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Théâtre

"Saccage" Le bulldozer pour rétablir l'Ordre !

Survolant cinquante années de résistances citoyennes, "Saccage" est une pièce militante qui raconte, dans un débridement assumé, les luttes contre un pouvoir étatique. Entre victoires et désillusions, le bilan de ces combats civils est à la fois désespéré et revivifiant. Une bonne goulée d'un poison souverain que l'on appelle la liberté citoyenne.



© Odile Huleux.
© Odile Huleux.
Judith Bernard au texte, à la mise en scène et sur le plateau, prône un théâtre en acte. Elle s'intéresse à l'actualité politique, entre points de vue sociologique et réflexion philosophique. Dans cette pièce, ce sont les enclaves de résistances qu'elle met en scène. Celles qui se sont déroulées en France, mais aussi celles du Chiapas et d'autres moins connues comme l'organisation sociale du Rojave, en pays Kurdes. Mais c'est autour de deux grands événements proches de nous que se concentre le spectacle.

En 1970, après les révoltes de mai 68, l'État français accepte la création de l'Université de Vincennes qui s'installe en quelques mois dans le bois. Celle-ci va regrouper la plupart des intellectuels progressistes de l'époque et ouvrir ses bancs, non seulement aux étudiants mais aussi aux travailleurs. Des libertés jamais connues dans l'enseignement supérieur se développent alors : études politiques, philosophiques et artistiques foisonnent. Mais aussi une forme d'organisation collective inédite.

Dans les années 2010, l'État décide la construction d'un aéroport géant à Notre-Dame-des-Landes. Commence alors une résistance des habitants, fermiers pour la plupart qui seront bientôt rejoints par des militants de tous bords, écologistes ou autres. Cette mobilisation formera ce qu'on appelle une ZAD (Zone à Défendre) très créative. En quelques années, les zadistes vont développer une véritable organisation sociale, non commerciale et respectueuse de l'environnement, avec le but d'une vie en autarcie plus juste, plus égalitaire.

© Thomas Geffrier.
© Thomas Geffrier.
Bref, des bandes de gauchistes. C'est avec cette appellation qui fait peur aux bourgeois que ces expériences inventives vont être vilipendées par des campagnes de presse au service du pouvoir. L'université Paris-Vincennes subira les foudres d'une campagne bien pensante avant d'être "délocalisée" à Saint-Denis à la fin des années soixante-dix, perdant au passage toutes ses vertus, toutes ses exceptions et la moitié de ses étudiants ainsi que quasiment tous ses enseignants connus. Quant aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes, à l'abandon du projet d'aéroport en 2018, ils continueront à se retrouver confrontés aux forces de l'ordre et à une volonté de mettre fin à l'expérience.

"Saccage", c'est la méthode employée dans ces deux cas particuliers par les gouvernements : en une nuit, l'université de Vincennes est détruite par des bulldozers protégés par la police tandis que dans la ZAD, les cabanes, les constructions, les plantations sont saccagées par les mêmes bulls.

Ce sont tous ces événements et bien d'autres que la pièce raconte dans une construction faite de sauts énergiques d'un lieu à l'autre. Les quatre comédiens incarnent tous les rôles nécessaires à cette narration, jouant les différents protagonistes de ces révoltes. Une disposition scénique simple emporte le propos d'une époque à l'autre avec quelques accessoires et costumes.

© Odile Huleux.
© Odile Huleux.
Ce qui est mis en avant, ce sont justement ces personnages, leurs quêtes de vérité, de liberté, de sociabilité, de justice. Se retrouvent, dans ces luttes, des intellectuels, des paysans, des écolos, des gens simples ou compliqués, un véritable microcosme social, complet. Une société en phase de re-création comme c'est encore le cas à Notre-Dame-des-Landes pour certains d'entre eux malgré les pressions incroyables du pouvoir pour faire rentrer tout le monde dans le rang et saccager leurs œuvres.

C'est un spectacle bienfaisant dynamisé par l'énergie et l'implication de tous les interprètes. Le côté instructif prend parfois le pas sur le jeu : le sujet lui-même, tendant à faire déferler les mots, quitte à noyer un peu le spectateur dans cet afflux de dialogues et d'apostrophes. Mais on comprend que c'est l'envie de tout dire, une envie impossible à rassasier, qui fait ainsi déborder le verbe. Mais pour un tel témoignage d'autres possibles fonctionnements sociaux, trop vaut sans doute mieux que pas assez.

"Saccage"

© Thomas Geffrier.
© Thomas Geffrier.
Texte et mise en scène : Judith Bernard.
Avec : Judith Bernard ou Pauline Christophe, Antoine Jouanolou ou Jean Vocat, Marc Le Gall ou David Nazarenko, et Caroline Gay.
Création Lumières : Samuel Halfon.
Création sonore : Caroline Gay.
Scénographie : Aurore Dupuy-Joly.
Compagnie ADA-Théâtre.
Durée : 1 h 30.

Du 11 octobre au 29 novembre 2020.
En raison du couvre-feu, une seule représentation reste programmée chaque semaine,
le dimanche à 12 h 15.
Manufacture des Abbesses, Paris 18e, 01 42 33 42 03.
>> manufacturedesabbesses.com

Bruno Fougniès
Mardi 20 Octobre 2020

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© Alexandre Pupkins.
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J'ai peur de ne pas renouveler mes droits… Eux en ont la certitude

Je suis intermittente du spectacle. Ce n'est pas mon métier, mon métier, c'est comédienne. Intermittente, c'est juste mon régime d'indemnisation du chômage. C'est aussi une pratique d'emploi : je travaille à la mission, souvent avec des contrats très courts, pour différents employeurs. D'où un régime d'indemnisation adapté.

© DR.
J'exerce bien évidemment au théâtre, parfois au cinéma, à la TV ou pour la pub, souvent dans l'événementiel. Je travaille aussi régulièrement dans un lieu culturel important qui n'est pas un lieu de spectacle. Pas mal de mes collègues artistes travaillent aussi dans les parcs d'attractions et de loisir.

Pourquoi ce constat ? Parce que quel que soit le secteur où j'exerce, je travaille régulièrement avec des collègues "extras" de la restauration et de l'événementiel, des professionnels du "catering", des agents d'accueil, de sécurité, et des salariés du tourisme, embauchés à la mission, en CDDU, exactement comme moi. Comme pour moi, leurs secteurs d'activité sont à l'arrêt total. Or, eux, n'ont pas de régime spécifique. Ou plutôt, n'en ont plus (1).

Avec la crise que nous vivons, j'ai bénéficié d'une mesure de maintien de mes droits. Elle est ce qu'elle est, elle est imparfaite, mais l'"année blanche" me garde la tête hors de l'eau jusqu'en août 2021.

Eux, comptent les jours sans travail, pas simplement pour "refaire leurs heures", mais parce que chaque jour qui passe est un capital (2) qui s'effrite - quand ils n'ont pas déjà eu la malchance de perdre leurs indemnités avant la crise, suite à la réforme monstrueuse de 2019 (3). Leur indemnité chômage s'épuise sans se recharger depuis 10 mois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est déjà le RSA.

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