La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Danse

"On n'a jamais vu une danseuse étoile noire à l'Opéra de Paris" Les non-danseurs au champ d'honneur

L'inclassable Faizal Zeghoudi crée un objet échappant à toute catégorisation tant vidéo d'archives, chant, musique, théâtre… et danse, s'entremêlent au service d'une volonté déflagrante : bombarder les clichés du racisme pour mieux les faire exploser en plein vol. Maniant sans compter la liberté langagière et corporelle porteuse de dérision assumée, il nous immerge dans un univers électrique propre à faire vaciller les préjugés les mieux ancrés.



© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Si la ligne de partage qui sépare métaphoriquement les non-danseurs (opprimés de toutes minorités sexuelles ou ethniques) des danseurs (dominants mâles blancs) est clairement perceptible, la profusion chaotique des intensités sonores et visuelles résonne jusqu'à étourdir tant elle ne ménage aucun répit. Sur le plateau nu, cinq interprètes se démènent comme de beaux diables pour faire la peau à l'hydre immonde, prenant tantôt la posture de la provocation avérée, tantôt le masque d'une respectabilité au-dessus de tout soupçon.

Ces cinq-là nous parlent d'un temps futuriste que nous ne connaissons pas encore - quoique… - où, pour pouvoir parler, faut-il avoir périodiquement recours à des masques suppléant les bugs de la parole carencée en oxygène, saturée de gaz polluant. Cette société de 2029 est en marche irrésistiblement vers "un progrès qui progresse vers sa progression", se plaisent à répéter en boucle les acteurs-danseurs comme une ritournelle infantile de nature à rassurer ceux qui n'ont plus aucune raison de l'être.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Après une entrée en matière tonitruante visant à déconstruire les a priori des genres sous la forme d'une miss Bordeaux, tutu rose et masque d'oxygène, et d'un danseur masculin, cheveux longs et barbe christique, bustier fort seyant, slip échancré d'où s'échappent deux longues jambes musclées chaussées d'escarpins, la parole fuse, iconoclaste. Il sera question pêle-mêle de découverte sexuelle racontée de manière ludique et jouée de manière "jouissive" (comme pour mettre en abyme le lieu réel de la vulgarité qui ne situe aucunement autour du sexe mais dans les "plaisanteries" racistes), ou encore de la parabole d'un vélo, objet du désir impliquant la course en avant droit dans le mur.

Mesures anthropométriques - héritées des signalements judiciaires mis au point par Bertillon - auxquelles doit se soumettre le (non)danseur prétendant entrer à l'Opéra renvoyant en écho aux méthodes de pesage et d'évaluation d'hommes et femmes noirs en vue de leur achat par des négriers. "Non-danseurs africains" déclarés personæ non gratæ par le directeur d'une agence immobilière et son personnel servile. Autant de flashs qui complètent et éclairent violemment la partition du monde en deux classes aux intérêts opposés.

Les nombreuses séquences parlées et jouées sont étayées par des parcours chorégraphiés échappant à toute mesure. Au rythme trépidant des accords musicaux qui les traversent, les corps se jettent au sol, se tétanisent, se projettent en l'air, dans un combat à mort où seule l'énergie est preuve de vie.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Le silence, crime contre l'humanité… Quand le passé est revisité, c'est pour en exhumer des documents d'époque projetés sur grand écran. Joséphine Baker, danseuse, meneuse de revue, métisse à la poitrine dénudée y apparaît se trémoussant en bikini. Mais aussi extraits de l'exposition coloniale de Paris avec ses noirs exhibés aux côtés d'animaux de foire. Ou encore extrait du discours du père de l'école Républicaine, Jules Ferry, chantre de la colonisation, gage de l'éducation blanche occidentale, summum du bon goût universel. Ou agissements fougueux du Colonel de Montagnac en Algérie, adepte du "Y'a bon les colonies".

