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Avignon 2024

•Off 2024• "Soie" Sur la route de la soie, la quête de l'impossible amour

À la fin du XIXe siècle (vers 1861), Hervé Joncour effectue quatre voyages au Japon, alors pays méconnu et considéré comme dangereux, voire quasi impénétrable, pour acheter des œufs de vers à soie dont il faisait commerce. Au-delà de cette invitation à la découverte du territoire nippon et de ses règles encore très traditionnelles, se créent simultanément un parcours amoureux incertain et une dévorante et secrète passion intérieure, toutes ces traversées intimes étant faites de fils de soie… tissant une étoffe douce, intemporelle et sensuelle.



© David van Tongerloo.
© David van Tongerloo.
Destin singulier et surprenant que celui d'Hervé Joncour officiant à une époque où certaines contrées font rêver tout en suscitant la crainte générée par l'inconnu. L'aventurier, audacieux, armé d'une confiance sans failles, va effectuer ses expéditions avec l'énergie de la détermination. En trame sensible, s'entrelacent trois vies de femmes qui alimentent les désirs et les passions de cet homme s'emprisonnant petit à petit dans une quête d'amours et de bonheurs impossibles.

Charnières centrales du récit de l'auteur italien Alessandro Baricco(1), pièces maîtresses irrémédiablement indissociables, ces trois personnalités féminines représentent les trois postures qui furent longtemps représentatives de la construction de la société patriarcale, même sous le ciel des quêtes amoureuses. Hélène, l'épouse aimante et fidèle qui attend, telle une Pénélope, le retour de son héroïque - mais néanmoins commerçant - mari ; Blanche, prostituée et tenancière de maison close ; et l'amante, ici une mystérieuse et belle geisha blanche, femme au visage de jeune fille, inlassablement aperçue ou vue lors de chaque séjour dans la maison d'Hara Kei, le fournisseur des précieux et monnayables œufs de bombyx du mûrier.

© David van Tongerloo.
© David van Tongerloo.
Dans une manière proche du théâtre documentaire, la comédienne nous narre tout d'abord les différents tenants et aboutissants de la sériciculture et ce commerce de la soie qui, au milieu du XIXe siècle, suite à deux maladies (la pébrine et la flacherie), ne peuvent se poursuivre qu'en se fournissant en œufs sains dans des pays comme le Japon. Conscient du bon rapport financier, Hervé Joncour se lance donc à la conquête commerciale de l'île asiatique.

Se succéderont quatre voyages au Japon qui verront la naissance du mystère de la femme blanche (geisha ?) "au visage de jeune fille dont les yeux n'avaient pas la forme orientale". Au cours du deuxième, la belle inconnue est toujours chez Hara Kei, son hôte japonais. Il revient avec un petit billet écrit en idéogrammes qu'il ira faire traduire par la tenancière japonaise d'un bordel à Nîmes.

Ainsi, sans tout vous dévoiler, vont suivre deux autres équipées où s'immisceront des rumeurs de guerre civile au Japon, les retrouvailles avec la mystérieuse beauté, un dîner avec, au menu, regards profonds et mystère irrésolu, une réelle guerre civile japonaise(2)… mais le quatrième voyage aura bien lieu au grand désespoir de l'épouse, une ultime lettre d'amour empreinte d'érotisme, l'échec du dernier voyage, la mort d'Hélène, la solitude, le souvenir des bonheurs effleurées…

La capacité de Sylvie Dorliat à nous conter les histoires, à prendre de manière instantanée la tonalité de chaque personnage, est spectaculaire. On boit ses paroles, fluides et ludiques, historiques et aventureuses, entre faux documentaire et vraie fiction. Elle porte admirablement le récit d'Alessandro Baricco, sachant générer les tensions et les fragiles émotions dont sont détenteurs les différents protagonistes. Celui-ci est rendu ainsi palpitant et passionnant.

C'est également une aventure haletante que l'on suit avec plaisir, quasiment envoûté, grâce à une mise en scène séquencée sur les différentes actions et situations, créant ainsi une dynamique digne d'un thriller. Celle-ci est enrichie, du point de vue scénographique, par des éléments à peine dévoilés comme des robes de soie cachées derrière des rideaux de fils noirs et des vidéos faisant apparaître des cages à oiseaux, de mystérieuses ombres chinoises. C'est simple, mais captivant, sans artifices, sans trucages, engendrant un imaginaire riche et presque rocambolesque.

© David van Tongerloo.
© David van Tongerloo.
Les jeux de lumière sont tout en finesse, conçus avec des ambiances adaptées, douceur sombre pour dramatiser certains événements, pour accroître le mystère ou amplifier les fulgurances émotionnelles… ou faisceaux lumineux dirigés aux moments opportuns, avec mise en valeur de certains accessoires, comme des costumes posés sur des mannequins sans tête, pour exprimer/revêtir l'interprétation de certains personnages ou pour alimenter les flammes passionnelles de Joncour.

"Soie" est un vrai voyage, un conte en quatre explorations, à la découverte de soi-même pour Hervé Joncour et d'une conquête de l'amour en forme de triptyque où se dessinent l'épouse, l'amante - ici uniquement fantasmée bien que réelle - et la prostituée. Sylvie Dorliat, qui nous avez déjà charmés avec "La petite fille de monsieur Linh", a véritablement une âme de conteuse et confirme son grand talent de comédienne. Elle est admirablement servie par William Mesguich qui lui offre une mise en scène pleine de délicatesse, de poésie, avec cette faculté à préserver une certaine forme de mystère contenue dans l'œuvre d'Alessandro Baricco.

(1) Alessandro Baricco à qui l'on doit également le célèbre "Novecento", publié en 1994.
(2) Il s'agit de la guerre civile de Boshin qui eut lieu du 3 janvier 1868 au 18 mai 1869 entre les clans fidèles à l'empereur Meiji et les troupes appartenant au gouvernement shogunal d'Edo. Victoire de l'empereur et fin du shogunat.

"Soie"

© David van Tongerloo.
© David van Tongerloo.
Texte : Alessandro Baricco.
Texte français : Françoise Brun.
Adaptation : Sylvie Dorliat.
Mise en scène : William Mesguich.
Avec : Sylvie Dorliat.
Collaboration artistique : David van Tongerloo.
Création lumière : William Mesguich.
Création sonore : David van Tongerloo.
Création vidéo : Karine Zibaut.
Tout public à partir de 14 ans.
Artcoscène Productions.
Durée : 1 h 15.

•Avignon Off 2024•
Du 3 au 21 juillet 2024.
Tous les jours à 10 h. Relâche le mardi.
Théâtre des Corps Saints, Salle 2, 76, place des Corps Saints, Avignon.
Réservations : 04 84 51 25 75.
>> theatre-corps-saints-avignon.com

Gil Chauveau
Dimanche 16 Juin 2024

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À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
19/06/2024
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© Philippe Hanula.
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Gil Chauveau
26/03/2024