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Sol Gabetta, une prière flamboyante

Sol Gabetta, violoncelliste franco-argentine, sortait en octobre dernier "Prayer", un CD consacré à un répertoire inspiré par l'âme juive. Nous avons souhaité la rencontrer à l'orée d'une nouvelle année qui devrait la faire mieux connaître auprès du grand public français.



© Marco Borggreve.
© Marco Borggreve.
Le contact est facile avec Sol Gabetta, une jeune violoncelliste dont la carrière internationale est déjà riche et qu'on connaît encore trop peu en France. Passionnée, lumineuse (elle est à juste titre prénommée "Sol"), rieuse, elle nous a étonnés par le choix des pièces qui figurent sur son dernier enregistrement, "Prayer" : une longue méditation inspirée, nourrie de psaumes mis en musique par Ernest Bloch et de pièces de "From Jewish Life", et par quatre des mélodies de Dimitri Chostakovitch extraites de ses "Poésies populaires juives" opus 79.

Son interprétation intense et émouvante de ce programme magnifié par le son unique de son Gadagnini de 1759 nous a donné l'envie d'en savoir un peu plus sur celle qui a pu jouer sur la plupart des grandes scènes depuis l'obtention de son prix (le "Credit Suisse Young Artist Award") et qui a fondé en 2006 son propre festival en Suisse avec son frère, le violoniste Andres Gabetta (1). Une tournée et un concert à la Philharmonie de Paris en mars 2015 devraient contribuer à la faire adopter définitivement par le public.

Christine Ducq pour La Revue du Spectacle : Pourquoi avoir choisi le violoncelle ?

Sol Gabetta - Je n'ai pas commencé par le violoncelle. J'ai eu beaucoup de chance : ma mère a découvert en Argentine où nous vivions un jardin d'enfants musical et m'y a inscrite. Tous les enfants chantaient quotidiennement dans un chœur, dansaient, marquaient le rythme. Une expérience primordiale pour mon rapport à la musique. Cela nous a tous incroyablement libérés, corps et esprit. Puis est venu le violoncelle qui m'a permis d'exploiter ce trésor. Dans cet enseignement, l'amour porté aux enfants se mariait à l'amour de la musique et cela de façon pas du tout théorique. Même si j'ai eu droit moi aussi à la méthode Suzuki à deux ans et demi ! (rires). Du coup, être sur scène est pour moi très facile, un vrai plaisir ! Les tournées et les hôtels, c'est plus difficile.

Vous n'avez jamais le trac ?

Sol Gabetta - Le trac fait partie de ma vie car il faut jouer devant deux mille personnes ! Il y a une tension, une attente du public mais j'ai un trac positif. Il faut savoir le canaliser pour garder le piment, l'énergie.

Vous êtes vous-même pédagogue...

Sol Gabetta - Oui, j'enseigne à Bâle où je vis désormais. C'est très intéressant. On vit la musique autrement dans une perspective différente. Il faut trouver sans arrêt des solutions pour transmettre son amour, sa vision aux autres et qu'ils découvrent la leur.

On dit que vous parlez six langues.

Sol Gabetta - Oui. J'adore les langues. Cela m'amuse. Elles nous ouvrent des fenêtres sur d'autres cultures. Les gens vous répondent autrement si vous parlez leur langue. On communique vraiment.

Votre répertoire est plutôt vaste. Comment passe-t-on de la joie vénitienne d'un Vivaldi (2) à ce programme quasi métaphysique constitué d'une musique hautement spirituelle dans "Prayer" ?

Sol Gabetta - Pour le monde musical, le marché, je passe d'un répertoire à un autre. Mais dans ma vie, ce n'est pas du tout cela. Je joue Ernest Bloch et sa prière depuis longtemps (en bis en concert par exemple, NDLR). Ce CD est le résultat d'un projet ancien qui a grandi en même temps que moi.

Vous êtes à la croisée de plusieurs cultures. Vos parents sont franco-russes et vous avez vécu en Argentine, en Allemagne, maintenant en Suisse. Cette situation explique-t-elle le choix du répertoire de "Prayer" consacré à la culture musicale juive fondamentalement liée à la diaspora ?

Sol Gabetta - J'ai aussi vécu dix ans en France ! (rires). Cet enregistrement présente une forte unité par son inspiration. Beaucoup de compositeurs ont été impressionnés, touchés par la culture et l'histoire juives. Le cycle des "Poésies" de Chostakovitch est merveilleux, quoique peu connu. Nombreux sont ceux qui comme lui ont puisé dans le folklore et les thèmes de la musique juive.

