La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2024

•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

Si l'art de générer des productions enthousiastes et inventives est incontestablement dans l'ADN de la compagnie L'Éternel Été, l'engagement citoyen fait aussi partie de la démarche créative de ses membres. La présente proposition ne déroge pas à la règle. Ainsi, Emmanuel Besnault et Benoît Gruel nous offrent une version décoiffante, vive, presque juvénile, mais diablement ancrée dans les problématiques actuelles, du "Chapeau de paille d'Italie"… pièce d'Eugène Labiche, véritable référence du vaudeville.



© Philippe Hanula.
© Philippe Hanula.
L'argument, simple, n'en reste pas moins source de quiproquos, de riantes ficelles propres à la comédie et d'une bonne dose de situations grotesques, burlesques, voire absurdes. À l'aube d'un mariage des plus prometteurs avec la très florale Hélène – née sans doute dans les roses… ornant les pépinières parentales –, le fringant Fadinard se lance dans une quête effrénée pour récupérer un chapeau de paille d'Italie… Pour remplacer celui croqué – en guise de petit-déj ! – par un membre de la gent équestre, moteur exclusif de son hippomobile, ci-devant fiacre. À noter que le chapeau alimentaire appartenait à une belle – porteuse d'une alliance – en rendez-vous coupable avec un soldat, sans doute Apollon à ses heures perdues.

N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

© Philippe Hanula.
© Philippe Hanula.
Le tout, tel un immense lit, est enveloppé dans un décor de draps/rideaux blancs, de matelas/couettes et coussins/oreillers aux mêmes teintes de lactescence et crème. Dans cette immense couche, sol mouvant créant équilibres et déséquilibres, on s'enfonce, on se cache, on perd pied, mais on peut aussi rebondir, tomber sans se faire mal, initier des gestuelles burlesques, "cartoonesques" ou acrobatiques. Toutes ces possibilités n'étant pas sans rappeler à la fois l'alcôve conjugale – intime par excellence –, mais aussi le terrain de jeu de l’enfant.

L'action se passe donc quelques heures avant le mariage, d'où l'expression d'une certaine tension/excitation. La mise en scène et le jeu des comédiennes et comédiens se construisent sur l'interprétation d'une partition au rythme soutenu, effréné. Les déplacements sont véloces tout en exprimant des arabesques chorégraphiées, parfois hilarantes. Les répliques s'échangent à couteaux tirés, sans temps mort, les tirades aiguisées sont portées de façon sonore tout en restant claires... les tonalités et variations vocales, les différents effets font référence à la bizarrerie et l'extravagance de l'univers des songes.

© Philippe Hanula.
© Philippe Hanula.
L'un des plus forts moments singuliers, espiègles et divertissants, est sans aucun doute la séquence "bataille de peluches" qui démarre sur le plateau, puis se poursuit avec la salle qui ne rechigne pas à l'ouvrage dans ces échanges moelleux rappelant les batailles d'oreillers de l'enfance. Toutes les spectatrices et tous les spectateurs participent avec énergie à cet intermède ludique et jubilatoire.

Légère et ludique, tout en faux-semblants, grâce à la mise en scène et à la direction d'acteurs, cette version réussit parfaitement à pallier le drame de la perte du chapeau mangé par le cheval soldatesque.

Retour dans l'univers fantasmagorique, dans l'imaginaire du songe. Rêve ou réalité, le doute est permis, tant la mise en scène d'Emmanuel Besnault et Benoît Gruel se glissent dans les méandres d'une narration alliant, avec subtilité et réussite, l'onirisme des apparences colorées, décalées, voire déjantées, de certaines situations, des répliques enlevées, des costumes chamarrés, voire parfois excentriques, et la précision des mécanismes faisant fonctionner les rouages et ressorts comiques propres au vaudeville. Comme une explosion de séquences psychédéliques, électro-oniriques.