Non-danseurs de tous les pays, unissez-vous… Loin de se résumer à un mot d'ordre convenu à reprendre en chœur, ce qui est proposé insidieusement aux spectateurs, salle éclairée, est de reprendre sur un ton badin, mine de rien, le chapelet de qualificatifs adressés aux noirs et autres basanés… Et alors que la plupart résistent à la proposition "bon enfant", quelques-uns entonneront "bougnoules, crouilles, conchitas, fatimas, macaques, négros, melons, frisés" comme si de rien n'était. On rigole bien. Expérience en direct de la banalisation (du mal).

"Nous ne cessons de progresser vers un monde qui ne cesse de progresser, un monde où les minorités sont majoritairement considérées…". Performance chorégraphiée, théâtralisée, filmée, faisant fi des convenances et des tabous, "On n'a jamais vu une danseuse étoile noire à l'Opéra de Paris" déconcerte à l'envi. Sa structure chaotique, animée par des interprètes galvanisés, nous précipite hors de notre zone de confort afin d'éprouver dans nos corps "la résistible ascension" du racisme à l'œuvre.

"On n'a jamais vu une danseuse étoile noire à l'Opéra de Paris"

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Chorégraphie et mise en scène : Faizal Zeghoudi.
Texte original : Rémi Bénichou.
Assistante à la mise en scène : Clémence Laboureau.
Avec : Anthony Berdal, Marie Commandu, Clémence Laboureau, Cécile Theil-Mourad.
Musicien : Lucas Barbier.
Composition musicale : Lucas Barbier.
Création lumière : Christophe Pitoiset.
Costumes : Vincent Dupeyron et Faizal Zeghoudi.
Direction technique : Frédéric Bianchi.
Compagnie Faizal Zeghoudi.
Durée : 1 h 10.

Spectacle créé le 7 décembre au Théâtre Comoedia à Marmande (47) et représenté du 10 au 13 décembre 2019, au Glob Théâtre, Bordeaux (33).

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Tournée
7 février 2020 : Espace culturel Roger Hanin, Soustons (40).
9 février 2020 : Les Cigales, Luxey (40).
28 février 2020 : Salle Jean Renoir, Bois colombes (92).
10 mars 2020 : L'Atrium, Dax (40).
Conférence
17 janvier 2020 : salle Jean Renoir, Bois Colombes (92).

Yves Kafka
Jeudi 19 Décembre 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021




    Aucun événement à cette date.
Vidéos les plus récentes



À découvrir

"Les femmes de la maison" L'épopée des luttes féminines sous le prisme d'une maison très spéciale

Voici la dernière pièce de Pauline Sales (écriture et mise en scène) qui a été présentée au Théâtre Paul Scarron du Mans devant un public professionnel restreint. Un privilège que d'assister à cette histoire que l'on sent chevillée au corps de sa créatrice. Il y est question de femmes artistes. Question également des femmes non artistes. Question de la liberté que les femmes ont peu à peu conquis depuis bientôt un siècle. Arrachant bribe après bribe le droit d'agir, de s'exprimer, le droit sur leur corps, leur sexualité, leurs choix. Et trouver enfin la puissance pour se détacher du diktat masculin si bien bétonné.

© Jean-Louis Fernandez.
L'histoire des "femmes de la maison" commence dans les années cinquante et se termine de nos jours. Elle va mettre en jeu une dizaine de personnages féminins sur trois périodes symboliques : les années cinquante, les années soixante-dix et 2022. Pour cela, Pauline Sales invente une maison qui sera le moyen de traverser le temps et l'espace. Cette maison est celle de Joris, un amoureux, par ailleurs cinéaste militant contre les méfaits des guerres. Il achète cette maison par amour pour une photographe, l'amour s'en va, il ne sait qu'en faire, alors il la prête à des artistes. Le hasard veut au départ que ce ne soit que des femmes - peintres, poètes, sculptrices… et cela se transforme en règle : seules des femmes artistes pourront venir un temps pour créer ici.

Première période, maison fermée entourée de bois. C'est l'après-guerre et l'artiste que Joris installe dans la maison dessine. Dessine en mode combat contre elle-même. Contre la pensée que chez elle, son mari, sa fille sont là comme une destinée de femme au foyer qu'elle refuse. Combat contre le mal que cela peut faire.

