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Avignon 2024

•Off 2024• "Le Chef-d'œuvre Inconnu" Histoire fascinante transcendée par le théâtre et le génie d'une comédienne

À Paris, près du quai des Grands-Augustins, au début du XVIIe siècle, trois peintres devisent sur leur art. L'un est un jeune inconnu promis à la gloire : Nicolas Poussin. Le deuxième, Franz Porbus, portraitiste du roi Henri IV, est dans la plénitude de son talent et au faîte de sa renommée. Le troisième, le vieux Maître Frenhofer, personnage imaginé par Balzac, a côtoyé les plus grands maîtres et assimilé leurs leçons. Il met la dernière main dans le plus grand secret à un mystérieux "chef-d'œuvre".



© Jean-François Delon.
© Jean-François Delon.
Il faudra que Gilette, la compagne de Poussin, en qui Frenhofer espère trouver le modèle idéal, soit admise dans l'atelier du peintre, pour que Porbus et Poussin découvrent le tableau dont Frenhofer gardait jalousement le secret et sur lequel il travaille depuis 10 ans. Cette découverte les plongera dans la stupéfaction !

Quelle autre salle de spectacle aurait pu accueillir avec autant de justesse cette adaptation théâtrale de la célèbre nouvelle de Balzac ? Une petite salle grande comme un mouchoir de poche, chaleureuse et hospitalière malgré ses murs tout en pierres, bien connue des férus(es) de théâtre et nichée au cœur du Marais ?

Cela dit, personne ne nous avait dit qu'à l'Essaïon, on pouvait aussi assister à des séances de cinéma ! Car c'est pratiquement à cela que nous avons assisté lors de la générale de presse lundi 27 mars dernier tant le talent de Catherine Aymerie, la comédienne seule en scène, nous a emportés(es) et transportés(es) dans l'univers de Balzac. La force des images transmises par son jeu hors du commun nous a fait vire une heure d'une brillante intensité visuelle.

Pour peu que l'on foule de temps en temps les planches des théâtres en tant que comédiens(nes) amateurs(es), on saura doublement jauger à quel point jouer est un métier hors du commun !
C'est une grande leçon de théâtre que nous propose là la Compagnie de la Rencontre, et surtout Catherine Aymerie. Une très grande leçon !

© Jean-François Delon.
© Jean-François Delon.
Quelle merveilleuse idée que d'avoir décidé d'adapter à la scène cette nouvelle d'Honoré de Balzac. Encore fallait-il trouver le comédien ou la comédienne qui serait à même de l'interpréter. Car Catherine Aymerie incarne tous les personnages, qui plus est des hommes en majeure partie. Dès les premiers instants de la représentation, le spectateur est immergé dans l'histoire auprès d'un jeune peintre à ses débuts qui s'avérera plus tard être Nicolas Poussin lui-même, d'un vieil homme nommé Porbus, portraitiste d'Henri IV, puis un peu plus tard d'un personnage imaginé par le romancier, Maître Frenhofer.

Dans son interprétation, la gestuelle de la comédienne, mise en valeur par une resplendissante redingote parme pailletée, relève presque de la magie. Elle captive et renforce avec une grande élégance le moindre propos de la nouvelle et les scande fort justement d'une voix posée et suave. On devine les heures de travail et de répétition pour atteindre une telle perfection ! Mais le talent de Catherine Aymerie n'est plus à prouver. Brosser ici son parcours à la fois cinématographique, télévisuel et théâtral serait bien trop long.

Contentons-nous d'évoquer ses adaptations théâtrales des "Femmes de Tchekhov" d'après les personnages féminins d'Anton Tchekhov, des "Fantômes et Mme Muir" de R.A. Dick ou encore son travail auprès de cinéastes et réalisateurs tels Denys de la Patelière, Joyce Buñuel, Charlotte Brandstorm. Jean-Luc Godard ou encore Charlotte Akerman.

