trajectoire conjugale, Feydeau, homme de son siècle et auteur à la vertu visionnaire, nous parle de l'incommunicabilité récurrente - depuis des siècles, et pour les siècles à venir, semble-t-il - entre l'homme et la femme, le politique et le citoyen (actualité quand tu nous tiens !), l'économique et le social. Et "Ne n'te promène donc pas toute nue !" (créée en 1911) en est l'exemple étalon.

© Ludo Leleu.
© Ludo Leleu.
Et si cela peut paraître incongru de monter Feydeau en 2018, dans le projet de Charly Marty, cela prend au contraire un nouveau sens et donc tout son sens. Immédiatement, le metteur en scène fait montre d'un certain penchant pour l'aspect féministe de cette facétie conjugale. Cette approche revendicatrice - n'oublions pas que l'Union sociale et politique des femmes, et ses suffragettes, sont nées en 1903 en Grande-Bretagne - va constituer la colonne vertébrale du squelette dévoilé, décharné, par Marty, du mécanisme vaudevillesque de l'auteur.

Charly Marty va tout d'abord intervenir sur la temporalité en jonglant avec trois époques, celle du texte et de son verbe bien spécifique, celle de la transposition dans les années 68 - et son vent de liberté, de réflexions, de remises en question, de créativité - et celle d'aujourd'hui, 2018, anniversaire des "50 ans de 68", et émergence de nouveaux questionnements, manifestations, revendications, instillés par les "gilets jaunes".

Pour cette dernière, si elle se révèle involontairement dans la création de la compagnie "Les Indiens", elle interroge incontestablement le spectateur - tout en lui laissant sa liberté d'analyse, d'interprétation - sur les derniers événements, sur nos attitudes, nos positions sur des sujets débattus depuis plus d'un siècle et qui marquent avec effervescence, depuis quelque temps, notre présent : l'égalité homme-femme, la perte de confiance en l'homme politique, le respect des différences (avec le mariage pour tous), etc.

© Ludo Leleu.
© Ludo Leleu.
Ensuite, le metteur en scène va s'affranchir des clichés et des rouages rythmiques propres à Feydeau. Premièrement en déstructurant le décor d'un appartement bourgeois puis en le transformant en barricades mâtinées de champ de bataille et de vision crépusculaire d'un monde en déshérence, à l'avenir incertain… Deuxièmement, en cassant la partition musicale habituelle du faiseur de comédie, Charly Marty jouant sur les silences, la musicalité des répliques, la cadence des ouvertures et fermetures de portes, du crescendo et diminuendo des joutes verbales…

La production de Charly Marty et de son équipe, tous réellement talentueux et investis dans cette création, riches d'enthousiasme et d'énergie, avec une mention particulière pour "l'électrique" Camille Roy, emmène les spectateurs dans des chemins de questionnements non résolus mais n'oublie pas de rester festive et impertinente, avec un final explosif, carnavalesque, avec une esquisse de retour à l'animalité, et les épices d'une chanson salace… Mais, Ô combien, joyeuse, tonique et revigorante !

"Mais n'te promène donc pas toute nue !"

© Ludo Leleu.
© Ludo Leleu.
Texte : Georges Feydeau.
Mise en scène : Charly Marty.
Avec : Mathieu Barché, Yannik Landrein, Camille Roy, Charles-Antoine Sanchez, Simon Vincent et les voix de Marie-Thé Lévêque et Jacqueline Marty.
Lumière : Hugo Dragone.
Son : Vincent Fleury.
Costumes : Betty Rialland.
Scénographie : Analyvia Lagarde.
Compagnie Les Indiens.
Durée : 1 h 20.

Du 14 décembre 2018 au 20 décembre 2018.
Mardi, mercredi et samedi à 19 h 30, jeudi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30.
Comédie de Picardie, Amiens (80), 03 22 22 20 20.
>> comdepic.com

Gil Chauveau
Mardi 18 Décembre 2018

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© DR.
J'exerce bien évidemment au théâtre, parfois au cinéma, à la TV ou pour la pub, souvent dans l'événementiel. Je travaille aussi régulièrement dans un lieu culturel important qui n'est pas un lieu de spectacle. Pas mal de mes collègues artistes travaillent aussi dans les parcs d'attractions et de loisir.

Pourquoi ce constat ? Parce que quel que soit le secteur où j'exerce, je travaille régulièrement avec des collègues "extras" de la restauration et de l'événementiel, des professionnels du "catering", des agents d'accueil, de sécurité, et des salariés du tourisme, embauchés à la mission, en CDDU, exactement comme moi. Comme pour moi, leurs secteurs d'activité sont à l'arrêt total. Or, eux, n'ont pas de régime spécifique. Ou plutôt, n'en ont plus (1).

Avec la crise que nous vivons, j'ai bénéficié d'une mesure de maintien de mes droits. Elle est ce qu'elle est, elle est imparfaite, mais l'"année blanche" me garde la tête hors de l'eau jusqu'en août 2021.

Eux, comptent les jours sans travail, pas simplement pour "refaire leurs heures", mais parce que chaque jour qui passe est un capital (2) qui s'effrite - quand ils n'ont pas déjà eu la malchance de perdre leurs indemnités avant la crise, suite à la réforme monstrueuse de 2019 (3). Leur indemnité chômage s'épuise sans se recharger depuis 10 mois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est déjà le RSA.

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