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Théâtre

"Au nom du ciel" Vol au-dessus d'un nid de coucou… ou le meurtre d'un Palestinien autiste observé à hauteur d'oiseaux

Le metteur en scène israélien Yuval Rozman, né à Tel-Aviv et installé en France où il a créé sa compagnie, clôt sa "Quadrilogie de ma Terre" par ce dernier volet saisissant d'humanité… vue à hauteur d'oiseaux. Impertinents à souhait dans leurs langages fleuris et leurs attitudes volatiles, un Bulbul, une Perroquet Drara et un Martinet Noir vont "survoler" le drame d'un jeune autiste palestinien abattu par un soldat de la police israélienne pour en faire entendre le tragique absolu. Le tour de force étant, qu'entre disputes de potaches et remarques déjantées, ce drame rebattu à longueur d'infos – au risque de nous laisser pétrifiés – reprend… vie.



© Frédéric Iovino.
© Frédéric Iovino.
Si, au siècle de Périclès, Aristophane avait invité en toute (fausse) innocence – dans sa comédie "Les Oiseaux" écrite en pleine guerre du Péloponnèse – la sagesse des volatiles comme recours à la folie guerrière des Grecs et de leurs Dieux avides de sacrifices, les trois spécimens à plumes, auxquels prêtent ici voix Yuval Rozman, ne manquent pas non plus de clairvoyance délicieusement (im)pertinente… Personnages hauts en couleur, dotés d'un franc-parler à faire pâlir les pères de toutes les Confessions, ils saturent de leurs voltiges acrobatiques l'espace du plateau, faisant de cette "comédie noire" un lieu terriblement lumineux.

Tout commence par une chanson du Bulbul qui, sur un air joyeux et plein de légèreté bonhomme, égrène sur sa guitare les composantes du drame s'étant déroulé sous leurs yeux d'oiseaux… Sa commère Drara, au beau plumage vert, s'embrouille avec lui tant son insouciance enjouée perturbe la lecture de l'écran faisant défiler minute par minute le contexte de la mort d'Iyad al-Hallaq, abattu aux portes de la vieille ville de Jérusalem par un soldat Magav (police israélienne des frontières). Contrastant avec la gravité de la situation terrestre, les volages hôtes vont se livrer à une dispute à hauteur des cours de récréation tant les plaisanteries-invectives du Bulbul farceur "volent bas", vraiment très très bas, tout comme les répliques de la Drara agacée… Farce grotesque et pure tragédie juxtaposées dans la même unité de temps et de lieu, l'une et l'autre s'étayant, comme en calligraphie les déliés sont là pour faire ressortir les pleins.

© Frédéric Iovino.
© Frédéric Iovino.
Duel verbal entre eux qui croisent leurs mots pour tenter de reconstituer ce que chacun peut dire de ce drame, eux qui, alors qu'ils guettaient le précieux jus s'échappant des sacs au-dessus du local à poubelles proche de l'entrée de Jérusalem Est, ont surplombé l'événement de leur poste d'observation… Quant au Martinet Noir, sa nonchalance mélancolique contraste avec la fougue de ses deux jeunes condisciples ailés auprès desquels il trouve réconfort ; un vieux sage sympathique, un peu fêlé du bocal, qui se laissera joyeusement embarquer à l'insu de son plein gré dans un jeu de devinettes plus ou moins scabreuses… Si cette première séquence de charades futiles est à vivre comme une respiration bienvenue (cf. plus haut) dans un récit chargé des actes d'un assassinat en règle, elle pourrait apparaître – pour certains terriens – démesurée dans son contenu et sa longueur… Ce serait là omettre que, chez les oiseaux, toutes les envolées sont permises…

Endossant tour à tour les rôles de l'assistante de vie du jeune autiste abattu, du policier ayant lancé l'alerte pour avoir confondu les gants noirs et le masque Covid portés par le jeune Palestinien avec l'attirail d'un terroriste, de l'agent de la police des polices interrogeant son collègue, du commandant Magav responsable de la jeune recrue qui a tué Iyad, du gardien du local poubelles, du juge du tribunal aussi rigoureux dans son interrogatoire des prévenus que fantaisiste dans ses remarques annexes, ou encore du jeune soldat israélien ayant tiré les coups mortels, les trois oiseaux vont mener "ailes battantes" l'enquête… où les musiques de western s'inviteront ainsi que les accords en-joués de Georges Brassens.