© Philippe Hanula.
© Philippe Hanula.
Bien évidemment, l'histoire se conclut avec le chapeau de paille d'Italie restitué. L'honneur est sauve, Anaïs Beauperthuis a récupéré un chapeau de paille permettant d'une certaine façon d'effacer le rendez-vous avec son amant militaire lors duquel le couvre-chef de la belle fut croqué par le serviteur équin du sieur Fadinard. Le rêve est consommé, la réalité reprend ses droits.

Finalement, plus que dans une lecture classique de la pièce de Labiche, on assiste à une quête insensée (pour un "bête" chapeau de paille !) dévoilant les libertés, les frustrations et les "aliénations" de chacun des personnages. Ici, du fait du choix des metteurs en scène, la féminité et les femmes, peu valorisées dans le texte originel, sont mises en valeur et jouent un rôle plus déterminant. Ainsi, le personnage du beau-père est transformé en belle-mère, apportant un nouvel équilibre entre les rôles masculins et ceux féminins. Le personnage de la mariée – dont la présence avait principalement des fonctions décoratives – a été raccourci. Elle n'est plus alors une potiche qui passe des mains du père à celles du mari, elle devient ici un mystère, un but invisible, un symbole.

Les partis pris d'Emmanuel Besnault et Benoît Gruel visent notamment à combattre le sexisme (une volonté clairement exprimée par la Cie), combat bien réel et actuel, qui n’est plus une option, mais un réel devoir individuel, ne devant rien au rêve, mais bien à des constats concrets. Et tout en préservant la mécanique comique, efficace et éprouvée, d'Eugène Labiche, sont mis aussi en exergue, par cette version enthousiaste et pleine de vigueur, les questionnements sur les conséquences relationnelles du mariage (impliquant les relations avec la famille, entre autres), sur nos libertés individuelles et, bien sûr, sur l'amour, passant parfois de la sphère intime à la sphère publique, et sur sa capacité à unir, rassembler, relier et, pourquoi pas, apaiser simplement… sans quête obligatoire du Graal !

"Un Chapeau de paille d'Italie"

© Philippe Hanula.
© Philippe Hanula.
Texte : Eugène Labiche.
Mise en scène : Emmanuel Besnault et Benoît Gruel.
Avec : Guillaume Collignon, Victor Duez, Sarah Fuentes, Mélanie Le Duc et Emmanuel Besnault.
Musique : Benjamin Migneco.
Lumières : Cyril Manetta.
Costumes : Magdaléna Calloc’h.
Scènographie : Emmanuel Besnault et Benoit Gruel.
Production : Compagnie l'Éternel Été, Lucernaire.
Soutien Ville de Versailles, Espace Sorano à Vincennes et La Condition des Soies à Avignon.
Durée : 1 h 15.

•Avignon Off 2024•
Du 3 au 21 juillet 2024.
Tous les jours à xx h xx. Relâche le xxxxx.
Théâtre Le Petit Louvre, 23, rue Saint-Agricol, Avignon.
Réservations : 04 32 76 02 79.
>> theatre-petit-louvre.fr

Gil Chauveau
Mardi 26 Mars 2024

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

"Rimbaud Cavalcades !" Voyage cycliste au cœur du poétique pays d'Arthur

"Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées…", Arthur Rimbaud.
Quel plaisir de boucler une année 2022 en voyageant au XIXe siècle ! Après Albert Einstein, je me retrouve face à Arthur Rimbaud. Qu'il était beau ! Le comédien qui lui colle à la peau s'appelle Romain Puyuelo et le moins que je puisse écrire, c'est qu'il a réchauffé corps et cœur au théâtre de l'Essaïon pour mon plus grand bonheur !

© François Vila.
Rimbaud ! Je me souviens encore de ses poèmes, en particulier "Ma bohème" dont l'intro est citée plus haut, que nous apprenions à l'école et que j'avais déclamé en chantant (et tirant sur mon pull) devant la classe et le maître d'école.

Beauté ! Comment imaginer qu'un jeune homme de 17 ans à peine puisse écrire de si sublimes poèmes ? Relire Rimbaud, se plonger dans sa bio et venir découvrir ce seul en scène. Voilà qui fera un très beau de cadeau de Noël !

