La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Quand l'insolence devient une bouffée d'oxygène, d'intelligence et d'esprit

"Les Noces de Betìa", Théâtre de l’Épée de Bois, Paris

Le verbe haut, la verve, le langage comme arraché de la terre même avec sa poésie, sa rugosité, son franc-parler, mêlant dialectes vénitiens, idiomes padouans, expressions populaires et citations en latin tirées des évangiles ou d'Aristote, voilà la matière d'un auteur de la renaissance italienne, Ruzante, avec laquelle René Loyon découpe une fenêtre sur un monde oublié.



© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
Un monde fleuri, pimpant, gouleyant, un monde que le sérieux notre époque a enterré depuis longtemps. Et ce sont les rires, la gouaille, l'insolence et l'esprit grivois qui mènent la danse dans cette comédie tonique. Une danse imaginée par un auteur italien lumineux, qu'on croirait presque contemporain tant son discours est moderne, mais qui a en fait produit ses forfaits littéraires, il y a cinq siècles.

Dario Fo le considérait comme un modèle, un pionnier de la commedia dell'arte, le père d'un théâtre qui met en scène le petit peuple de Padoue. Fermiers, bouviers, taverniers, tâcherons, lavandières peuplent ses pièces. Les héros sont à hauteur d'homme. Pris dans la rue. Avec l'esprit vif ou vil, débonnaire ou intéressé, moralisateur ou libertin mais jamais d'humeur gratuite.

La question ici soulevée par la pièce est l'amour. L'amour, l'amour, l'amour… comme un thème philosophique : mal ou bénédiction, fatalité ou nécessité. La pièce met en scène un jeune homme en plein désir, délirant presque de désir pour une jeune femme qui le nargue, l'évite, bref, le rend fou. Autour d'eux : amis, parents et intérêts divers se mêlent à l'idylle. Après mille péripéties, l'affaire finira bien, en noces, comme il se doit, mais par vraiment de la manière escomptée.

Dans la grande salle de pierre du théâtre de l’Épée de Bois, sobre et massive comme une place de village sans époque, la scénographie tient en un banc, une console et deux tabourets. Tout se joue là, avec certaines scènes secrètes et d'autres étalées au grand jour.

© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
C'est sur la présence des comédiens et l'originalité des personnages que reposent essentiellement le spectacle. À ce sujet, la distribution est parfaitement bien ajustée, équilibrée, chaque interprète s'est ingénié, cela se voit, à inventer avec ingéniosité les traits de son personnage. L'ensemble fonctionne à merveille, rythmé par la mise en scène vive et efficace de René Loyon.

Pour créer ces personnages en couleurs, vindicatifs, excessifs, sans scrupules où le petit peuple courageux côtoie la cour des miracles, où l'avenir est toujours menacé par la misère, l'accident ou le gibet, la tentation pour le metteur aurait pu être belle de forcer les traits et de profiter de ce langage où fleurissent, à chaque réplique, les sous-entendus parfois les plus osés. Mais la pièce y aurait perdu son âme, sa belle âme. René Loyon a eu la sagesse et la finesse de placer l'élégance du verbe avant sa gaillardise.

Il faut ajouter à ces critiques positives une qualité qui concerne une traduction magnifique de la langue originelle difficile de Ruzante par Claude Perrus (Éditions Circé) qui réalise là l'exploit de mêler la forme rythmique parfois versifiée, le phrasé élégant et les images crues qui surgissent du texte à chaque instant. Plutôt que d'aller en quête de traduction d'un dialecte épuisé, il a puisé dans différents patois et parfois dans des inventions phoniques, les expressions et les mots qu'il emploie.

Coups de cœur finaux : pour la véracité de son jeu et la belle pertinence de son personnage à Marie-Hélène Peyresaubes qui crée un personnage de "Mama" italienne à la fois authentique et loin des stéréotypes. Pour l'aisance apparente de son personnage de faux ami, Maxime Coggio. Pour sa pertinence, sa manière fine et subtile de dialoguer avec le public, Yedwart Ingey.

"Les Noces de Betìa"

© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
Texte : Ruzante.
Traduction : Claude Perrus - Éditions Circé.
Mise en scène : René Loyon.
Dramaturgie : Laurence Campet.
Avec : Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes, Lison Rault.
Lumières : Jean-Yves Courcoux.
Régie : Jean-Louis Portail.
Durée : 2 h.
Compagnie RL.