© Frédéric Iovino.
© Frédéric Iovino.
Une enquête d'autant plus passionnante à suivre que chacun des représentants à plumes parlera avec sa personnalité propre. Goguenard de banlieue, féministe ne s'en laissant pas conter par son collègue mâle à la gouaille envahissante, vieux sage à la mémoire capricieuse et aux intestins déliés, se succéderont ainsi face à la Justice incarnée… par le Martinet Noir affublé de la perruque solennelle du juge. Quant au bureau de ce même juge trouvant refuge dans une boîte à kébab XXL pour examiner des faits eux à haute valeur tragique, quant à la reconstitution "patte à patte" du mouvement amorcé par le jeune homme pris pour cible et interprété par les volatiles en folie dans un ballet burlesque contrastant avec la mort annoncée, ils participent l'un et l'autre au même dessein : magnifier le burlesque pour mieux faire résonner le tragique à l'œuvre.

Quand viendra l'heure du verdict et que les chamailleries des oiseaux à "la hauteur de vue" différente s'apaiseront dans un élan d'amour, la conscience hors champ du téléscripteur défilant reconnaîtra l'entièreté de la responsabilité d'un régime qui "traite les Palestiniens comme des êtres inférieurs, comme des sous-hommes". Et quand bien même le Martinet Noir sera-t-il victime d'un caillou perdu jeté par un manifestant en soutien au jeune Iyad, quand bien même la paix rêvée prendra-t-elle ainsi "un plomb dans l'aile" aussitôt qu'énoncée, la chute confiée à une chanson d'Elvis Presley colorera d'une immense note d'espoir l'étendue des terres (in)humaines.

Merci à ces trois oiseaux – nés de l'envol d'un auteur metteur en scène, lequel, comme Athéna née du crâne de Zeus délivre un message de sagesse et d'espoir en la raison – de nous avoir fait toucher, du bout de leurs ailes fantasques, les réalités sombres de nos passions guerrières transcendées… de manière aérienne.
◙ Yves Kafka

Vu le 21 janvier 2026 dans la Grande salle Vitez du tnba - CDN de Bordeaux.

"Au nom du ciel"

© Frédéric Iovino.
© Frédéric Iovino.
Quatrième opus de "Quadrilogie de ma terre", création novembre 2025.
Texte : Yuval Rozman (édité chez Les Solitaires Intempestifs, novembre 2025).
Mise en scène : Yuval Rozman.
Assistant à la mise en scène : Antoine Hirel.
Collaboration à l'écriture : Gaël Sall.
Avec : Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc'h.
Scénographie et création lumières : Victor Roy.
Création sonore : Roni Alter, accompagnée de Jean-Baptiste Soulard.
Création costumes : Julien Andujar.
Régisseur son : Quentin Florin.
Régie Plateau : Nicolas Bignan.
Régie générale : Christophe Fougou.
Regard chorégraphique : Anna Chirescu.
Accompagnement vol : Marc Bizet.
Production : Compagnie Inta Loulou.
À partir de 15 ans.
Durée : 2 h.

© Frédéric Iovino.
© Frédéric Iovino.
A été représenté du 21 au 24 janvier 2026 dans la Grande salle Vitez du tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).

Tournée
27 et 28 février 2026 : deSingel - Centre d'art, Anvers (Belgique).
5 et 6 mars 2026 : Grrranit - Scène nationale, Belfort (90).
Du 18 et 20 mars 2026 : Théâtre de Liège (Belgique).
Du 28 au 30 avril 2026 : Théâtre de la Croix Rousse (avec le Théâtre les Célestins), Lyon (69).
Saison 26-27 en cours : Maison de la culture - Scène nationale, Bourges (18) ; Théâtre de l'Union - CDN, Limoges (87) ; Théâtre de Dijon Bourgogne - CDN, Dijon (21).

Yves Kafka
Mercredi 4 Février 2026

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