La mise en scène de Michel Favart, sobre, mais infiniment juste et suffisante, sublime encore davantage le jeu de la comédienne et nous propose une vision hyperréaliste de cette bien jolie nouvelle de Balzac.

© Jean-François Delon.
© Jean-François Delon.
Les propos du romancier sont magnifiés et comme transcendés par l'ensemble dont on n'oubliera pas de souligner les effets de lumière et de musique peu nombreux, mais largement pertinents et suffisants, tel, par exemple, un rebondissant passage d'un orgue exalté. "Ah ! La beauté… C'est une chose difficile et sévère. Ce n'est que par la contrainte qu'on peut l'apprivoiser".
"Il n'y a pas de lignes dans la Nature. Il n'y a que des pleins et ce sont ces pleins qu'il faut apprendre à maîtriser".


Un fauteuil d'époque recouvert de velours bleu et un guéridon sur lequel repose une aiguière sont les seuls éléments de décors de cette mise en scène imaginée par Michel Favart. Nul besoin d'autres artifices tant, encore une fois et au risque de nous répéter, le talent d'interprétation de la comédienne est vertigineux. À un moment, elle enlève avec grande délicatesse, ses magnifiques gants en cuir noir pour représenter un des deux peintres retouchant une toile avec virtuosité et le spectateur imagine avec intensité les pinceaux et les couleurs se posant allègrement sur la toile.

Mais cette virtuosité, c'est Catherine Aymerie qui la maîtrise ici, dans ce seule en scène rendant par là-même un très bel hommage à cette célèbre nouvelle de Balzac qui allie intimement les thèmes de l'esthétique, de la mort, de l'érotisme et de l'Art en général. Bon nombre de philosophes et d'artistes s'en sont inspirés, y voyant là une source inépuisable de création et de réflexion.

Le chef-d'œuvre enfermé dans l'atelier de Frenhofer se découvrira-t-il aux yeux de Poussin et de Porbus tel qu'ils se l'imaginaient ? En tout cas, quant à nous, le chef-d'œuvre a été là sous nos yeux et nous ne pouvions imaginer une telle incarnation de ce roman dont nous pensions connaître toutes les interprétations pour l'avoir bien souvent étudié...
Un bravo sans mesure à Catherine Aymerie et Michel Favart pour ce remarquable moment de spectacle.

"Le Chef-d'œuvre Inconnu"

© Jean-François Delon.
© Jean-François Delon.
D'après la nouvelle d'Honoré de Balzac.
Adaptation : Catherine Aymerie.
Avec : Catherine Aymerie.
Mise en scène : Michel Favart.
Musique : Massimo Trasente.
Lumière : Kostas Asmanis.
Scénographie et costumes : Florence Evrard.
Par la Compagnie "Théâtre de la Rencontre".
Tout public à partir de 14 ans.
Durée : 1 h 10.

•Avignon Off 2024•
Du 3 au 21 juillet 2024.
Tous les jours à 10 h. Relâche le lundi.
Théâtre 3S, Salle 2, 4 rue Buffon, Avignon.
Réservations : 04 90 88 27 33.
>> theatre3s.com

>> Lire aussi
"L'œuvre intemporelle de Balzac rendue palpitante par la grâce de Catherine Aymerie" par Bruno Fougniès.

Brigitte Corrigou
Jeudi 13 Juin 2024

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À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
19/06/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

Si l'art de générer des productions enthousiastes et inventives est incontestablement dans l'ADN de la compagnie L'Éternel Été, l'engagement citoyen fait aussi partie de la démarche créative de ses membres. La présente proposition ne déroge pas à la règle. Ainsi, Emmanuel Besnault et Benoît Gruel nous offrent une version décoiffante, vive, presque juvénile, mais diablement ancrée dans les problématiques actuelles, du "Chapeau de paille d'Italie"… pièce d'Eugène Labiche, véritable référence du vaudeville.

© Philippe Hanula.
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N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

Gil Chauveau
26/03/2024