C'est de saison et ça se passe donc à l'Essaïon. Le comédien prend corps et nous invite au voyage pendant plus d'une heure. "Il s'en va, seul, les poings sur son guidon à défaut de ne pas avoir de cheval …". Et il raconte l'histoire d'un homme "brûlé" par un métier qui ne le passionne plus et qui, soudain, décide de tout quitter. Appart, boulot, pour suivre les traces de ce poète incroyablement doué que fut Arthur Rimbaud.

Isabelle Lauriou
25/03/2024
Spectacle à la Une

"Le consentement" Monologue intense pour une tentative de récit libératoire

Le livre avait défrayé la chronique à sa sortie en levant le voile sur les relations pédophiles subies par Vanessa Springora, couvertes par un milieu culturel et par une époque permissive où ce délit n'était pas considéré comme tel, même quand celui-ci était connu, car déclaré publiquement par son agresseur sexuel, un écrivain connu. Sébastien Davis nous en montre les ressorts autant intimes qu'extimes où, sous les traits de Ludivine Sagnier, la protagoniste nous en fait le récit.

© Christophe Raynaud de Lage.
Côté cour, Ludivine Sagnier attend à côté de Pierre Belleville le démarrage du spectacle, avant qu'elle n'investisse le plateau. Puis, pleine lumière où V. (Ludivine Sagnier) apparaît habillée en bas de jogging et des baskets avec un haut-le-corps. Elle commence son récit avec le visage fatigué et les traits tirés. En arrière-scène, un voile translucide ferme le plateau où parfois V. plante ses mains en étirant son corps après chaque séquence. Dans ces instants, c'est presque une ombre que l'on devine avec une voix, continuant sa narration, un peu en écho, comme à la fois proche, par le volume sonore, et distante par la modification de timbre qui en est effectuée.

Dans cet entre-deux où le spectacle n'a pas encore débuté, c'est autant la comédienne que l'on voit qu'une inconnue, puisqu'en dehors du plateau et se tenant à l'ombre, comme mise de côté sur une scène pourtant déjà éclairée avec un public pas très attentif de ce qui se passe.

Safidin Alouache
21/03/2024
Spectacle à la Une

"Un prince"… Seul en scène riche et pluriel !

Dans une mise en scène de Marie-Christine Orry et un texte d'Émilie Frèche, Sami Bouajila incarne, dans un monologue, avec superbe et talent, un personnage dont on ignore à peu près tout, dans un prisme qui brasse différents espaces-temps.

© Olivier Werner.
Lumière sur un monticule qui recouvre en grande partie le plateau, puis le protagoniste du spectacle apparaît fébrilement, titubant un peu et en dépliant maladroitement, à dessein, son petit tabouret de camping. Le corps est chancelant, presque fragile, puis sa voix se fait entendre pour commencer un monologue qui a autant des allures de récit que de narration.

Dans ce monologue dans lequel alternent passé et présent, souvenirs et réalité, Sami Bouajila déploie une gamme d'émotions très étendue allant d'une voix tâtonnante, hésitante pour ensuite se retrouver dans un beau costume, dans une autre scène, sous un autre éclairage, le buste droit, les jambes bien plantées au sol, avec un volume sonore fort et bien dosé. La voix et le corps sont les deux piliers qui donnent tout le volume théâtral au caractère. L'évidence même pour tout comédien, sauf qu'avec Sami Bouajila, cette évidence est poussée à la perfection.

Toute la puissance créative du comédien déborde de sincérité et de vérité avec ces deux éléments. Nul besoin d'une couronne ou d'un crucifix pour interpréter un roi ou Jésus, il nous le montre en utilisant un large spectre vocal et corporel pour incarner son propre personnage. Son rapport à l'espace est dans un périmètre de jeu réduit sur toute la longueur de l'avant-scène.

Safidin Alouache
12/03/2024