La démarche des deux compositeurs Ernest Bloch et Dimitri Chostakovitch est très différente. Pour Bloch il s'agit d'une vraie recréation du folklore klezmer et des chants liturgiques.

Sol Gabetta - Bloch nous raconte une histoire. Très touché par l'histoire du peuple juif, il a écrit une musique d'une telle profondeur, d'une telle clarté ! Avec lui et sa sonorité juste, on est presque au théâtre, on peut voir de véritables personnages. Pour Chostakovitch, on est d'abord dans un arrangement. Il a composé ses "Poésies" pour la voix à l‘origine. Le violoncelle est proche de la voix mais n'est pas tout à fait identique. Cela n'a pas toujours été facile de trouver l'octave juste dans la transcription. Avec ses "Poésies", Chostakovitch ne raconte pas comme Bloch des histoires de la vie juive mais il ouvre des portes sur cette culture.

C'était aussi pour lui l'occasion de soutenir ses amis compositeurs juifs persécutés par Staline en 1948 ?

Sol Gabetta - Oui. Pour ma génération, c'est très difficile de s'imaginer les massacres, les souffrances du passé. Ayant vécu en Allemagne, j'ai pu en ressentir les traces mais pas les imaginer. C'est terrible. Jouer cette musique c'est comme tenter de ne rien oublier, de refuser d'oublier. Et de présenter cela au public. Grâce à la musique, je peux rappeler cette histoire douloureuse et, en jouant sur mon violoncelle, ce répertoire écrit en partie pour lui.

Vous vous retrouvez dans cette méditation de Bloch sur le sens de la vie ?

Sol Gabetta - De par mon histoire familiale pas simple - ma sœur aînée est autiste -, j'ai été très tôt responsable et j'ai aussi très tôt été conduite à croire en une force supérieure, spirituelle.
Cette musique est vraiment une île pour moi. Quand je la joue, je suis moins confrontée à la construction habituelle d'une partition : rationalisme, technique, émotion. Je pense au but, à la ligne et le chemin se crée. Je sais où je vais et je suis libre. Davantage qu'avec d'autres répertoires.

Votre programme se termine par un hommage à Pablo Casals avec "Le Chant des Oiseaux". Est-ce votre violoncelliste préféré ?

Sol Gabetta - Franchement je n'ai pas de préférence pour tel ou tel celliste. Je me situe davantage par rapport à des répertoires. Il y en a quelques-uns à qui j'aime prendre des idées, des couleurs, même si je cherche mes propres couleurs ! (rires). Tel ou tel interprète : quelle histoire nous raconte-t-il avec sa musique sur son époque ? Pablo Casals a appartenu à une époque particulière. Il a fait découvrir les Suites de Bach au grand public pour la première fois. C'est toute une histoire du violoncelle qui s'est écrite avec lui. De nos jours, Rostropovitch, c'est pareil ! Il a joué devant le mur de Berlin. Tous deux ont été exilés politiques. Ce sont des expériences que nous ne connaissons pas.
Il faut savoir ce qu'on veut apporter à l'histoire de son instrument, en avoir une idée claire. Je ne sais pas quelle histoire va marquer ma génération.

Vous entamez bientôt une tournée en Europe et en France avec le pianiste Bertrand Chamayou...

Sol Gabetta - Oui, nous sommes amis depuis très longtemps. Nous faisions du vélo ensemble quand nous étions adolescents ! C'est comme s'il faisait partie de ma famille. C'est une amitié forte et très belle.

Notes :
(1) Le Festival Solsberg se tient tous les étés en juin à Olsberg, près de Bâle, avec une dizaine de concerts.
(2) "Il Progetto Vivaldi" : projet discographique de Sol Gabetta en cours, composé de plusieurs enregistrements et édité déjà en trois albums chez Sony.


Interview réalisée le 3 décembre 2014.

● Sol Gabetta "Prayer".
Production : Sony Classical.
Distribution : Sony Music.
Sortie : 17 octobre 2014.

Sol Gabetta, violoncelle.
Amsterdam Sinfonietta.
Candida Thomson, direction.
Orchestre National de Lyon.
Leonard Slatkin, direction.
Cello Ensemble Amsterdam Sinfonietta.

Quelques dates de la tournée avec Bertrand Chamayou.
14 février 2015 à Avignon.
26 février 2015 à Toulouse.

Avec l'Orchestre Philharmonique de Munich.
9 mars 2015 à la Philharmonie de Paris.
Direction : Valery Gergiev.


Christine Ducq
Mardi 6 Janvier 2015

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