Du 7 septembre au 15 octobre 2017.
Du jeudi au samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 h.
Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, Paris 12e, 01 48 08 39 74.
>> epeedebois.com

Bruno Fougniès
Mardi 12 Septembre 2017

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Sabordage" Comme une synthèse de la modernité… une implosion écologique à venir, avenir sombre de notre monde…

Elle fut riche et belle, plaisante et paradisiaque, pays de cocagne… puis devint consommatrice et opulente, industrieuse, minière et calamité écologique, pour finir mendiante et désespérée, à l'avenir destructif d'une future terre qui coule à pic… C'est la "belle" histoire de l'île de Nauru*, miroir de notre prochain anéantissement - au délicat (!) mais définitif intitulé "6e extinction de masse" -, qui nous est contée par le talentueux Collectif Mensuel.

Narration aux allures de débats, de commentaires, d'échanges réalistes… Scénographie en une forme d'actions documentaires, visible au lointain par report vidéo "en direct", en rappel de notre monde de l'image, expression ironique de nos chaînes d'infos en continu pour une structure créative d'un théâtre pédagogique, d'un reportage théâtralisé… Car ici tout est vrai, le drame, les horreurs économiques, le dézingage des ressources et de l'environnement… le sabordage de l'île a vraiment eu lieu, sans parler des perspectives radieuses d'une fin en version sous-marine !

Le récit - dans un préambule exposant un éden de rêve aux allures de paradis touristique, sis à quelques encablures de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (près de 2 700 km quand même !) - se construit sur un montage cinématographique et télévisuel où le collectif puise dans les séries et films des années soixantes-dix quatre-vingt, tous célèbres et ancrées dans nos imaginaires collectifs…

Gil Chauveau
11/10/2019
Spectacle à la Une

FAB 2019 "Concours européen de la chanson philosophique" La philosophie mise en musique dans un dispositif à faire kiffer "l'euro-vision"

Massimo Furlan, performer suisse mâtiné d'Italien, était dans ses jeunes années fan de l'Eurovision, de ses paillettes éblouissantes et de ses bluettes sentimentales réunissant joyeusement sa famille autour du petit écran. Près d'un demi-siècle plus tard, c'est la grande avant-scène du Carré qui le projette sous les sunlights en splendide ordonnateur - flanqué d'une superbe créature en robe lamé - de deux soirées "enchantées" dédiées à une vision de notre Monde. Comme quoi divertissement populaire et réflexion de pointe peuvent rimer ensemble…

FAB 2019
Reconstituant somptueusement le décorum kitsch du concours de l'Eurovision ayant à jamais impressionné ses premières émotions artistiques, le performer semble jubiler en détournant "sérieusement" le répertoire d'origine pour proposer un récital de onze chansons dont l'écriture a été confiée par ses soins à des philosophes, sociologues et autres chercheurs sachant penser le monde. L'interprétation de ces textes métaphoriques revient à des artistes costumés de manière délirante, projetés en direct par un vidéaste décuplant leur truculente présence scénique sur les notes d'un orchestre en live.

Quant au Jury réuni sur une singulière estrade roulante dénotant avec sa "notabilité", il est composé d'éminents professeurs d'université et sommités intellectuelles se prêtant avec grâce et bonheur au jeu de leur interprétation avant d'attribuer leur note. Le public - le genre l'impose - est sollicité en permanence afin de faire entendre également "sa voix" captée par un "votaton" chargé d'enregistrer le volume d'applaudissements attribué à chaque candidat.

Yves Kafka
15/10/2019
Sortie à la Une

"Fake"… Un "Peer Gynt" pour explorer le monde de l'info et de l'intox

"Fake - Tout est faux, tout est fou", Gare de l'Est, Paris

L'homme vagabonde sous les toits ferroviaires, au carrefour des âmes voyageuses… il est conteur. Peer Gynt partit aussi à l'aventure, cheminant entre rêve et réalité. Le narrateur s'en inspire pour démêler le vrai du faux… de notre réalité… Extraire le fake à l'ère des news…

Spectacle déambulatoire, performance de rues (ici intérieure), Fake convoque un conteur, un concepteur compositeur, des musiciens, pour une exploration d'un nouveau type où le spectateur, équipé d'un casque audio, se laisse emmener, au sens littéral comme virtuel dans une promenade découverte entre vraies et fausses informations.

Dans ce périple artistique, ce dernier garde toute liberté d'action, plus précisément de mouvements, déambulant dans l'espace proposé au fil de ses envies, de ses inspirations ou guidé par l'histoire, narration sonore, vocale et musicale, composée en direct et diffusée dans le casque et/ou influencé par la vue, le cheminement de l'acteur, Abbi Patrix, interprétant à sa façon Peer Gynt, exprimant son ressenti du lieu, posant des questions sur la véracité du réel ou interrogeant le badaud passant.

Les éléments sonores audibles dans le casque sont superposés, sans apparente cohérence mais peuvent stimuler ou orienter la perception du spectateur qui fait le choix d'être actif ou passif, ponctuellement ou de manière permanente, redevenant alors un simple observateur.

Gil Chauveau
10/10/2019