Bruno Fougniès
25/08/2021
Spectacle à la Une

•Off 2021• Sales Gosses Une approche vertigineuse et bouleversante de la maltraitance à l'école

Harcèlement, maltraitance ponctuelle ou récurrente… à l'école, à la maison, au travail, comment le traiter sur scène, comment prendre ou pas position ? Ici d'ailleurs, pas de prise de position, mais une exposition des faits, du déroulé des événements, en une manière de monologue où la comédienne Claire Cahen habite tous les personnages principaux, offrant l'accès au public à différentes appréciations du drame - victime, tyran, prof, mère - menant à une mise en perspective vertigineuse !

© Théâtre du Centaure.
Pour l'écriture de "Sales gosses", Mihaela Michailov s’est inspirée de faits réels. Une enseignante ligota une élève dans sa salle de classe, les mains derrière le dos, suite à son manque d'attention pour la leçon sur la démocratie qu'elle était en train de donner. Elle exposera ainsi l'enfant saucissonnée en exemple. Les "camarades" de cette petite-fille de onze ans, pendant la récréation, la torturons à leur tour. Elle sera retrouvée sauvagement mutilée… attachée dans les toilettes…

Dans une mise en scène que l'on perçoit nerveuse et précise, millimétrée, visant à l'efficacité, les choix de Fábio Godinho font être immédiatement lisible, mettant en quasi-training sportif la comédienne Claire Cahen et son partenaire musicien chanteur Jorge De Moura qui assure avec énergie (et talent) les multiples interventions instrumentales et/ou vocales. Metteur en scène, mais également performeur, Fábio Godinho joue clairement la carte de l'école "théâtre de la violence", de l'arène/stade où la victime est huée, vilipendée par la foule, cherchant à exprimer la performance telle que demandée sur un ring de boxe. Claire Cahen et Jorge De Moura sont à la hauteur jouant en contre ou en soutien avec le troisième acteur qu'est le décor !

Gil Chauveau
19/07/2021
Spectacle à la Une

•Off 2021• L'Aérien Le fabuleux défi de l'insoupçonnable légèreté de l'être…

Solliciter ressources du corps et de l'esprit unis dans la même entité afin d'affranchir l'humaine condition aux semelles de plomb de la pesanteur la clouant au sol, c'est le prodige réalisé par Mélissa Von Vépy "à l'apogée" de son art. À partir d'une vraie-fausse conférence sur les rapports entre l'Homme et les airs depuis que la Terre est Terre - écrite avec légèreté par Pascale Henry, complice inspirée -, la circassienne rivalise de grâces ascensionnelles. De quoi damer le pion, du haut de son Olympe, à Hermès au casque et chaussures ailées…

© Christophe Raynaud de Lage.
La conférencière au look décontracté étudié, chaussée de lunettes à monture d'écailles et d'escarpins mettant en valeur ses longues jambes, mallette à la main renfermant les planches évocatrices des tentatives humaines pour vaincre la résistance des airs (l'utilisation d'un Powerpoint n'aurait pas été assez daté…), s'emploie avec naturel et humour à survoler cette histoire à tire-d'aile… S'arrêtant cependant sur une reproduction d'Icare, celui par qui la faute advint. Pour avoir voulu voler toujours plus haut, l'intrépide, aux plumes assemblées de cire, s'est brûlé les ailes… et depuis, cette question récurrente : voler est-ce humain ?

Joignant gestes et paroles, elle ôte son blouson libérant des plumes virevoltantes autour d'elle et s'adonne à quelques envolées autour de sa chaise devenant vite le second personnage en scène. D'ailleurs, lorsque, dans le déroulé de sa conférence, elle évoquera les fabuleuses machines volantes nées de l'imaginaire de Léonard de Vinci, on se dit que cette prouesse d'horlogerie fine - que l'on doit à Neil Price - permettant de projeter en douceur ladite chaise jusque dans les cintres, mériterait de les rejoindre au panthéon des créations volantes…

Yves Kafka
26/07/2021